Syndicats : la dangereuse rengaine des avantages acquis

Publié Par Patrick Coquart, le dans Travail & emploi

Par Patrick Coquart.

Les manifestations n’en finissent plus, et elles commencent à lasser. Surtout ceux qui, sur le passage des cortèges, sont victimes des casseurs. Les manifestants, eux, ne semblent pas fatigués de battre le pavé. D’autant plus qu’ils se sentent soutenus par les Français, si l’on en croit les sondages.

Pourtant, il y a de quoi s’étonner. S’étonner du soutien des Français qui, pour l’immense majorité, ne savent pas ce que contient la loi travail de Myriam El Khomri. Et la plupart des manifestants non plus d’ailleurs. S’étonner aussi que ces manifestants, issus pour une grande partie de la fonction publique, se mobilisent contre un texte qui ne les concerne pas au premier chef. Ils craignent, avouent-ils, que les dispositions qui s’appliqueraient au privé ne viennent les toucher dans quelques années. Bref, ils s’arc-boutent sur leurs avantages acquis.

L’affaire des vignerons d’Auxerre

Vous le savez, l’histoire se répète souvent. D’aucuns prétendent même qu’elle bégaie. On pourrait le croire en regardant ce qui se passait à la fin du XIVe siècle du côté d’Auxerre1.

À cette époque là, les crises multiples font monter les salaires, en particulier celui des vignerons. De 8 deniers la journée en 1345, il monte à 20 deniers après la peste noire, et finit par atteindre, à la fin du siècle, 30 à 35 deniers. Pour les travaux difficiles ou urgents, on réclame même 60 deniers, c’est-à-dire 5 sous.

Cette hausse vertigineuse s’explique par la pénurie de main d’œuvre. La peste, nous l’avons dit, décime la population. Mais il ne faut pas oublier les dégâts causés par les incursions anglaises en pleine Guerre de Cent Ans. Ainsi Auxerre, en 1359, subit un siège de six mois avant d’être occupée. Le vignoble est saccagé par la guerre : les maisons sont brûlées, les pressoirs détruits, les ceps coupés au pied. L’ennemi veut tout détruire.

Pour reconstruire le vignoble, d’énormes efforts seront nécessaires. Et comme les travailleurs sont devenus rares – ils sont morts ou ils ont fui – les salaires augmentent.

Mais une fois les vignobles reconstitués, les propriétaires entendent retrouver des niveaux de salaires plus raisonnables. Les vignerons, eux, veulent conserver les avantages acquis.

Les employeurs portent donc l’affaire devant les tribunaux. Ils se plaignent notamment de la durée du travail, toujours de plus en plus courte. Les vignerons font trois repas durant la journée de travail, puis font la sieste et quittent les vignes de plus en plus tôt, vers trois heures de l’après-midi selon certains témoignages.

Malgré des condamnations qui peuvent aller jusqu’à l’emprisonnement, les vignerons ne cèdent pas. Ils menacent de saboter le travail comme d’arracher les bons ceps et garder les vieux.

Le Parlement de Paris, qui finit par être saisi de l’affaire, rendra un jugement qui ménage la chèvre et le chou, laissant au temps et aux lois de l’offre et de la demande le soin de régler naturellement le conflit. La main d’œuvre se reconstituant, les salaires ont fini par baisser.

Cette vieille histoire nous montre que la préservation des avantages acquis ne date pas d’hier.

La moustache de Philippe Martinez a détruit des emplois

Et pourtant, quoi de plus naturel que de s’adapter aux circonstances ? Le jour où Philippe Martinez a décidé de se laisser pousser la moustache, son fournisseur de mousse à raser a bien dû s’adapter. Peut-être a-t-il connu une baisse de revenu suite à cet événement ? Philippe Martinez s’est-il inquiété des conséquences de son geste ?

C’est ainsi que la mode de la barbe pèse sur les ventes de rasoirs. En revanche, les barbiers ont le vent en poupe. Pour aller vite, on peut dire que les fabricants de rasoirs licencient pendant que les barbiers recrutent. Or, il est peu probable que les salariés licenciés de l’usine allemande de Gillette se transforment du jour au lendemain en barbiers parisien, londonien ou romain.

Des millions de personnes en France, des milliards de par le monde, prennent chaque jour des micro-décisions qui, additionnées, ont des conséquences sur l’économie, sur notre entreprise, sur notre emploi. Et nous devons nous adapter.

Le monde change constamment. Et vite. Certes, il n’est pas toujours agréable de changer ses habitudes, de se remettre en cause. Mais refuser la réalité conduit toujours à l’échec, voire à la catastrophe.

Mais Monsieur Martinez, en bon marxiste, n’est pas un familier de l’économie de marché.

