Brexit : David Cameron sera-t-il puni par l’Histoire ?

Publié Par Stephane Montabert, le dans Europe

Par Stéphane Montabert, depuis la Suisse

David Cameron (PM delivers speech on immigration at JCB Headquarters - Photo Arron Hoare - Credits Number 10 (CC BY-NC-ND 2.0)

David Cameron (PM delivers speech on immigration at JCB Headquarters – Photo Arron Hoare – Credits Number 10 (CC BY-NC-ND 2.0)

Dans un exemple d’hypocrisie qui restera dans les annales, David Cameron plaidera pour le maintien de la Grande-Bretagne au sein de l’Union Européenne.

La tournée européenne du Premier ministre britannique dans plusieurs capitales pendant quatre mois s’acheva en fin de semaine par un sommet européen qui devait sceller le futur de la relation entre le Royaume-Uni et les autres pays de l’UE, et à travers lui de nouvelles relations potentielles entre membres. Tout cela participait à sa grande stratégie de « changer le système de l’intérieur » et de ne conclure un accord « qu’en obtenant ce dont la Grande-Bretagne a besoin ».

Auréolé d’une réputation d’âpre négociateur, il sortit victorieux d’un sommet de 30 heures en annonçant qu’il ferait désormais campagne « avec tout son cœur et toute son âme pour persuader le peuple britannique de rester dans l’Union européenne réformée ».

L’Union européenne réformée ? Un bien grand mot pour les concessions que M. Cameron parvint à obtenir. La presse anglaise ne fut d’ailleurs pas tendre avec les accords passés. « maigre gruau », titra l’éditorialiste du Times«Maigres gains» pour The Daily Telegraph. Le Daily Express posa carrément la question : « Tu appelles ça un accord, Dave ? »

Au moins les Britanniques sont fixés sur la date du référendum. Celui-ci aura lieu le 23 juin. Mais s’il y a encore de nombreuses incertitudes – rappelons que les réformes obtenues par M. Cameron doivent encore être avalisées d’ici-là par tous les gouvernements des pays membres de l’UE – sur quelle « nouvelle relation » les citoyens vont-ils donc s’exprimer ?

Les points de l’accord semblent varier autant que les sources qui en parlent, ce qui donne une idée du flou artistique entourant un texte composé à l’arraché pour tenter de sauver les meubles de l’Union. Quitte à piocher une source, voyons ce qu’en disait à chaud Le Matin :

Immigration – Cameron a obtenu une clause de sauvegarde de sept ans sur certaines aides sociales pour les nouveaux migrants, qui permet de limiter graduellement les versements. Les allocations familiales aux enfants de migrants ne résidant pas en Angleterre dépendront du niveau de vie du pays où ils vivent.

David Cameron demandait un moratoire de quatre ans pour toutes les allocations sociales à destination des migrants européens candidats aux aides et logements sociaux, et l’arrêt du versement d’allocations familiales pour ceux dont les enfants ne résident pas en Angleterre. C’est donc un échec puisque non seulement la marge de manœuvre est bien plus faible, mais le mécanisme est limité aux sept prochaines années.

Le Carton RougeDavid Cameron a obtenu pour le Royaume-Uni une exemption qui permet d’utiliser un système de « carton rouge » pour opposer des vétos à Bruxelles. Le système doit être inscrit dans les traités en cas de remaniements de ceux-ci. Toutefois, le « carton rouge » sera compliqué à brandir : il est présent sous condition d’une alliance de 55% des votes alloués aux parlements nationaux. Cameron a indiqué qu’il prévoyait de prendre de nouvelles mesures pour protéger la souveraineté britannique.

Cameron demandait que les parlements nationaux puissent opposer un veto à toute législation européenne et ne semble même pas satisfait sur ce point-là. Les conditions associées à l’emploi de ce carton rouge le rendent totalement impraticable puisqu’il implique une majorité… On est donc complètement à l’opposé d’un système permettant à un pays isolé, ou même plusieurs pays en minorité, de se défendre.

Politique de la Zone Euro – David Cameron revendique avoir obtenu des protections pour la City contre toute discrimination des pays utilisant l’euro. Il a estimé que l’UE reconnaît « pour la première fois » avoir plusieurs monnaies. Toutefois, le vocabulaire du texte reste vague : les institutions de l’Union « faciliteront la coexistence entre plusieurs perspectives ». Jean-Claude Juncker a insisté que l’accord n’accordait aucun veto à Londres en matière de décision.

Il fallait bien la menace d’un éclatement de l’UE pour qu’elle admette l’existence de plusieurs monnaies sur son sol… Mais Cameron n’a strictement rien obtenu au-delà d’une déclaration de principe juridiquement non contraignante.

