Le gaspillage alimentaire bio, ça suffit !

Non le bio ne peut pas « nourrir le monde ». C’est un raisonnement de gens aisés qui peuvent se permettre le gaspillage.

Par Ludger Wess.

By: Steven DepoloCC BY 2.0

En Allemagne, les supermarchés sont depuis longtemps montrés du doigt pour leur gaspillage de nourriture, jetant trop rapidement les fruits et légumes à la poubelle.

« Le problème du gaspillage de nourriture est inacceptable au regard de la faim dans le monde et des dommages inutiles pour le climat et l’environnement« ,

a écrit le groupe parlementaire Bündnis 90/Die Grünen 2012 dans une lettre ouverte à Mme Aigner, la ministre fédérale de l’Agriculture.

Éviter le gaspillage alimentaire ?

En été 2015, la députée verte Nicole Maisch, porte-parole de son parti pour la protection des consommateurs, a exhorté dans un discours parlementaire à éviter le gaspillage alimentaire :

« Nous serons bientôt près de 10 milliards de personnes sur cette planète. Nous ne pouvons pas nous permettre de jeter de la bonne nourriture.« 

Dans un communiqué de presse parallèle, il était dit que la politique, le commerce et les producteurs devaient « être mis en demeure » de mettre fin au gaspillage des produits et des ressources.

On assiste dans la République fédérale, cette année, au plus grand gaspillage de nourriture et de ressources : les producteurs laissent pourrir des tonnes de produits alimentaires afin de continuer à toucher des prix élevés. Mais cela ne doit pas être un scandale. Ses auteurs bénéficient de la bienveillance des politiques, des médias et du public et recevront peut-être à la fin de l’année une compensation pour ce qu’ils ont fait. Ils sont considérés comme des victimes malheureuses qui n’ont pas eu d’autre choix.

Et le gaspillage des récoltes bio ?

De quoi s’agit-il ? Les adeptes d’un mouvement de renouveau qui s’est donné la mission de sauver le monde refusent de protéger les cultures de la destruction par les ravageurs, et préfèrent prendre le risque d’une mauvaise récolte plutôt que de recourir à des méthodes éprouvées de protection et de mettre leurs produits à la disposition de la population pour l’alimentation. Ils expliquent à leurs disciples qu’il est préférable de ne rien récolter plutôt que de pécher par une transgression de la nature. Selon les politiciens qui sont proches de ces idées, ce comportement ne devrait pas seulement être toléré, mais être rendu obligatoire à l’échelle nationale : « cultivez sans récolte », telle est la devise, protégés par des subventions qui permettent aux disciples du « mouvement » de détruire de la nourriture, sans qu’ils mettent leur existence économique en jeu.

Les lecteurs attentifs auront deviné : il est question de l’agriculture biologique. Cette année, elle a subi des pertes de récoltes extrêmes pour les pommes de terre, la vigne, le blé et le concombre ; dans certaines régions, 30 à 50 % de la récolte a été gâtée, dans d’autres, c’est 100 %. La cause, selon les agriculteurs bio : le temps humide qui a favorisé les attaques de ravageurs comme le mildiou de la vigne ou de la pomme de terre.

Mais ce n’est que la moitié de l’histoire. Les agriculteurs travaillant sur le mode conventionnel ont aussi eu à souffrir des conditions climatiques. Mais leurs pertes de rendement ont été bien moindres grâce aux pesticides modernes. Joachim Rukwied, Président de l’Association des agriculteurs allemands, dans une récente interview avec le Bayerischer Rundfunk a déclaré :

« Nous sommes heureux de pouvoir lutter aujourd’hui contre les maladies fongiques avec des pesticides. Si nous ne les avions pas eus, il n’y aurait pas de pommes de terre cette année. »

Si l’enjeu avait réellement été la récolte et l’utilisation durable des ressources, les agriculteurs bio auraient aussi pu utiliser des produits de protection des plantes modernes ; ils auraient toutefois perdu, pendant trois ans, leur certification biologique et ne pourraient pas appliquer pendant cette période un supplément de prix à leurs produits sur le marché. Apparemment, il est beaucoup plus rentable de perdre la récolte d’une année que de perdre la perspective de prix haut de gamme. Le consommateur ne remarque rien de la mauvaise récolte : si les produits bio domestiques sont rares ou trop chers, il achète des pommes de terre bio d’Égypte, du vin bio d’Australie et des concombres bio en provenance d’Israël. Les rayons sont remplis de manière adéquate. La riche Europe n’a pas à craindre une famine.

Les pesticides évitent aussi le gaspillage des récoltes en Afrique

À l’échelle mondiale, la dimension des pertes causées par les maladies et les ravageurs est effrayante, en particulier en Afrique, en Asie et dans certaines parties de l’Amérique du Sud – il y a là-bas de nombreux agriculteurs qui n’ont pas accès aux pesticides et contre de nombreuses maladies, il n’y en a tout simplement pas.

Andreas von Tiedemann, professeur de pathologie végétale et de protection des plantes à l’Université de Göttingen, a récemment calculé lors d’une conférence à Göttingen que le blé, le riz, le maïs, les pommes de terre et le soja représentent environ 90% de la nourriture du monde. Chaque année, environ un tiers va aux parasites et aux maladies. Sans pesticides, ce serait les deux tiers. Et c’est sans compter les pertes pendant le stockage et le transport.

Von Tiedemann a rappelé que l’épidémie de rouille jaune qui se propage depuis 2010 en Europe détruirait 60% de la récolte de blé local en l’absence d’utilisation de pesticides. Sans produits de protection des plantes, il faudrait doubler la superficie cultivée pour obtenir les mêmes volumes pour le blé, l’orge, le colza et les pommes de terre. Une conversion à 100% au bio, comme le demandent le Parti Vert et les écologistes, signifierait selon von Tiedemann, une diminution des récoltes de 20 à 50%. Pour une année comme celle-ci, les agriculteurs allemands ne récolteraient probablement pas de vin, peu de pommes de terre et de concombres, et du blé de qualité médiocre.

Le bio : une production de luxe pour pays riches

Cet exemple montre que le bio est un mode de production de luxe pour des consommateurs de pays où les magasins débordent d’aliments. Ils peuvent se permettre de laisser se gâter les cultures sur des centaines de milliers d’hectares. Renoncer de manière téméraire aux produits de protection des plantes ayant fait leurs preuves dans des essais de longue durée, c’est accepter le gaspillage des ressources et de la nourriture à grande échelle. Qui agit ainsi n’a pas le droit de condamner les entreprises et les personnes qui jettent de la nourriture.

Mais les pertes de l’agriculture biologique montrent quelque chose de plus : c’est un mensonge éhonté que d’affirmer que le bio peut nourrir le monde. Compte tenu du libre cours presque total que l’on donnerait aux parasites et aux maladies, ce ne serait possible que si nous avions une seconde planète à notre disposition pour la culture de produits bio.

  • Traduction de Wackes Seppi

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