Primaire à droite : le pragmatisme ne doit pas conduire à l’immobilisme !

Le pragmatisme idéologique affiché par les candidats à la primaire à droite suffira-t-il pour réformer le pays ?

Par Jacques Garello.

Alain Juppé
Alain Juppé By: Foreign and Commonwealth OfficeCC BY 2.0

Comme le remarquait avec pertinence l’éditorial du Figaro du 11 mai la dernière consultation qui avait permis de mesurer l’impact électoral du libéralisme en France était la présidentielle de 2002 où Alain Madelin avait totalisé 3,8 % des voix, ce qui le condamnait à la retraite politique anticipée. Quelle évolution en quelques mois ! Cependant, avec lucidité, l’éditorialiste concluait que les programmes sont une chose, leur mise en œuvre en est une autre !

J’ajouterai mes propres réserves à l’encontre du libéralisme « pragmatique » dont se réclame Alain Juppé. Une nouvelle sauce ? Je me permets de rappeler, comme je l’ai souvent fait, la nécessité de professer un libéralisme global, et pas seulement « pragmatique ». Où est la différence ? Peut-on la réduire ?

Le credo du libéralisme pragmatique

Le credo actuel du libéralisme pragmatique consiste à énoncer un certain nombre de mesures qui paraissaient naguère utopiques, ou qui n’avaient jamais été appliquées, bien que proposées à plusieurs reprises. Prenons quatre exemples caractéristiques : la suppression de l’ISF, la fin des 35 heures, la retraite à 65 ans, la réduction du nombre de fonctionnaires.

Seule l’idéologie a inspiré l’ISF. Supprimer cet impôt scandaleux et coûteux est en effet une bonne chose. Mais pourquoi ne pas supprimer tout impôt patrimonial, qu’il s’agisse de l’impôt sur les successions, ou sur l’épargne ? La logique libérale l’impose, elle est aujourd’hui respectée dans beaucoup de pays.

Les 35 heures, triste héritage de Madame Aubry, ont résisté au temps, et les bricolages sur les heures supplémentaires n’ont rien arrangé. Pourquoi ne pas supprimer la durée légale du travail et ne pas revenir à la liberté contractuelle pour les conditions de travail ? La logique libérale l’impose encore.

L’allongement de l’âge de la retraite est un pis aller, une réforme « paramétrique » ; il est sans cesse relevé dans tous les pays prisonniers du système par répartition. Pourquoi ne pas amorcer au plus vite la transition aux comptes personnels d’épargne retraite, comme l’a réussie l’Angleterre ou la Suède, comme l’impose encore la logique libérale ?

Enfin, la réduction du nombre de fonctionnaires est un objectif incontournable, comme le prouve la réforme italienne actuelle. Pourquoi ne pas supprimer le statut de la fonction publique et privatiser de nombreuses activités, comme la logique libérale l’impose toujours ?

En réalité, le libéralisme se veut empirique pour ne pas paraître dogmatique. Pour éviter d’apparaître comme ultra-libéral, on fait dans l’infra-libéral. Depuis que le marxisme a conquis les esprits, toute doctrine est devenue suspecte, y compris la doctrine libérale qui est l’antidote du marxisme ! La mode est aux gouvernements et aux mesures qui évitent de se référer à une logique, à des valeurs, sinon les valeurs « républicaines » dont personne ne sait ce qu’elles sont, mais qui inspire tout ce qui est « citoyen ». Le vide de la pensée politique est sidérant dans ce pays.

Les Français veulent le changement réel, pas en mots

Par contraste, quantité de Français, à travers de multiples sondages, expriment leurs vœux de profond changement : moins d’État, moins de dépenses publiques, moins d’assistanat, plus d’autonomie. Bien plus que des progrès ponctuels sur la politique économique et sociale, ils attendent une révision complète de l’environnement. Le libéralisme répond à cette attente parce qu’il est un vrai projet de société : pourquoi ne pas le présenter sous ce jour ? Les électeurs ont besoin d’espoir autant que d’incertaine sécurité.

Fragmenter ou modérer le libéralisme se heurte vite à quelques incohérences. Comment laisser les entreprises créer des emplois en abaissant les impôts sur les sociétés et sur l’épargne, mais sans parallèlement refuser une réforme éliminant rapidement le monopole de la Sécurité Sociale et progressivement le système par répartition ? Ce sont les charges sociales qui plombent la compétitivité des entreprises françaises. Comment diminuer le nombre de fonctionnaires et la dépense publique sans toucher aux fleurons de l’économie dirigée et aux foyers de grèves débridées que sont les entreprises publiques et leurs syndicats « majoritaires » ? Comment réduire les impôts sans toucher ni à la progressivité ni à la fiscalité locale, qui elle-même pose le problème de l’impasse de la décentralisation ? Comment préparer les jeunes à la vie en société et à l’emploi sans supprimer le monopole de l’Éducation Nationale et instaurer concurrence et autonomie des établissements ?

Un libéralisme global est plus exigeant qu’un catalogue de réformes libérales. Cette exigence ferait-elle peur aux candidats ? Le pragmatisme, on l’a vu dans le passé, revient à un sage immobilisme : au lieu de faire de la politique l’art de rendre possible ce qui est souhaitable, on en vient à considérer que ce qui est souhaitable c’est ce qui est possible. Or en France rien n’est possible : cinq cents agitateurs sont plus puissants que le Parlement, une bonne grève paralyse le pays et fait reculer le gouvernement.

Pour beaucoup de gens le libéralisme serait comme le cormoran : des ailes trop grandes pour prendre son envol.

L’avenir du libéralisme pragmatique dépend aussi de sa mise en œuvre. Les candidats peuvent-ils poser la vraie question de confiance : la loi est-elle plus forte que la rue ? Même un gouvernement par ordonnances – ce qui est envisagé en général – se heurtera aux défenseurs des « droits acquis » si l’annonce n’est pas assez claire, et l’impulsion assez puissante, faisant sortir les abstentionnistes de leur scepticisme et les extrémistes de leur colère.

Nécessité d’un séisme

C’est un véritable séisme qui est nécessaire pour imposer la libération nationale. Il ne se produira qu’à deux conditions : travail et crédibilité. D’une part les candidats doivent se mettre dès maintenant au travail sans attendre mai 2017 pour mûrir et arrêter leurs décisions, ce qui suppose qu’ils s’entourent dès maintenant des compétences réelles que peut leur apporter la société civile. D’autre part les candidats retrouvent dès maintenant une crédibilité qu’ils ont perdue en s’entourant de personnalités de cette société civile qui inspirent confiance et respect grâce à la réussite qu’ils ont eue dans leurs domaines respectifs. J’ai déjà évoqué l’idée des « tickets » du genre Schroëder- Hartz ou Chrétien-Martin : qui seront les ministres, les conseillers ? Là encore attendre mai 2017 n’est pas admissible.

Enfin, et non le moindre à mon sens, il faudra bien qu’une position soit prise sur les choix fondamentaux d’une société libre : va-t-on faire l’impasse sur la famille et la vie, et continuer à accompagner voire à accélérer le déclin moral, ou rappeler et plaider avec courage la trilogie de la liberté, de la responsabilité et de la dignité ?

Les libéraux se sont multipliés. Ils ont la foi des catéchumènes. Qu’elle les porte jusqu’au libéralisme global.

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