Et c’est tout. Comparé à ses revendications initiales, la récolte s’avère bien faible. Pas de quotas d’immigration. Pas de retrait de l’objectif d’une Union « sans cesse plus étroite » du Traité de Rome de 1957. Pas de renforcement du marché unique par exemple dans le domaine numérique. Pas de possibilité de retour dans les parlements nationaux de compétences abandonnées à Bruxelles. Pas de réduction de la lourdeur administrative européenne.

Au bout du compte, et même si cela constitue un énorme effort de la part d’une Union Européenne sclérosée, ces modifications ne représentent pas grand-chose. Les titres de la presse anglaise sont peut-être acerbes, mais ils sont sincères. Malgré les déclarations hyperboliques d’un Premier ministre satisfait, le peuple anglais reste sur sa faim. Ces réserves ne concernent pas que les simples citoyens. Nigel Farage, leader du parti UKIP qui taille des croupières aux Conservateurs depuis quelques années, qualifie l’accord de « pathétique » et on n’en attendait pas moins de lui. Mais la rébellion gronde largement jusque dans les rangs du Parti Conservateur. Pour l’instant, cinq ministres et une conseillère d’État se sont ainsi rangés en faveur du divorce. Dimanche soir, le célèbre maire de Londres, le conservateur Boris Johnson, annonça « qu’après une longue conversation avec lui-même » il plaiderait lui aussi pour quitter l’UE.

À ce stade, l’issue de la partie est incertaine et les Bookmakers se frottent les mains. David Cameron n’aura pas la partie facile. Il devra faire face à forte opposition jusque dans ses propres rangs. Parviendra-t-il à faire rêver ses concitoyens en leur parlant d’Europe ? Les effrayera-t-il en leur expliquant que ce continent en perdition, englué dans des crises toujours plus violentes, est l’unique planche de salut de l’économie anglaise ? Quel public sera assez complaisant pour gober que l’accord arraché à Bruxelles le 19 février est exactement ce qu’il fallait à la Grande-Bretagne ?

David Cameron aurait pu passer à la postérité pour être l’homme ayant démoli cette construction collectiviste antidémocratique qu’on appelle Union Européenne. Il aurait pu être, sur les traces de Margaret Thatcher, l’homme qui rendit sa fierté et son indépendance au Royaume-Uni. À la place, des calculs politiques piteux pour sa réélection de 2015 le font jouer perdant sur tous les tableaux.

Soit le Royaume-Uni quitte l’Europe et David Cameron clôturera sa carrière politique sur cet échec mortifiant, soit il y reste du bout des lèvres et David Cameron passera alors à la postérité comme un politicien sans saveur de plus, prétendant opposer une résistance farouche à l’Union Européenne mais s’accommodant du premier os qu’elle lui jette.

Lire sur Contrepoints notre rubrique Royaume Uni

Sur le web

  1. Avec un Brexit,

    « Le Royaume-Uni se débarrasserait de l’UE mais perdrait l’Écosse »

    Ce que Cameron a obtenu est le mieux possible.

  2. Ce genre d’article binaire commence a être lassant.
    La question de fond: devait on faire un référendum quand la moitié du parti conservateur le voulait, ainsi que l’électorat UKIP? Evidemment que oui. Le choix revient au peuple, c’est tant mieux, merci a Cameron de l’avoir rendu possible. Même Maggie n’avait pas osé.
    Malheureux d’oublier ce « détail ». L’Histoire avec un grand G, qui semble obséder l’auteur, le lui rendra bien.
    Chacun fait et dit en son âme et conscience. Cameron a t’il conscience que ses accords sont aussi crédibles que ceux d’un Chamberlain? Sans doute, mais que diable, les enjeux ne sont pas les mêmes.
    Boris Johnson a t’il conscience que Londres perdra a court terme revenus et emplois en cas de sortie? Sans doute. Il est libéral et pro européen, je ne pense pas que sa décision ait été facile, mais réaliste. Et il a tellement confiance en son peuple qu’il estime les consequences positives a moyens termes plus importantes que les consequences négatives a court terme.
    L’un est prêt a laisser son pays dans une union dont l’objectif est fédéraliste et collectiviste, en pariant que son pays continuera a avoir opt out et influence libérale, l’autre fait le constat que c’est foutu, qu’il vaut mieux cesser les frais maintenant quitte a en payer le prix a court terme et repartir sur des bases saines.
    Les medias s’échinent a brosser un tableau noir/blanc.
    C’est lassant. Les deux pourraient bien avoir raison, c’est juste une prise de risque, et pour une fois que les politiques acceptent la prise de risque et acceptent une optique a moyen/ long terme, je dis juste « bravo » et que le meilleur gagne.

