Gouverner, c’est prévoir, en économie et en politique

Gouverner c’est prévoir, mais les politiciens et les économistes qui se pensent capables de tout prévoir se trompent. Seulement, les conséquences de leurs erreurs sont visibles et tragiques partout, de Suisse jusqu’au Venezuela d’aujourd’hui.

Par Stéphane Montabert, depuis la Suisse.

gouverner, c'est prévoir, en politique et en économie
By: Senado FederalCC BY 2.0

Le talent d’un bon économiste, ou – et c’est plus rare – d’un bon politicien, consiste à percevoir correctement tous les effets d’un changement. Les conséquences espérées qui motivent ce fameux changement, bien entendu, mais aussi ses conséquences inattendues, effets pervers et autres nouveaux paradigmes dévoilés. Mais aussi, assez souvent, le risque d’aggravation de la situation que le changement devait pourtant améliorer.

Gouverner c’est prévoir : l’obsession écologique de la Suisse

Prenons la modeste Suisse et son obsession écologique, incarnée dans la Taxe au Sac. Dans de nombreux cantons les déchets domestiques doivent désormais être stockés dans un « sac taxé », vendu fort cher, pour être ramassés par la voirie ; l’idée était tant de donner corps au principe du pollueur-payeur que d’inciter à trier davantage ses déchets.

Les autorités s’imaginaient bien quelques accrocs comme un éventuel « tourisme des déchets » des communes taxées au sac vers celles qui ne l’étaient pas encore ; l’effet fut, au mieux, marginal.

Les autorités n’avaient pas prévu, en revanche, la dégradation catastrophique de la qualité du tri sélectif. Dans les containers de tri se retrouve désormais tout et n’importe quoi, en vertu du principe selon lequel les gens obligés de faire quelque chose le font souvent de mauvaise grâce, quand ils ne gâchent pas délibérément le processus comme une petite vengeance sournoise. Les autorités n’avaient pas prévu non plus l’explosion du littering, de nombreux individus préférant disperser leurs ordures dans le premier buisson venu ou surcharger jusqu’à l’écœurement les poubelles publiques plutôt que de payer les sacs taxés. Les autorités, enfin, n’avaient pas prévu l’utilisation intensive des toilettes pour évacuer des déchets de table, ce qui encombre les égouts au point de provoquer une prolifération des rats. Comme tout cela est charmant !

Admettre l’échec étant impensable, les autorités persistent et signent. À Fribourg, des containers de tri sont parfois surveillés par des agents de sécurité privés, les ordures se retrouvant finalement mieux protégées que les bijouteries. Les sanctions sont relevées contre le littering, bien que les amendes soient rarissimes et les plus grands pollueurs des gens qui ne s’en acquittent jamais. Et le contribuable se retrouve à financer d’énormes investissements pour mettre à niveau les centres de traitement des eaux usées face aux déchets qu’elles charrient désormais.

Les péripéties de la Taxe au Sac helvétique peuvent faire sourire, essentiellement parce que les nuisances se limitent au champ d’action relativement restreint de la classe politique locale. On notera tout de même les fourvoiements dans lesquels peut s’égarer une population qui se flatte par ailleurs de garder les pieds sur terre.

Dégâts en Amérique du Sud

Dans des pays où les politiciens ont plus de marge de manœuvre, les dégâts sont en conséquence. La population aime croire à un avenir meilleur sans effort ; certaines populations en Amérique du Sud, confiantes envers la classe politique et raisonnant peu par elles-mêmes, versent dans ce qu’Alan Greenspan appelle « le populisme d’Amérique du Sud ». Une expression qui vise ces pays où les dirigeants privilégient une approche simpliste et directe de la résolution des problèmes.

Hugo Chávez était passé maître dans cette discipline, sous les applaudissements du plus grand nombre.

Le chef du parti, qui devient ensuite chef du gouvernement, incarne la Solution ultime aux problèmes du monde ; appartenant à une sorte d’espèce supérieure, d’inspiration quasi-divine, il voit plus loin que le commun des mortels et a toujours réponse à tout. Omniprésent (dans les médias) et omnipotent (dans l’appareil de l’État) il ne prend que les bonnes décisions. L’État manque d’argent ? Qu’on en imprime ! Les pauvres ont faim ? Qu’on leur donne de quoi manger ! Les prix montent à cause de l’inflation ? Bloquons le prix du pain ! Les boulangeries font faillite en vendant le pain à perte ? Fixons tous les prix et interdisons les faillites !

