Brexit : paroles d’expatriés

Expatriés en Angleterre, ils nous racontent ce que le Brexit peut changer pour eux, et comment ils ont vécu les résultats de ce vote.

Une interview par la rédaction de Contrepoints.

Brexit : ce qu'en pensent les expatriés à Londres
UK flag-Brexit By: Lets Go Out Bournemouth and PooleCC BY 2.0

Comment prenez-vous ce vote anglais de sortie de l’Union Européenne ? Avez-vous été surpris ?

Lionel : Je ne suis pas surpris de ce résultat car je sais que le sentiment anti-européen est fort en Angleterre, jusqu’à ce que je quitte Londres je pense que les gens étaient résolument anti-européens parce qu’ils voyaient principalement la perte de souveraineté et la dissolution de leur culture comme une menace : les règlements européens qui prennent la place des lois britanniques ou, plus prosaïquement, les changements des unités de mesure au système métrique…

Tancrède : La nouvelle m’attriste, principalement parce que les jeunes Anglais ont massivement voté pour rester. C’est une question qui les concerne en premier, mais au final ce sont les gens de la campagne, les « vieux » qui ont eu le dernier mot. C’est un peu caricatural, mais c’est la vérité dans le fond.

Marc : J’ai été surpris au départ que Cameron décide de faire un référendum. Vu que toutes les personnes « bien-pensantes » que j’avais rencontrées jusque là (de tous bords) se plaignaient de l’Europe… je pensais que l’Angleterre n’était vraiment pas pro-européenne. Donc quand Cameron a annoncé la décision je me suis dit que le Brexit l’emporterait haut la main.

Barthélémy : Moi aussi j’ai été surpris. Comme beaucoup, je pensais que le « remain » l’emporterait, même s’il était évident que le score serait serré.

Jacques : Surpris ? Oui et non. Le résultat a toujours été incertain. J’aurais initialement parié sur la victoire du Remain. Puis, je pensais que le Leave avait le vent en poupe… avant de changer d’avis suite à l’assassinat de Jo Cox. Le jour du referendum, Boris Johnson et Nigel Farage étaient eux-mêmes pessimistes (ce dernier l’a même concédé deux fois avant de faire machine arrière). In fine, Brexit. Mais plus que le résultat, la vraie surprise était pour moi le différentiel de voix, et le taux de participation.

Marc : Les derniers sondages laissaient  penser que le Remain l’emporterait. Mais le débat a été mieux géré par les Leavers avec des figures proéminentes qui ont fait du populisme. Je suis encore plus surpris que personne n’ait prévu un tel scénario et qu’il n’y ait pas eu de messages conjoints entre Londres et l’Europe « pour ne pas affoler les foules ».

Jacques : En ce qui concerne la campagne en elle-même, il y a eu énormément de débats et d’articles, dont certains de qualité. Il serait faux de dire que les Britanniques n’étaient pas informés. Globalement, mon ressenti est que le Remain a fait une relativement mauvaise campagne (celle du Leave n’était pas brillante non plus, mais ils semblaient très présents sur le terrain), et qu’ils ont usé de tous les artifices possibles pour supporter leur position (par exemple, l’extension de l’inscription au registre électoral favorise les jeunes et les personnes peu engagées politiquement, généralement pro-Remain), ce qui a aliéné une partie de l’électorat en renforçant la méfiance vis-à-vis de la gente politique.

Pierre-Joseph : En tant que libéral, je suis moi aussi très partagé. Certes, avec le Brexit, les Britanniques cesseraient d’abonder aux finances de l’Union Européenne, et vice-versa. Qui plus est, cela constituerait toujours un recul de cette structure supra-nationale qui ne constitue rien de plus qu’une couche d’Etat supplémentaire, à la fois inutile et indésirable. Cependant, si on peut se réjouir de ce recul tout relatif de l’Etat, n’oublions pas que les partisans du Brexit n’ont pas demandé ce référendum pour que l’Etat ait moins, mais plus de contrôle sur la population. Malgré ce qu’on en dit, il ne fait aucun doute pour moi que le Brexit était autant -si ce n’est plus- un référendum vis-à-vis de l’immigration et du libre-échange que vis-à-vis de l’Union Européenne. Cela va tout à fait à l’encontre de l’idéal de société ouverte que prônaient les libéraux historiques, et dont le but était d’obtenir une société à la fois tolérante et pacifiée. Cela va également donner beaucoup de forces à des mouvement politiques qui eux-même sont intéressés dans un contrôle plus étroit de leurs concitoyens, non seulement au Royaume-Uni, mais également dans toute l’Europe. Et là-encore, les eurosceptiques sont rarement des partisans de la société ouverte et du libre-échange.