  3. L’UE collectiviste? Tout est relatif. D’un point de vue Thatchérien sûrement, mais un libéral français doit remercier tous les jours l’UE d’exister et de freiner (un peu) les ardeurs collectivistes de ses chers (je veux dire coûteux) gouvernants. Et à ce titre, le Brexit serait certainement une mauvaise nouvelle pour les amoureux de la liberté de ce côté ci de la manche, car le poids relatif des étatistes ne pourra que grandir à Bruxelles du fait de ce départ. Il n’y a qu’à écouter toute la gauche et l’extrême gauche pour qui les anglais peuvent partir, et le plus tôt sera le mieux…

    1. +1000.
      D’un point de vue Français. l’UE est un couteux pare-fou aux délires les plus grotesques de nos chers dirigeants.
      Les motivations de la gauche, extreme en pointe, en revanche, tiennent plus de la xénophobie primaire qu’autre chose, vous leur faites honneur en les créditant d’autres choses.

    2.  » L’UE collectiviste? Tout est relatif. D’un point de vue Thatchérien sûrement, mais un libéral français doit remercier tous les jours l’UE d’exister et de freiner (un peu) les ardeurs collectivistes de ses chers (je veux dire coûteux) gouvernants.  »

      La France sans l’UE en serait peut-être toujours à l’âge du monopole des PTT.

      D.J

      1. Certains de ces chers gouvernants ont aussi compris que siéger à Strasbourg, c’était aussi un peu la planque idéale. Cela permet:

        – d’engranger de l’argent facile (12340.53 €/mois) avec juste un semblant d’acte de présence: http://www.journaldunet.com/economie/magazine/le-salaire-des-politiques-et-des-elus/depute-europeen.shtml

        – d’avoir l’indignation à géométrie variable (selon le bon vouloir du lobby de service)
        http://ec.europa.eu/transparencyregister/public/consultation/listlobbyists.do?locale=fr

      2. Certes mais les gains obtenus par les directives ouvrant à la concurrence les monopoles publiques sont bien maigres face aux nuisances normatives. Regardez le résultat sur les assurances santé notamment. La France est en train de freiner des 4 fers sur l’ouverture du rail soit disant prévue en 2019? Qui peut me convaincre un seul instant que c’est un technocrate finlandais ou luxembourgeois qui va s’attaquer à SUD Rail la CGT et les autres cocos de la SNCF? C’est une blague! Seul un type élu par le peuple français peut oser (et encore faudrait songer à arrêter d’élire des nouilles)…

        L’UE aurait du se limiter depuis longtemps à faire fonctionner le marché commun et c’est tout. Les gens qui veulent du fédéralisme c’est qui? 7% des inscrits en 2014! Et on ne peut pas dire que nous sommes les seuls à ne pas en vouloir dans les autres pays. La crise des migrants et de l’€ finiront par tuer l’UE qui l’a bien chercher : L’auteur a raison sur le caractère planiste et constructiviste de cette commission de vendus qui ne rendent aucun compte au moindre électeur.

        1. « Qui peut me convaincre un seul instant que c’est un technocrate finlandais ou luxembourgeois qui va s’attaquer à SUD Rail la CGT et les autres cocos de la SNCF? » il le fera en tout cas beaucoup plus facilement qu’un politicien français qui en subirait les contrecoups s’il décide de cette mesure à un niveau national (grèves et intimidations diverses). le technocrate européen n’a pas de sentiment. De plus, lorsque décision européenne il y a, le politicard français peut toujours renvoyer la faute vers l’Europe – même quand il a participé à la dite décision européenne…

          Quant à l’UE qui ne rend compte à aucun électeur, cela me fait rire. Vous avez l’impression que Hollande ou n’importe quel de ses équivalents en Europe rend davantage de comptes? Le déficit démocratique existe, mais croire que sans l’UE ce serait mieux est une vaste blague, au mieux.

          1. Vous accordez des vertus à des technocrates non élus, bien, vous pointez après du doigt le fait que la démocratie en France est une plaisanterie. Donc des gens nommés par des guignols qui ne rendent des comptes à personne ça vous plaît?

            La seul fois qu’on a vu effectivement un groupe de technocrates imposer des réformes douloureuses c’est en Grèce que ça s’est passé et le résultat fut magnifique : Les grecs ont voté pour le premier démago venu et ont en redemandé 6 mois derrière..

            Penser qu’un collège de « sachants » dépourvus d’affect et libres de la contrainte démocratique c’est encourager un pays à sombrer dans au choix la démagogie communiste ou la version de droite nationaliste.

Les commentaires sont fermés.