Heuliez respire encore. Ségolène Royal retente un passage.

Ségolène Royal en meeting à Villepinte en 2007 (Crédits philippe grangeaud-Parti Socialiste licence Creative Commons)

Heuliez, après des années de grandes difficultés, semble sortir la tête de l’eau. Malheureusement, Ségolène Royal est bien décidée à les aider.

Actuellement, la politique en France, ce n’est vraiment pas une sinécure. Regardez notre bon Président François, à quel point il est à la peine, trébuchant lourdement d’une indécision à l’autre, d’un mauvais compromis à une synthèse calamiteuse. Heureusement, dans ce marécage collant d’ennuis et de pièges, Pimprenelle Royal continue de virevolter avec grâce et légèreté.

Ses petits pas légers l’emmènent parfois d’Angleterre jusqu’en Chine : son agenda indique ainsi qu’elle compte se rendre dans ces deux pays du 28 au 30 juin prochain, ce qui tombe foutrement bien puisque se tiendra, en même temps à Paris, la seconde édition du World Nuclear Exhibition à laquelle sa présence aurait pour le moins été détonante.

Ses pérégrinations la portent parfois à pencher son auguste (et frétillante) personne sur le sort banal des petits vermisseaux qui vivent en Province, comme par exemple en Deux-Sèvres. La voilà donc débarquant vendredi dernier dans son ex-Région pour y vanter les délices de l’industrie nouvelle à base de bus électriques.

Le choix de la Dame aux Caméras ne doit évidemment rien au hasard puisqu’elle a en réalité choisi l’un des fleurons des entreprises locales, Heuliez Bus.

Ce nom vous dit quelque chose ? Il aurait même déjà fait parler de lui dans ces colonnes ? Vous avez raison : Heuliez, c’est le leader français (et européen, madame, monsieur !) de la conception d’autobus, et c’est aussi le leader en production de bus hybride (mi-abri, mi-omni mi-diesel mi-électrique). C’est aussi cette entreprise créée en 1932 dont l’implantation qu’a choisi de visiter la ministre, à Rorthais en Deux-Sèvres, remonte à 1980 et qui s’est récemment lancée, presque toute seule, dans le nouveau défi des bus intégralement électrique.

Je dis presque toute seule puisqu’il a tout de même fallu, comme bien souvent dans ces entreprises pépères qui vivent très bien loin du giron de l’État, un petit coup de pelle derrière la nuque pouce pour inciter Heuliez à se lancer dans ces nouveaux marchés. Ce petit coup bien ajusté eut lieu en 2010. Rappelez-vous : en juin 2010, après des mois de crise lancinante, le tribunal de commerce de Niort validait finalement la scission de Heuliez en deux entités distinctes dont l’une fera les choux-gras de la presse locale et nationale ainsi que quelques méchants blogueurs : rebaptisée du nom chantant de Mia Electric, la nouvelle entreprise fut lourdement aidée par le Conseil Régional de Poitou-Charentes dans lequel sévissait une certaine Ségolène Royal alors en roue libre.

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Malheureusement, les ventes de la voiturette électrique ne décollent pas (en 2012, 700 pots de yaourts sont vendus sur les 12.000 prévus) et malgré les encouragements virulents de la présidente du Conseil Régional alors en train de ravager la Banque Publique d’Investissement, cela se traduit par un nouveau dépôt de bilan. Rassurez-vous : le désastre n’aurait pas été complet sans que le contribuable n’y soit pas de sa poche, et en février 2013, c’est chose faite : pour 2.5 millions d’euros, le Poitou-Charente peut s’enorgueillir de prendre participation (et pas mal de risques) dans cette belle aventure.