On va rendre plus difficile la circulation des biens et des personnes, demander des visas, des autorisation de séjour, ce qui va conduire inévitablement à plus de bureaucratie et plus de flicage de la population. On va rendre plus difficile la circulation des biens et des personnes, demander des visas, des autorisation de séjour, créer plus de bureaucratie pour contrôler et des lois pour lui permettre d’appliquer ce contrôle, et placer ainsi le ver dans le fruit.

De manière parfaitement prévisible, l’Union Européenne répondra de la pire manière qu’il soit : en faisant exactement la même chose de son côté avec les Britanniques, donnant par rétroaction raison aux partisans du Brexit, et envenimant la situation au lieu de la pacifier, et les relations tendues entre pays n’ont jamais été favorables à la liberté.

Pensez-vous que cela va changer les choses pour vous, votre quotidien, votre vie professionnelle, votre statut ? Êtes-vous inquiet ?

Tancrède : Je ne suis pas inquiet pour les Européens en général, avec plus d’un million à Londres, tout sera fait pour éviter la casse. Cela dit, étant marié à une non-européenne, mon cas est plus particulier, et je crains que nos démarches de visa, basées sur le droit européen, ne soient mises à mal.

Lionel : Moi je prends cette nouvelle avec anxiété. Principalement parce que j’ai des intérêts financiers encore importants du fait des 12 années que j’ai passées à Londres, donc cette décision m’a touché au portefeuille (-15% sur la livre sterling contre les principales monnaies et l’or). Mais je suis aussi résolument contre la tournure que prend l’Europe et donc je suis content de cette décision car elle amènera peut-être nos élites à repenser ce qu’elles font et proposent comme projet pour les peuples d’Europe.

Marc : D’un point de vue business nous allons devenir 10% moins cher pour nos clients américains. Ce qui n’est pas négligeable car cela représente 50% de notre CA ! Nous avons même un employé sur place et il est probable que je continue à le facturer au même montant en dollars … mais l’augmente en base Livre sterling.

D’un point de vue personnel l’avantage que j’ai est que je suis Français (donc peux encore me balader en Europe) avec des enfants anglais. Il est donc fort probable que je demande la double nationalité pour moi (anglaise) et mes enfants (française). On n’est jamais trop prudent.

Lionel : Les Anglais se rendent-ils compte des conséquences indirectes de cette décision ? À commencer par le fait qu’ils ont la possibilité de travailler en Suisse facilement parce qu’ils ont un passeport européen. Demain (enfin dans 3 ans) cela ne sera peut-être plus le cas, et ils devront donc obtenir un visa et leur entreprise devra justifier de la nécessité de les employer eux plutôt qu’un Suisse ou un Européen… et cela pourrait être la même chose en Europe. Regretteront-ils leur choix ? Peut-être pas car ils sont trop fiers pour cela, et surtout, ils sont très pragmatiques, et trouveront les moyens de s’adapter.

Jacques : Pour moi, à court terme, clairement les choses ne vont pas changer. D’un point de vue professionnel, dans le monde de l’assurance, tout le monde s’affole un peu. Le seul impact visible pour l’instant est le résultat financier suite aux mouvements des marchés. Après, plusieurs questions se posent : quid du freedom of services ? Selon le régime légal de l’entité, qui sera le régulateur ? Par exemple, une filiale d’une compagnie française sera-t-elle régulée par l’ACPR ou la PRA ? Quid des employés expatriés ? Les prochains mois seront extrêmement intéressants d’un point de vue professionnel.

Un bémol à toute cette excitation : de manière générale, il ne faut pas oublier deux choses : au plus tôt, la sortie se fera deux ans après l’activation de l’art. 50, ce qui n’arrivera très probablement pas avant la nomination d’un nouveau PM ; et un referendum n’est en aucun cas « binding » : le Parlement est souverain. Donc, sur le long terme, tout est encore possible, surtout au vu du décalage entre la classe politique et les électeurs et du parti-pris médiatique.

Barthélémy : Idem pour moi : je pense que rien ou presque ne va changer dans l’immédiat, le temps que les négociations s’effectuent. L’économie va sûrement ralentir du fait de l’incertitude, mais je ne pense pas que les effets se fassent sentir tout de suite.

