Réflexion sur la solidarité et la charité

Publié Par Aurelien Biteau, le dans Social

Il convient de réapprendre à distinguer la solidarité et la charité et d’utiliser le plus correctement possible ces deux termes qui recouvrent des concepts très différents.

Par Aurélien Biteau

Solidarité ! Elle est invoquée partout, tous les plaintifs s’ornent de son nom, les pouvoirs prétendent agir pour elle. Charité ! Un mot de religieux, vaguement sensé, franchement poussiéreux. Elle a tout perdu au profit de la première.

Tout le monde s’enthousiasme pour réclamer la solidarité. Mais qui s’intéresse encore un peu à la charité ? Qui l’invoque ? Qui lui trouve encore du mérite ? Plus grand monde hélas.

« Hélas », car malgré tous ce que les discours peuvent faire croire, la charité n’a jamais été réellement remplacée par la solidarité. Elle a simplement été confondue dans celle-ci par la faute de quelque glissement sémantique. Celui-ci a été très profitable à un certain nombre de personnes, notamment celles qui ont pu profiter de l’occasion pour étendre leur pouvoir en parant la solidarité des bienfaits de la charité. Afin de s’en convaincre, il convient de revenir sur le sens réel de ces deux mots.

Solidarité

Dans son sens le plus général, la solidarité désigne le lien de dépendance qui existe entre tous les éléments d’un système. Prise dans cette définition, il apparaît évident que toute société humaine, de par la division du travail, est nécessairement solidaire. Que la société soit fondée sur la liberté et que chaque individu échange ses produits contre ceux des autres pour satisfaire ses besoins, ou bien qu’elle soit fondée sur la force et que chaque individu implore son maître et cherche à le séduire pour survivre, tous les individus sont en relation de dépendance les uns vis-à-vis des autres.

Mais dans un sens plus stricte et plus en rapport à l’action, la solidarité est la fusion des responsabilités individuelles des éléments d’un groupe en une responsabilité collective. Dans un groupe solidaire, les fautes des uns sont les fautes de tous, et les succès des uns sont les succès de tous. Dans une armée, par exemple, les soldats sont solidaires : la défaite des hommes au combat direct sur le front signe aussi la défaite des soldats alors au repos à l’arrière. Inversement la victoire des uns est la victoire de tous. Ou encore, dans une armée, tous les soldats doivent se sacrifier pour le groupe et la victoire.

Il apparaît donc que la solidarité n’est pas une fin de l’action, mais seulement un moyen de parvenir à des fins. On peut être solidaire pour aider des pauvres comme on peut être solidaire pour massacrer les habitants d’un village. La solidarité n’est qu’une modalité de l’action, elle n’est absolument pas une vertu. Grâce à elle, on peut parvenir à réaliser des actes vertueux. Mais par elle, on peut aussi verser dans la barbarie et les pires des vices.

Autre remarque importante : puisque la solidarité implique la fusion de la responsabilité d’un individu dans une responsabilité collective, on ne peut parler de solidarité que lorsque l’adhésion au groupe solidaire est purement volontaire. En effet, la volonté des hommes est inaliénable, et la responsabilité, c’est-à-dire la capacité à assumer ses actes, ses fautes et ses succès, est une qualité sacrée de l’individu. Pas de solidarité sans liberté. L’esclavage n’a jamais été une forme de solidarité dans son sens stricte.

Charité

Qu’est-ce que la charité ? Dans son sens le plus général, la charité est l’amour désintéressé pour autrui. Ce sens est hérité de la théologie.

Mais dans un sens plus précis en rapport à l’action, la charité est l’acte de faire un don aux personnes les plus pauvres afin de les aider dans les difficultés de leur existence.

De fait, la charité n’est pas seulement une modalité de l’action. Elle est aussi sa fin. Son but est d’aider les plus démunis. Au contraire de la solidarité, la charité existe sur le plan de la morale. Elle peut être jugée en soi en vertu de la fin qu’elle réalise. Si aider son prochain est une vertu, alors la charité est une vertu.

Il faut bien faire attention au sens des mots. La « solidarité » n’a jamais signifié « aide aux plus démunis ». Cette définition est celle de la charité. Si vous trouvez cet acte vertueux, alors c’est que vous trouvez la charité vertueuse et non pas la solidarité. Si vous invoquez l’aide de vos congénères pour vous aider dans vos difficultés, alors ce n’est pas la solidarité que vous invoquez, c’est encore la charité !