Heureusement, Royal est depuis grimpée jusqu’au ministère à la force du poignet, ce qui aura permis à l’entreprise de souffler : occupée avec son énergique transition vers un renouvellement durable de ses mandats nationaux, elle n’a pas eu l’occasion de pister la petite entreprise qui se sera servi de ce sursis inespéré pour ne pas calancher et développer le GX37 Elec, qui n’est pas un Golgoth mais un magnifique prototype de bidule électrique bientôt indispensable à toutes les mairies prochainement culbutées par les conséquences de la COP21.

golgoth gx37 elecEt c’est donc pour aller tâter le proto au plus près que Ségolène aura profité d’un petit trou dans son emploi du temps pour aller inaugurer la ligne de fabrication de l’usine Heuliez Bus, qui devrait débiter du golgoth bus électrique dès janvier 2017 comme d’autres des candidats à la primaire saucisses industrielles. Il sera tout juste temps car pour Pimprenelle et sa loi de Transition énergétique,

«Nous sommes à la veille d’une montée en puissance de ce marché très important. Je fais tout pour que les industriels qui (…) se positionnent sur l’économie bas carbone soient récompensés par de nombreuses commandes publiques et privées.»

Enfin, « commandes privées », c’est vite dit, vite oublié puisqu’actuellement, les golgoths d’Heuliez sont essentiellement achetés par des mairies qui doivent remplacer leurs équipements diesel par ces monstres de technologie, en faisant parvenir l’inévitable facture aux contribuables et aux générations futures. Et quand ce ne sont pas des mairies, c’est par exemple la RATP que Royal aura évoqué en souhaitant que « la France et ses grands services de transport donnent l’exemple, et que les grandes villes donnent l’exemple ».

Tout ceci est bel et bon, rassurant même d’après certains, et devrait réjouir les employés les plus fraîchement arrivés chez Heuliez Bus. Les autres et notamment ceux qui sont là depuis 2010 ont probablement déjà remis leurs CV à jour, et commencé à écumer les offres d’emploi locales avant que le marché ne soit saturé par le troisième ou quatrième (on ne compte plus) dépôt de bilan de l’entreprise et l’incontournable plan de licenciement qui l’accompagnera.

Gérard Filoche

Oh, il ne s’agit pas de défaitisme, mais de simple observation d’un phénomène devenu habituel : la fée Carabine du Poitou a largement démontré que, lorsqu’elle se penchait sur un cas, elle précipitait immédiatement sa déliquescence, et l’a déjà amplement prouvé sur Heuliez même. On se souvient en outre de ces nombreux entrefilets de journaux locaux découvrant les petits soucis de gestion (Tiens, où est donc passée la piscine du Lambon, par exemple ?)… bientôt suivis par ces péripéties rocambolesques de gestion de la région toute entière qui alimentent encore la chronique, tant ici qu’ailleurs, depuis qu’on a découvert (pas vraiment surpris) un amoncellement d’emprunts douteux et de dépenses somptueuses qui aboutissent, après un audit accablant, à une situation quasi-inextricable pour les nouveaux élus.

Et pour ces jolis golgoths bus électrique, il en sera très vraisemblablement pareil : outre le choix d’une énergie qui, pour le moment, n’a absolument pas démontré sa viabilité ni en termes d’autonomie, ni en termes de durabilité, ni en termes d’économie et encore moins en termes d’écologie (toutes ces batteries, ça en fait du plomb et de l’acide ou du lithium crado qui pollue, vous ne trouvez pas ?), les équipements produits ne peuvent intéresser, par nature, que des collectivités publiques dont les finances sont, à peu près toutes, exsangues et qui feront tout pour faire durer leur infrastructure actuelle aussi longtemps que possible. L’entreprise que la Dame Carbonie a visitée ne remplira son carnet qu’à coups de commande publique ô combien volatile en cette période électorale et économique tendue.

Enfin, on peut bien sûr souhaiter le meilleur avenir possible à cette entreprise grâce à cette nouvelle tentative de sauvetage indirecte par fonds publics, mais indépendamment du résultat, on doit, encore à nouveau, reposer la question lancinante à laquelle Ségolène Royal n’a toujours pas répondu : si l’entreprise est viable, pourquoi faire contribuer le public ? Et si l’entreprise n’est plus viable, pourquoi diable faire contribuer le public ?

einstein - folie
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