Juppé ? Hollande ? Le Pen ? Les Français contre le clivage droite/gauche

Gladiator fight tonight credits Hans Splinter via Flickr ((CC BY-ND 2.0))

Relativisons le clivage droite-gauche. Pourquoi nos voisins pourraient-ils être gouvernés par des coalitions larges et pas la France ?

Par Patrick Aulnas.

Gladiator fight tonight credits Hans Splinter via Flickr ((CC BY-ND 2.0))
Gladiator fight tonight credits Hans Splinter via Flickr ((CC BY-ND 2.0))

Il faudra certainement revenir à la raison. Après deux présidents prétendant changer le monde en cinq ans, les Français ont besoin de souffler. Ils adoubent pour l’instant Alain Juppé. Ainsi, selon un sondage IPSOS pour Le Monde, Alain Juppé arriverait largement en tête du premier tour de la présidentielle 2017, avec 31% des suffrages, s’il était le candidat LR (Les Républicains). Il devancerait Marine Le Pen (26%) et François Hollande (16%). Si Nicolas Sarkozy était le candidat LR, il ne recueillerait que 21% des suffrages, derrière Marine Le Pen (27%), François Hollande restant à 16%.

L’avenir appartient à Dieu

Mais il ne s’agit que de sondages analysant des intentions de votes et nous sommes à un an de la présidentielle. Nos instituts de sondage, entreprises très utiles et très respectables, ne font qu’analyser le passé. Ils ne sont pas devins et tout peut évidemment changer si des événements graves se produisent. Les évènements pouvant avoir un impact sont de deux sortes : des actes terroristes de grande ampleur ou une récession économique.

Tout PEUT changer, nous dit-on, mais là encore rien n’est assuré. L’avenir ne nous appartient pas. « Non, l’avenir n’est à personne ! Sire, l’avenir est à Dieu ! ». Ainsi s’exprimait Victor Hugo dans Les Chants du crépuscule, en s’adressant à Napoléon Ier, à qui il faisait dire : « L’avenir est à moi ». Que le lecteur transpose…

Les vieilles recettes ne marchent plus

rené le honzec clivage droite gaucheLe rejet dont font l’objet Nicolas Sarkozy et François Hollande a cependant un sens. Les deux hommes sont arrivés au pouvoir avec des promesses fortes qu’ils n’ont pas mises en œuvre. Sarkozy veut libéraliser, mais dès 2008 il se heurte au désastre des subprimes qui induit une crise économique majeure. Hollande veut faire une politique sociale-démocrate classique, mais les déficits publics trop élevés l’en empêchent.

Dans les deux cas, l’état de l’économie ne permet pas de réaliser les promesses de campagne car la croissance fait défaut. De nombreux électeurs se sentent trahis et ils n’ont pas tort. Feindre de croire que la croissance économique est une donnée intangible constitue une faute politique grave. Stagnation, voire récession sont tout aussi probables. Mais voilà ! Il fallait peindre l’avenir d’un bleu ou d’un rose attrayant pour conquérir un électorat. Cela ne marche plus. Les électeurs ont désormais compris qu’une campagne politique n’est pas réductible à un spot publicitaire vantant l’agrément d’un voyage sous les tropiques.

Fuir les outrances partisanes

Prétendre qu’on peut libéraliser la société française en cinq ans n’a aucun sens car l’opposition syndicale et politique sera insurmontable. Une logique libérale ne peut se mettre en place que sur le long terme. Prétendre qu’il est possible de relancer l’économie du pays par la dépense publique est une absurdité. Les prélèvements obligatoires sont plus élevés que jamais et la dette publique deviendra incontrôlable si les déficits augmentent.

Les citoyens sentent désormais que les postures politiques sont des impostures économiques. Il n’est pas besoin d’être économiste pour comprendre que le travail, l’épargne, la bonne gestion, conduisent un peuple au succès quand la gabegie publique le mène à la ruine. Mais il faut partir de l’existant, c’est-à-dire d’une situation d’endettement et de sur-règlementation ne pouvant évoluer que lentement. L’outrance libérale et l’outrance socialiste sont aujourd’hui disqualifiées. Des citoyens de plus en plus nombreux font la distinction entre les incantations et les projets réalisables.