Puisque la charité est un acte morale, elle n’a de sens que dans l’exercice de la liberté. Être contraint par autrui à agir selon les commandements d’une morale, ce n’est pas agir de façon morale. C’est simplement plier mécaniquement sous la force. L’action morale implique le choix entre le bien et le mal. La charité, comme tout acte moral, ne s’impose pas aux autres, elle résulte d’un libre choix.

La fausse vertu

La solidarité a aujourd’hui fait complètement oublier la charité. C’est bien le terme « solidarité » qu’on utilise pour définir l’aide aux plus démunis. Faire un don à une association caritative, ce n’est plus être charitable, c’est être solidaire, et seulement solidaire.

Cet amalgame entre deux concepts pourtant bien distincts est une excellente occasion pour certains de pousser autrui à assumer leurs échecs et leurs fautes.

Si l’opinion publique finit par confondre le moyen de l’action avec sa fin et à parer la solidarité (moyen) des vertus de la charité (fin), alors toute acte fondé sur la solidarité paraîtra pour elle vertueux. On peut le constater aisément. Aucun homme politique, par exemple, n’insiste sur le besoin de charité dans la société, pour aider les plus démunis à s’en sortir. Non, c’est la solidarité qui est invoquée pour dire cela.

La conséquence directe de cette confusion, c’est que la solidarité, qui n’est qu’un moyen de l’action, passe communément pour être un acte vertueux.

Si vous désirez tromper l’opinion publique afin de réaliser les pires buts, vous n’avez plus qu’une chose à faire : invoquez la solidarité ! Invoquez la toujours, pour tout et n’importe quoi ! La solidarité, c’est de la vertu : quel homme serait assez méchant pour refuser d’agir vertueusement ? Qui refuserait donc d’être solidaire ?

Parer la solidarité des vertus de la charité, c’est détourner les esprits des buts réels de l’acte solidaire. Par exemple, durant la guerre, on vous invitera toujours à être solidaire avec l’armée. Vous agirez officiellement vertueusement en faisant ainsi, même si vous soutiendrez par la même occasion les massacres engendrés. Durant la ruine de l’économie nationale, soyez tout aussi solidaire avec l’État surendetté qui vous a perdu, vous serez un être vertueux.

Ainsi, il faut apprendre à rester sur ses gardes lorsque des invocations à la solidarité sont faites, surtout lorsque ces invocations sont effectuées par des politiciens et autres hommes de pouvoir. Invoquer la solidarité, c’est très souvent mettre dans l’ombre de nombreux vices.

Étrangement, ceux qui parent la solidarité de toutes les vertus sont les mêmes qui se plaignent de la solidarité de l’État avec les banques et les entreprises privées ! Allons donc, mais si la solidarité est une vertu, alors il est vertueux de renflouer les banques par solidarité !

Solidarité obligatoire !

On l’a déjà dit plus haut : en aucun cas un individu ne peut être contraint à être solidaire. Un esclave n’est pas solidaire de son maître.

L’utilisation de la puissance de l’État pour contraindre les citoyens à être solidaires les uns des autres n’y change rien. La puissance publique, lorsqu’elle prétend contraindre les citoyens à être solidaires, n’est qu’une puissance esclavagiste. C’est un vice que d’utiliser la force contre autrui hors de la légitime défense : contrairement à ce que prétendent les politiciens, la solidarité obligatoire, c’est le vice institué.

Pire encore, l’institution du vice par la solidarité obligatoire anéantit la vraie vertu qu’est la charité. Lorsque l’État prive les individus d’une part importante de leurs revenus pour faire la charité à leur place via des politiques de redistribution, ils sont incités à diminuer massivement la part de leurs dons. L’effet pervers est conséquent : voyant les dons privés diminuer, les politiciens et les hommes d’État finissent par traiter les hommes comme des égoïstes et croient démontrer par là que sa solidarité obligatoire est tout à fait justifiée. Nombreux sont ceux qui tombent dans le panneau. N’avez-vous jamais entendu dire autour de vous que les hommes sont trop égoïstes pour abandonner les politiques de redistribution ?

Il ne faut cependant pas tomber dans les travers inverses. La solidarité n’est pas un vice en soi. Si elle est utilisée à tort et à travers par des politiciens et des militants soucieux d’en faire un outil du pouvoir, la vraie solidarité n’est pourtant pas condamnable en soi.

