Riz doré : Le Monde vole au secours de Greenpeace

Greenpeace accusée par les Nobel d’avoir entravé la recherche notamment sur le riz doré ? Le Monde prononce un non-lieu !

Par Anton Suwalki.

Riz doré : Le Monde vole au secours de Greenpeace
By: kazuletokyoiteCC BY 2.0

C’est à ma connaissance la première contre-offensive d’ampleur menée en faveur des OGM agricoles, et contre leurs détracteurs. Dans une lettre de soutien à l’ « agriculture de précision », 108 prix Nobel appellent Greenpeace « à cesser sa campagne contre le riz doré en particulier et contre les cultures et les aliments améliorés grâce aux biotechnologies en général »1.

Les Nobel rappellent que les cultures et les aliments améliorés grâce aux biotechnologies sont aussi sûrs, sinon plus, que ceux provenant de toute autre méthode de production, et que Greenpeace a été « le fer de lance de l’opposition contre le riz doré, qui a le potentiel de réduire ou d’éliminer la plupart des décès et maladies causés par une carence en vitamine A (CVA), dont l’impact est le plus fort sur les populations les plus pauvres en Afrique et en Asie du Sud-est ». Et de prononcer les mots qui fâchent : « Combien de pauvres gens dans le monde doivent mourir avant que nous considérions cela comme un crime contre l’humanité ? »

Je reconnais que cette expression m’a fait tiquer, à une époque où beaucoup rêvent de régler des divergences d’opinion devant des tribunaux d’exception. Mais il est probable que sans cette formule choc, la lettre des Prix Nobel aurait eu beaucoup moins d’écho. Le fait est que l’activisme de Greenpeace a de sérieuses conséquences dans bien des domaines. Et que c’est particulièrement évident dans le cas du riz doré.

La réponse hors-sujet de Greenpeace

le monde rené le honzecCette lettre ouverte des prix Nobel ne s’adresse pas à Greenpeace. Il faudrait une bonne dose de naïveté pour envisager que l’ONG pourrait renoncer à ces campagnes.

La lettre vise avant tout l’opinion publique et les gouvernements, qu’ils appellent « à rejeter la campagne de Greenpeace contre le riz doré en particulier et contre les cultures et les aliments améliorés grâce aux biotechnologies en général et de faire tout ce qui est en leur pouvoir pour s’opposer aux actions de Greenpeace et accélérer l’accès des agriculteurs à tous les outils de la biologie moderne, en particulier des semences améliorées par les biotechnologies ».

Et, à la lecture de la réponse de Greenpeace, il semble bien que les Nobel aient visé juste. Greenpeace prétend s’en remettre aux faits. « Certains scientifiques nous ont accusés jeudi dernier dans la presse de paralyser le développement du riz doré. Nous ne pouvons que nous en remettre aux faits : le riz doré n’existe pas. » Il faudrait donc croire que Greenpeace et ses affidés se battent depuis deux décennies contre un simple leurre ! Que toutes les campagnes sur les thèmes « n’autorisez-pas le riz doré », « le riz doré = l’or des fous » visaient en fait à interdire quelque chose… qui n’existe pas. Pour une fois modeste, Greenpeace n’assume donc aucune responsabilité dans le fait que le riz doré enrichi en β-carotène ne soit pas encore sur le marché. Le projet a échoué de lui-même, dit Greenpeace, qui nous ressort les arguments les plus éculés de sa panoplie anti-OGM.

Le riz doré est le « cheval de Troie » des OGM, prétend-elle. « Le riz doré est un cheval de Troie du lobby pro-OGM qui espère, grâce à celui-ci, ouvrir la voie vers une autorisation globale des plantes génétiquement modifiées. L’argument de lutte contre la faim n’est qu’un argument marketing pour tenter de faire accepter les OGM. » Rappelons tout simplement que les principaux pays qui tireraient bénéfice de l’autorisation du riz doré (Inde, Pakistan, Philippines, Vietnam…) cultivent déjà des plantes génétiquement modifiées. Nul besoin d’un cheval de Troie. La réalité est que la réussite du riz doré porterait un terrible coup à la crédibilité de Greenpeace dans les milieux qu’elle influence, dans la mesure où un OGM serait directement associé à des bienfaits pour la santé.

Quelle quantité de riz doré ?

Il faut croire qu’on ne change pas une fable qui gagne, puisque Suzanne Dalle affirme : « il n’a pas été déterminé que la consommation quotidienne de riz doré augmentait le taux de vitamine A chez les personnes déficientes et qu’il pourrait réduire les éventuelles causes d’une cécité. » « Dans les premiers tests, il fallait consommer 6 kg de riz doré par jour pour assurer les besoins en vitamine A, C’est impossible ! »

Ici encore, un petit rappel des faits est nécessaire pour que le lecteur tire ses propres conclusions. Les premières versions du riz doré produisaient effectivement très peu de β-carotène. Depuis 2005, une nouvelle construction génétique lui permet d’en produire une quantité beaucoup plus importante. Restait à vérifier la bonne conversion du β-carotène. En 2009, une équipe de scientifiques mène une étude de nutrition sur des adultes américains et conclue à l’efficacité du riz doré en tant que source de vitamine A2. Greenpeace argue alors qu’il s’agit d’adultes non carencés, et que ces résultats sont sans valeur pour le public auquel le riz doré est censé s’adresser. En 2012, à peu près la même équipe de scientifiques mène le test sur un soixantaine d’enfants chinois3 : ils établissent qu’une ration de 50 grammes de riz doré sec suffit à couvrir 60% des apport quotidiens recommandés.