Sur le web

  1. D’après « La mémorable affaire des vignerons d’Auxerre », Historia n°73, septembre-octobre 2001.
  1. Le Président de la République étant le premier à parler de ´préserver les acquis’, lors d’un de ses discours de 2016, ce qui me fait bondir, et me scandalise.

    1. L’oeuf mollet de Tulle est en campagne : déjà 18 milliards de promesses pour préserver les acquis de ses clients vivant du travail d’autrui.

      1. lehamstersortidesaroue

        « ses clients vivant du travail d’autrui. »

        Vous semblez le regretter. Pourtant en observant le fonctionnement de la planète vous constaterez que tout être vivant vit au dépend d’autrui. Tout est lié sur cette bonne vieille Terre.
        Tout être vivant exploite le travail d’autrui.

        Ce que vous regrettez sans doute le plus est de travailler (dur?) alors que certains se la coulent douce aux Bahamas.
        Pardon, je voulais dire au RSA.
        Sachant que ceux qui sont aux Bahamas ont gagné leur droit de se la couler douce.
        Peu importe si leur réussite implique le chômage des autres, c’est le jeu….
        Les autres avaient qu’à être plus malins, ou plus forts.
        Combien de perdants pour faire un vainqueur ?
        Pourtant la vie est injuste, j’ai une sclérose en plaque très invalidante, moi qui étais promis à la direction d’un grand groupe, terminé la grande vie…
        N’est il pas humain de réparer un tant soi peu les injustices de la vie.

        Ne pas nier que certains ne veulent plus se battre, vu que c’est perdu d’avance pour eux dans ce monde toujours plus compétitif.
        Combien le font par choix ?
        Je ne vous souhaite pas de vivre du RSA, CMU et touti quanti.
        Si vous aimez les expériences, essayez pour voir.

        Vu qu’en occident, nous vivons dans une société d’abondance de biens et services, pourquoi s’opposer les uns les autres. Il y a assez de bouts de gras pour ne pas devoir se battre les uns contre les autres. Juste vous ne le voyez pas encore.

        Ne seriez vous pas tenté par une société d’entraide fraternelle où chacun aurait sa place et apporterait à la société à la mesure de ses capacités.
        Ca ne changerait strictement rien aux biens et services produits, ils le sont déjà par ceux qui travaillent déjà actuellement.
        Juste que vous travailleriez sans doute moins ou dans de meilleures conditions si les laissés pour compte trouvaient une tache à la hauteur de leur capacités.

        Un être humain est fier de pouvoir aider et amer d’être exploité.
        Je n’envie pas du tout, ni ne méprise ceux qui sont en dehors du système, que se soit par contrainte ou par choix.

        Ne trouveriez vous pas intéressant que les laissés pour compte puissent avoir les moyens d’ apporter et de recevoir dignement?

        Que l’on soit bien clair, je ne prend parti pour personne juste j’expose des faits et pistes, afin d’alimenter la réflexion personnelle de chacun.

        1. Vous avez un biais dans votre raisonnement.
          Vous confondez la charité et la solidarité forcée par l’impôt pour obtenir le « modèle social » (que le monde entier nous envie mais ne copie pas).

          Les hommes de l’Etat extorquent notre argent pour le répartir, de manière indifférenciée, aux malheureux qui en ont vraiment besoin, ainsi qu’aux minables et traine-savates qui ne mériteraient qu’un coup de pied où je pense, et bien sûr à leurs fidèles serviteurs.

          Qui, dans l’histoire, a toujours été le mieux placé pour s’occuper de la scolarité, de la charité, de l’hospitalité ? les hommes d’église (ou le rabin, ou le recteur selon son cas). Cela fonctionnait jusqu’au moment où la République s’est arrogé tous les pouvoirs: celui de donner les bisous et les coups de matraques. Je donne au « denier du culte » et je sais que mon curé va aider les familles qui sont VRAIMENT dans le besoin.

          A lire aussi : http://www.contrepoints.org/2011/10/25/52281-reflexion-sur-la-solidarite-et-la-charite

          1. lehamstersortidesaroue

            La charité s’opère envers ceux que l’on connaît ou que l’on comprend dans leur situation. Bref pas à un inconnu.
            Nous n’avons pas envie d’être charitable envers celui qui nous est totalement étranger dans sa façon d’être ou de penser. C’est humain.

            Le souci est que vous travaillez sans doute suffisamment dur selon vos propres critères et trouvez injuste de devoir nourrir par la contrainte (impots, taxes), le traine savate qui l’est par choix.
            Il y en a, mais en quelle proportion ?
            Cela justifie-t- il de ne plus payer d’impôts ou taxes pour les gens exclus du système ?
            Système qui est compétitif et élitiste par nature, vu que le capital exige paiement d’intérêts et de fait implique une productivité sans cesse accrue et de fait génère des exclus : ceux incapable de suivre intellectuellement, physiquement, moralement dans la dite productivité.