Après quelques années de ce régime (parce qu’il faut tout de même un certain temps pour ruiner un pays) nous avons le Venezuela d’aujourd’hui. Des émeutes de la faim, une économie limitée au marché noir, une police que rien ne distingue d’une mafia, une criminalité en roue libre et un président qui emploie l’intégralité de son énergie à se maintenir au pouvoir et attribuer ses échecs à des complots imaginaires. Dans tout ce chaos, la population civile, ruinée et affamée, n’a plus guère le loisir de se poser des questions sur la crédulité qui l’a menée dans cette situation.

Peut-être Chávez, Maduro et toute leur clique étaient-ils bien intentionnés au départ ; mais qu’ils aient été naïfs bienveillants ou manipulateurs et cyniques, ces débats n’intéressent plus guère que les historiens. Le chemin de l’enfer est pavé de bonnes intentions et le Venezuela l’a parcouru de bout en bout.

L’effet désastreux de conséquences mal estimées ne se limite pas au populisme socialiste sud-américain. De 1979 à 1992, les Américains soutinrent un programme secret d’aide aux moudjahidines d’Afghanistan contre les troupes soviétiques. Ce programme visait à équiper les rebelles en armes et en munitions. L’artisan clé de ce programme fut Charlie Wilson, un démocrate texan de la Commission du budget de la Défense.

Contre l’URSS

Dépassant les clivages partisans, le basculement du vote de M. Wilson en faveur de « l’ennemi » républicain dans cette obscure commission où siégeaient cinq Démocrates contre quatre Républicains permit aux États-Unis de financer la rébellion afghane et d’infliger au camp soviétique une défaite catastrophique sur le terrain, au point d’avoir peut-être changé le cours de la Guerre Froide. L’histoire ne se rappelle même plus des quatre élus de droite qui soutenaient l’idée dès le départ mais en tant que transfuge éclairé de son camp, M. Wilson eut droit à la gloire dans un livre et un film.

Fournir des armes et des munitions modernes à des Talibans, fut-ce pour lutter contre un ennemi commun, n’allait toutefois pas sans poser quelques questions éthiques. Les personnages de l’époque en avaient déjà conscience, comme l’illustre un dialogue rapporté entre Gus Avrakotos, chef de division de la CIA revenu de tout, et le fameux démocrate Charlie Wilson :

– Il y a un garçon et à son 14e anniversaire il reçoit un cheval… Et tout le monde dans le village dit « c’est merveilleux, le gosse a un cheval » et le Maître zen dit, « nous verrons ». Deux ans plus tard le garçon tombe de cheval, se brise la jambe et tout le monde dans le village dit « C’est terrible » et le Maître zen dit, « nous verrons ». Alors, une guerre éclate et partout les jeunes doivent s’enrôler et se battre… Sauf le garçon dont les jambes sont abîmées. Et tout le monde dans le village dit « c’est merveilleux ».

– Et maintenant le Maître zen dit, « nous verrons ».


Utiliser des rebelles proto-islamistes pour infliger une défaite à l’ennemi soviétique semblait une bonne idée. Rétrospectivement, les rebelles firent preuve de bien peu de gratitude envers leurs alliés anti-soviétiques ; les Américains n’avaient pas deviné qu’ils venaient d’armer une faction en guerre contre l’Occident entier et que la lutte ne s’arrêterait pas avec le retrait de l’Armée rouge.

Le Programme Afghan permit à toute une génération de moudjahidines de faire ses premières armes contre les Russes, assimilés à des Chrétiens par leurs adversaires. Parmi ces combattants se trouvaient de jeunes héritiers saoudiens surnuméraires et désœuvrés, dont un certain Oussama ben Laden.

C’est sans doute à travers cette histoire que de nombreux sites complotistes en sont arrivés, documents à l’appui, à affirmer que la CIA aurait « fabriqué » Al-Qaïda. L’affirmation n’est pas entièrement fausse, mais incomplète. Il aurait fallu préciser que cette fabrication était inconsciente, de la même façon que dans l’univers des comics le Joker donna sa vocation à Batman sans même s’en rendre compte.

Charlie Wilson, décédé en 2010, eut tout le loisir de méditer sur les paroles du Maître zen alors que son opération en Afghanistan revenait aux États-Unis dix ans après le Programme Afghan en emportant les tours du World Trade Center dans deux énormes boules de feu.

Les conducteurs de voiture s’estiment presque tous meilleurs que les autres. De même les politiciens orgueilleux – c’est un pléonasme – souffrent d’un biais cognitif qui leur fait croire qu’ils sont, eux, capables de tout prévoir. De cette présomption fatale découlent les vastes manœuvres politiques qui ont lieu aujourd’hui encore un peu partout dans le monde. De la Syrie à l’Ukraine en passant par la Mer de Chine, elles pourraient bien, à force, provoquer des conséquences aussi inattendues qu’une nouvelle guerre mondiale.

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