Greenpeace proteste alors que des enfants aient pu servir de « cobayes » ! C’est une position surprenante quand on sait que les carences coûtent selon l’OMS de 1 à 2 millions de vie chaque année, dont 500.000 enfants selon l’OMS. Il n’est pas difficile d’imaginer que beaucoup d’entre eux se porteraient volontaires pour ce genre d’expérience, s’ils en avaient la possibilité.

Les scientifiques chinois impliqués dans cette étude ont été harcelés et finalement licenciés4. Et l’étude a été retirée, non pas pour fraude ou pour erreur, mais parce que l’équipe n’a pas pu fournir la preuve du consentement de tous les parents, et la preuve qu’elle avait reçu l’approbation d’un comité éthique local chinois. Encore une preuve accablante du pouvoir de nuisance de certaines ONG.

Le Monde vole au secours de Greenpeace

Le Monde vole au secours de Greenpeace. Certes, « il est permis de penser que cette posture [à propos du riz doré] exhibe la face la plus dogmatique et la plus sombre de l’ONG : si la diffusion de cette technologie avait ne serait-ce qu’une chance d’améliorer l’état de santé de millions de gens, pourquoi ne pas essayer ? », concède-t-il. Pour autant, Greenpeace n’est nullement responsable de la situation, s’empresse-t-il de rajouter : « Mais, pour essayer, il faudrait que le riz doré soit disponible, et il ne l’est pas. » Citant un anthropologue, il affirme que « le riz doré n’est tout simplement pas encore au point », et qu’il a « montré des rendements inférieurs à la même variété dépourvue du transgène. » S’il est vrai que l’équipe de chercheurs du riz doré a eu du mal à sélectionner des variétés de riz efficaces, il est pour le moins étonnant de voir ce journaliste en particulier se plaindre de rendements insuffisants !

Passons. L’anthropologue en question, Glenn Davis Stone, est depuis longtemps engagé dans la négation de la responsabilité des anti-OGM dans le retard pris par le projet du riz doré. Il passe sous silence la réglementation insensée des biotechnologies, issue du protocole de Carthagène écrit sous l’influence des ONG dont Greenpeace. Stone décrit même le riz doré comme un projet néfaste qui pourrait avoir pompé des ressources financières qui auraient pu être injectées dans des alternatives. Par contre, il ne se pose pas la question de savoir si Greenpeace elle-même n’aurait pas pu dépenser son énergie et son argent à autre chose que ses campagnes anti-riz doré.

Certes, la recherche-développement comporte des aléas, celle du riz doré a rencontré des difficultés objectives. Certes, il est difficile de déterminer exactement combien d’années de retard a pris le projet à cause des efforts d’ONG pour le contrer. Mais dire qu’elle n’y est pour rien, alors qu’elle a mis tout son poids pour faire capoter ce projet est insoutenable.

Le Monde préfère citer une fois de plus Stone qui dénonce « une manipulation de l’opinion publique par l’utilisation de scientifiques qui ne sont pas informés des faits sur le sujet ». Citant un autre Américain, il écrit « un Nobel de la paix, 8 économistes, 24 physiciens, 33 chimistes et 41 médecins ». « La science repose sur des preuves, pas sur l’autorité. Que connaissent-ils de l’agriculture ? Ont-ils conduit des travaux pertinents sur le sujet ? »

Faut-il rappeler que les prix Nobel ne mettent pas en avant leur propre autorité en tant que médecins, physiciens, chimistes, mais le consensus scientifique qui s’est forgé parmi les spécialistes du domaine ? Que l’autorité qu’ils appellent à restaurer est celle de la science face aux dogmes et à l’émotion, et non leur autorité personnelle ? Qu’il n’est pas nécessaire d’être spécialiste de l’agriculture ou des plantes génétiquement modifiées pour se rendre compte de la nature douteuse des campagnes de Greenpeace, sur les OGM en général, et sur le riz doré en particulier ? Des campagnes que Le Monde qualifie d’« arguments parfois en rupture avec le consensus scientifique ». Quelle pudeur !

Rappelons enfin que parmi les signataires, les médecins sont bien placés pour comprendre qu’au-delà des plantes génétiquement modifiées, certains nouvelles techniques du génie génétique sont prometteuses pour leur propre discipline.

L’enquête journalistique du Monde aboutit donc à un non-lieu pour Greenpeace. Il faut dire que son flair l’a conduit sur une toute autre piste : « L’initiative arrive en tout cas au meilleur moment possible pour l’industrie. D’abord, le débat sur l’étiquetage des aliments transgéniques fait rage aux États-Unis. Ensuite, le glyphosate – l’herbicide compagnon de la grande majorité des OGM en culture – vient d’être classé « cancérogène probable » par le Centre international de recherche sur le cancer. Enfin, les discussions battent leur plein pour savoir si les prochaines générations d’OGM seront soumises à des contraintes réglementaires… » Le Monde préfère se lancer dans des hypothèses sur les intentions inavouables des Prix Nobel, ou de leurs supposés commanditaires. Sans commentaire.

Sur le web

  1. Traduction de la lettre sur le site de l’AFIS.
  2.   Tang et al Am J Clin Nutr June 2009 vol. 89 no. 6 1776-1783.
  3.  Tang et al Am J Clin Nutr September 2012 vol. 96 no. 3 658-664.
  4. Genetically Modified Crops and Agricultural Development, Par Matin Qaim.