            Est-ce que vous serez plus heureux lorsque le traîne savate du coin sera contraint à rentrer dans le rang, s’il en est capable et que votre situation personnelle sera quasiment inchangée.
            Vous payerez peut être un euro de moins d’impôt par an ?
            Ne serait il pas plus judicieux de consacrer notre énergie à un système qui ne génère pas de traînes savates ?

            Je rappelle qu’en occident nous sommes dans une société d’abondance (pour le moment grâce à l’énergie bon marché). Même avec les traînes savates nous sommes dans une société d’abondance de biens et services.
            Qu’est ce que se serait si le système était capable de les intégrer pour que chacun participe dignement.

            1. « pour le moment grâce à l’énergie bon marché »…. LOL

              Correction :
              « pour le moment grâce à l’énergie des entrepreneurs (ceux qui ne sont pas encore partis) »

              Vous voulez aider les pauvres: supprimez le SMIC et laissez les communautés gérer leurs assurances sociales.

  2. lehamstersortidesaroue

    « Et pourtant, quoi de plus naturel que de s’adapter aux circonstances ? »

    Effectivement c’est faire preuve d’une grande intelligence que de s’adapter mais encore faut il savoir en détail à quoi on s’adapte et ne pas subir bêtement sous prétexte que l’on doive s’adapter, car c’est alors faire preuve de soumission et non d’intelligence.

    S’opposer est parfois plus intelligent que s’adapter.
    Devait on s’adapter au nazisme ou fascismes de d’époque ?

    Je rappelle que nous sommes en occident dans une société d’abondance de biens et de carence soit de moyens soit de besoins.
    Quel problème avons-nous ?
    Aucun à part ceux que l’on se provoque nous –mêmes, en tant que petit ou gros capitaliste et en tant que mouton du modèle d’économie dans laquelle nous vivons : économie de marché, capitalisme, compétition, guerre économique, il n’en restera q’un, highlander !
    Et une fois seul il mourra car on ne peut survivre seul. Quelle farce que tout ça !

    Le problème vient du drainage des richesses vers les plus riches.
    Plus riche qui peut être moi et vous avec son petit pécule placé ici ou là.
    En tant que petit nous n’avons que peu de pouvoir sur le revenu de notre capital mais le collecteur, lui, avec de nos économies rassemblées, a énormément de pouvoir.
    Tout comme le député a qui on délègue notre pouvoir.
    Tout comme la centrale d’achat a énormément de pouvoir sur le petit producteur etc…
    Tout comme le patron sur ses salariés dans une économie où la peur du chômage est structurelle.

    Maintenant vous comprendrez peut être que certains refusent de « s’adapter » mais résistent face à l’oppression du capital.(que nous avons tous plus ou moins)
    Evidemment lorsque l’on vit coté oppresseur on ne voit pas les chose sous le même angle.

    Bienvenue en schizophrénie.
    Je laisse votre intelligence opérer.

    1. « Je rappelle que nous sommes en occident dans une société d’abondance »

      Ben voyons ! Pourquoi se fatiguer à travailler, à se remettre en question, quand il suffit de piller les richesses des autres.

      Mais pas question de se salir les mains ou de risquer la vengeance de sa victime : on élit des politiciens pour faire le sale boulot grâce au monopole de la « violence légitime » des hommes de l’Etat.

      Le biais moral est là. Comme dans l’expérience des « rats plongeurs », un quart de la population préfère se servir dans la gamelle des autres, quitte à user de la violence.

      On est loin de la parabole des talents où chacun doit s’employer à s’enrichir. Ou de l’envie, déclarée péché capital. Finalement, l’Etat c’est le « Mal ».

      Pour les autres, ne nous plaignons pas trop, nos maîtres nous laissent encore nos passeports.

      1. lehamstersortidesaroue

        Ai-je dis que les biens produits étaient le fruit du saint esprit ?

        Pour l’abondance, libre a vous de nier la réalité : vous faites la queue dans les magasins avec des tickets de rationnement peut être ?
        Et le nombre de commerciaux qu’il faut employer pour faire tourner la machine économique ne vous renseigne pas ?

        Pas facile de s’avouer avoir été manipulé par le ron ron ambiant…

    2. Je serais intéressé de votre définition du capital et du capitalisme 🙂

  3. Eh bah Monsieur Coquart a l’air d’avoir l’intelligence et la finesse de raisonnement d’une langouste dis-donc.
    Et donc, ces avantages acquis, faut les garder ou pas ?

    Nan parce que vous pensiez tout de même pas que l’argument de la moustache et de la mousse à raser allait démontrer quelque chose. Hein…. si ?

    M. Coquart, en bon conseiller en management, n’est pas familier (« un » familier, c’est pas joli, M. Coquart) du discours rationnel.

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