À moyen terme, je prévois qu’il y aura peut-être un peu plus de paperasserie pour les citoyens de l’UE comme moi, mais ça tiendra plus de la formalité que du calvaire administratif. Aller plus loin serait suicidaire pour l’économie du pays et les politiques britanniques sont généralement des gens pragmatiques.

Le regard des Anglais sur les expatriés a-t-il changé ? D’une manière générale, comment réagissent les Anglais de votre entourage ?

Tancrède : À Londres rien n’a changé, les Anglais ont voté massivement pour rester, comme toutes les grandes villes, ils sont pour la plupart aussi dépités que nous. Il y avait un air d’enterrement dans le métro le matin du Brexit, tout le monde était sous le choc.

Barthélémy : Je travaille à Londres dans le secteur de la technologie et je ne suis pas en contact avec beaucoup d’Anglais « traditionnels ». Tous mes collègues sont jeunes, la majorité originaires de l’UE dont certains fraîchement naturalisés britanniques ou en passe de l’être. Avec ce profil tout le monde était foncièrement anti-brexit mais j’ai été surpris par la violence de leurs réactions au lendemain du scrutin : le résultat du référendum était évidemment le fait d’idiots racistes et autres vieux séniles, personne de sensé n’ayant pu voter pour le « Leave ». Réaction un peu décevante pour des chantres auto-proclamés de la tolérance, mais je pense assez répandue dans les milieux aisés de n’importe quelle capitale (syndrome de Versailles).

Lionel : Je pense que c’est partout pareil… quand, en tant que citoyen britannique, les expatriés que vous fréquentez sont éduqués et intégrés et contribuent positivement au système, vous gardez l’esprit ouvert et vous les accueillez avec bienveillance. Mais ce sentiment peut évoluer très vite dans l’autre sens. Les Anglais que je côtoie à Zurich sont des expatriés, qui comme moi sont restés attachés à leur pays, même s’ils vivent à l’étranger. La majorité d’entre eux est « bizarrement »  pro-Brexit. Je pense qu’ils vivent mal la dissolution de leur pays dans un grand melting pot européen, et surtout ils peinent à voir ce que l’Europe apporte (en fait personne ne voit plus vraiment ce que l’Europe apporte, car nous n’avons pas connu l’avant !). En plus ils voient que la Suisse s’en sort très bien sans être dans l’Europe, donc finalement je pense qu’ils supportent l’idée qu’il est peut-être temps de filer à l’anglaise avant que la situation ne se dégrade un peu plus en Europe…

Tancrède : En somme, ce qui est triste c’est que cette décision est davantage un ras-le-bol de la campagne anglaise qui, je suis sûr, ne se sent même pas concernée par l’Europe directement. Ils sont juste effrayés par la crise des migrants et tous les sujets chauds du moment, c’est un vote de défiance vis-à-vis de la politique plus qu’une décision de quitter l’Europe et l’impact que ça va avoir. Les Anglais se sentent Européens, mais détestent la machine bureaucratique de Bruxelles.

Jacques :  Il serait faux de dire que le résultat est uniquement dicté par l’immigration. L’économie, les restrictions imposées par Bruxelles et la souveraineté du Parlement ont été des thèmes très présents.

Lionel : Moi je ne suis plus à Londres donc c’est plutôt une supposition : je pense que la question de l’immigration incontrôlée est devenue le facteur plus puissant. Pour avoir passé une semaine à Londres l’été dernier et être passé par le tunnel je peux vous dire que si j’avais été Anglais et que j’avais vu les hordes d’immigrants que j’ai vues à Calais essayer de rentrer au UK, j’aurais certainement pris peur.

Marc : J’ai passé un week-end avec douze Anglais qui sont désespérés. Pas du tout rationnels, ils pensent que le prix des maisons va s’écrouler (ce qui serait une bonne chose de mon point de vue et j’essaie de leur expliquer que quand on monte en gamme c’est mieux si le marché baisse) ; que les taux d’intérêt vont monter et qu’ils ne vont plus pouvoir rembourser leur crédits ; que tous ceux qui ont voté pour le Brexit sont des racistes !

Sinon on peut lire à droite et à gauche des articles qui décrivent des scènes ou des « garçons de café » polonais se sont fait insulter et certains clients leur ont demandé ce qu’ils faisaient encore là ! Je suis sûr que cela existe mais à mon avis ça existait déjà avant.