La solidarité est par exemple très importante dans la famille. Les différents proches d’une famille sont assez spontanément solidaires les uns des autres. Elle est un mode d’action spontanée efficace à ce niveau.

La solidarité n’est pas opposée au libéralisme et au capitalisme. La solidarité peut se pratiquer sans souci dans le cadre du droit. Et des systèmes d’entreprise fondée sur la solidarité peuvent naturellement exister. Ils ne seront rien d’autre qu’un mode particulier d’entreprise dans l’économie capitaliste.

Revenir à la charité

Il convient de réapprendre à distinguer la solidarité et la charité et d’utiliser le plus correctement possible ces deux termes qui recouvrent des concepts très différents.

Pour ce faire, il est important de rendre toute sa valeur à la charité. La charité est un don de soi vers autrui. Elle est un acte purement moral qui en appelle à la conscience et au choix de l’individu.

Plus encore, la charité implique l’obligation morale de celui qui en bénéficie. Par la charité, il est impossible de considérer le don comme un dû. Le bénéficiaire de la charité mesure la force morale de la personne charitable par son action. En aucun cas il ne lui est possible de nier la générosité d’autrui à son égard. Il lui est redevable, et en quelque sorte, il a à l’égard de son bienfaiteur une obligation morale, une incitation à agir dans la vertu.

Au contraire la solidarité obligatoire de l’État transforme le don en dû, elle rend les hommes excessivement cupides et égoïstes, incapables de mesurer la générosité d’autrui à leur égard, insensibles au geste et à la vertu, finalement méprisables.

Revenir à la charité, c’est revenir au droit, revaloriser l’action morale, et rétablir les incitations positives au sein de la société. Ce sera faire beaucoup plus en humanisme que n’importe quelle invocation ridicule de la solidarité par la force.

 

Laisser un commentaire

  1. Cet article résume très bien ma pensée.

    Je travaille dans l’économie sociale (pour des mutuelles essentiellement) et je constate tous les jours que nous avons confondu depuis le début du 20ème siècle 2 mécanismes fondamentaux de protection sociale qui n’ont pas lieu d’être mélangés, l’assurance et l’assistanat :
    - L’assurance est par essence solidaire (et oui même ces sales entreprises capitalistes que sont les sociétés d’assurance sont solidaires) puisque les hommes se regroupent volontairement pour se protéger contre des risques. Ce mécanisme, plutôt sain originellement, est détourné de son objet initial par la sécurité sociale. Celle-ci nous oblige non seulement à souscrire son assurance, mais aussi ne nous donne pas le choix de l’organisme ou des cotisations/prestations que nous souhaitons avoir. Une hérésie selon moi qui se payera cher un jour.
    - L’assistanat est la dernière expression de la charité dans notre société, puisqu’il s’agit d’aider les plus pauvres à s’en sortir. Le mot n’est pas anodin et je l’ai volontairement utilisé pour montrer l’estime dans lequel les pouvoirs publics tiennent la charité aujourd’hui, ils estiment qu’il s’agit « d’assistanat ».

    La tendance actuelle est à la confusion des genres. Ces deux mécaniques n’ont rien à voir entre elles et ont des buts totalement différents mais sont désormais liées.
    Un seul exemple, la gestion de la CMU, mécanisme d’assistanat, par la sécurité sociale, qui fait de l’assurance.

    plusieurs conséquences :
    - le bénéficiaire de prestations de sécurité sociale qui a payé pour les obtenir est stigmatisé et on lui fait comprendre que l’état, en l’occurrence la sécurité sociale, lui fait la charité en lui accordant des remboursements sur ses soins ou une retraite
    - comme dit dans l’article, les bénéficiaires de l’assistanat estiment désormais que leurs allocations sont un du, et sans avoir à cotiser, merci bien.

  2. Comme me l’a appris le professeur Van Dunn, solidarité est un terme militaire (romain) et contient donc la notion d’obéissance à la hiérarchie. Et c’est bien de ça qu’il s’agit.

  3. monseigneur Lacroix

    Vous a-t-il appris à fumer ?

    Dans les années 1990, les cigarettiers ont orchestré en sous-main des campagnes de presse internationales vantant les vertus sanitaires du plaisir de fumer. Une cinquantaine de professeurs d’université dans le monde ont servi de relais médiatiques, contre rémunération, pour cautionner les messages pro-tabac de l’industrie. Parmi eux, deux Belges : le sociologue Claude Javeau (ULB) et le philosophe Frank van Dun (UGent).

  4. Vous décrivez parfaitement l’opposition entre « solidarité » obligatoire (assistanat) et charité (aide à son prochain) . La « solidarité » est aujourd’hui prétexte à tout en particulier à justifier les augmentations d’impots et de cotisations .
    Votre analyse m’a aidé à comprendre mon malaise qui fait que, après avoir tout payé , sans prendre de vacances, il ne me reste pas un centime pour la charité. Suis je égoiste ?

    1. Comme le dit l’adage : « charité bien ordonnée commence par soi-même ». Si Pierre est en train de se noyer et que vous ne savez ou plutôt ne pouvez pas nager, vous jeter à l’eau fera deux noyés plutôt qu’un. C’est du bon sens, pas de l’égoïsme.

  5. Tres interssant article.

    Sur unsujet connexe je signal l’interview du fondateur de Ebay qui amène a faire la différence entre charité et philanthropie:

    http://hbr.org/2011/09/ebays-founder-on-innovating-the-business-model-of-social-change/ar/1#.TquOZWfbIt0.facebook

    en particulier:
    Many people don’t distinguish between charity and philanthropy, but to me there’s a significant difference. When I use the word “charity,” I think of what’s needed to alleviate immediate suffering. It’s just pure generosity driven by compassion, and it’s important but never-ending work—there will always be more suffering. Charity is inherently not self-sustaining, but there are problems in the world, such as natural disasters, that require charity.
    Philanthropy is much more. It comes from the Latin for “love of humanity.” Philanthropy is a desire to improve the state of humanity and the world. It requires thinking about the root causes of issues so that we can prevent tomorrow’s suffering. And if we want to make sustainable change, we have to put all the tools at our disposal to their best possible use.

    1. Intéressant. Cependant, j’ai vraiment un doute sur ces distinctions de définitions entre charité et philanthropie. La charité a un sens théologique lourd qu’on ne peut pas mettre de côté, même en « laïcisant » le terme. La charité, c’est vraiment l’amour désintéressé pour autrui, pour l’humanité. C’est la motivation à l’acte charitable.

      La philanthropie, elle, est complètement débarrassée de toute signification théologique. Mais quand je regarde dans mon dictionnaire, les termes bienfaisance, générosité et désintéressement reviennent dans toutes les définitions. C’est vraiment très proche de la charité. Par contre il est vrai que la philanthropie est plus large que la charité. Elle se rapproche de l’humanisme, dans le sens où en plus de l’amour pour l’humanité, il y a recherche des conditions du progrès pour elle.

  6. très pertinent ; juste un détail cependant : à la place de « contrairement à ce que certains rêveurs socialistes voudraient croire… », j’aurais écrit : « contrairement à ce que certains dirigeants socialistes voudraient nous faire croire… » . Ce n’est qu’un détail, certes.
    Mais j’avoue croire davantage en cette deuxième formulation, tant au final la notion de « rêveur socialiste » me parait au final nettement moins proche de la réalité, du moins en France, hormis bien sûr les lobotomisés incapables de se défaire du formatage politico-médiatique.

  7. Je me permets d’ajouter un petit ajout à mon propre article, après y avoir quelque peu réfléchi.

    Je crois que le terme « charité » n’est pas le seul à avoir subi un grave glissement sémantique qui l’a confondu dans la solidarité.

    Le terme « soutien » a subi le même sort. Soutenir (moralement j’entends) telle ou telle cause, telle ou telle personne, telle ou telle association serait désormais de la « solidarité ».

    Rien n’est plus faux, évidemment. Une personne qui dit être solidaire avec un accusé à un procès n’ira jamais en prison avec lui, et n’entend pas un seul instant y aller même volontairement, ce qui serait pourtant de la vraie solidarité.

    Les lecteurs d’un journal en faillite qui lui témoigneraient de leur soutien ne sont pas non plus solidaires avec ce journal, dans lequel ils n’entendent pas mettre un rond ou assumer financièrement la faillite du journal.

    Bref, encore une manière de parer son inaction de toutes les vertus, en l’appelant « solidarité », ce qu’elle n’est pas.

    1. Tout à fait Aurélien, d’ailleurs il suffit de se référer à l’étymologie du moT solidarité, l’étymologie ment rarement sur le vrai sens des mots:

      Étymologie : Solidarité: du latin « solidus », entier, consistant, lien unissant entre eux les débiteurs d’une somme.

      Toute autre prétention à la « solidarité » sans partage de la dette ou de la peine (prison) est de l’hypocrisie.