La baisse des dépenses publiques

L’exemple des dépenses publiques françaises permet de comprendre ce qu’est un projet politique crédible. Selon l’INSEE, elles représentaient, en 2015, 56,8% du PIB. Les faire baisser à 45% du PIB suppose une réduction d’environ 250 milliards d’€ (2100 × 11,8%). Chacun peut comprendre, quand le gouvernement peine à trouver 1 milliard, toute la difficulté d’une telle politique. Elle est d’autant plus difficile à mener que des désaccords profonds existent sur l’objectif lui-même et que des oppositions farouches apparaîtront au moment de sa mise en œuvre.

Il est nécessaire de raisonner en valeur relative, autrement dit en tendance, pour être sincère politiquement, contrairement à ce que certains affirment. Cela ne signifie d’ailleurs pas que le refus de raisonner en valeur absolue ne relève pas bien souvent de la manipulation politique. Le problème réside dans l’inconnue du niveau de la croissance économique. On sait que les politiciens, quels qu’ils soient, choisissent toujours une anticipation optimiste pour crédibiliser leurs programmes. Supposons (rêvons !) une croissance annuelle de 5% pendant plusieurs années. Le surplus de richesse créé chaque année est alors de 105 milliards.

On voit immédiatement que, dans ce cas, il est possible, sans augmenter le taux de prélèvements obligatoires de ramener les dépenses à 45% du PIB en un certain nombre d’années. Il suffit de prélever une partie de cette richesse supplémentaire (par exemple 20 milliards par an) et de laisser stagner les dépenses en valeur absolue. Les recettes augmentent mais pas les dépenses, d’où une baisse progressive du déficit. La forte croissance du PIB induit une minoration en pourcentage du taux de prélèvements et de dépenses. Une telle politique est tout à fait réaliste.

Supposons maintenant une prévision de croissance annuelle de 0,5%, plus vraisemblable, mais peut-être un peu pessimiste. La richesse supplémentaire créée chaque année est alors de 10,5 milliards. Si l’on veut utiliser la moitié de cette richesse nouvelle pour diminuer le taux de dépenses publiques, il faudra 50 ans (250/5) pour y parvenir. Autant dire que cette politique n’a aucun sens.

Il faut donc, dans un tel cas, réduire les dépenses en valeur absolue, ce qui suppose des choix politiquement douloureux et suscitant donc des oppositions fortes.

Prétendre que l’on peut réduire fortement et rapidement les dépenses publiques avec une croissance faible relève donc de l’imposture. Une telle politique – souhaitable sans aucun doute – suppose beaucoup de courage politique. Elle doit être menée avec modération et ténacité, en acceptant d’inéluctables compromis. Le chemin à parcourir est très long et accidenté. Il faut alors un large consensus politique pour y parvenir.

L’apaisement

Les oppositions factices pour accentuer les divergences et camper sur des positions démagogiques doivent donc être dépassées. Le clivage droite-gauche doit être relativisé. Pourquoi l’Allemagne ou la Belgique pourraient-elles être gouvernées par des coalitions larges (sociaux-démocrates et chrétiens-démocrates, parfois même libéraux) et pas la France ?

L’élection présidentielle induit certainement une bipolarisation partisane. Mais l’émergence du Front national remet en cause cette situation traditionnelle. Des Français de plus en plus nombreux votent tantôt à gauche, tantôt à droite. Cela signifie qu’ils doutent. Seule une certaine quiétude pourrait les réconforter.

L’agitation médiatique stérile et la communication tous azimuts ne sont plus de mise. Les promesses spécieuses et les fausses synthèses purement politiciennes non plus. Les Français recherchent l’apaisement ; apaisement ne signifie pas inertie, bien au contraire.

Mieux vaut construire et évoluer dans la sérénité que dans l’appréhension. Les économistes savent que la confiance est essentielle pour susciter l’initiative. Mais la confiance ne s’obtient pas en brusquant les individus, encore moins en les trompant. Pour obtenir leur adhésion, il faut d’abord les respecter. Les Français veulent que leurs dirigeants les respectent. Et aussi qu’ils les aiment un peu, et que cela se sente.

Dépasser le clivage droite-gauche

Et depuis 2007, fin de la présidence de Jacques Chirac, ils se sentent abandonnés. Après un Nicolas Sarkozy hyper-médiatique et intellectuellement approximatif, un François Hollande indéchiffrable et pétri de contradictions, les Français sont saturés de négativisme. Voter en 2012 contre un Sarkozy diabolisé par les médias et la gauche, puis en 2017 contre un Hollande qui n’a pas su endosser le costume de président, tout cela, ils le rejettent.

Ils souhaitent voter pour un projet réaliste, crédible, sortir de la haine de l’opposant pour adhérer à des propositions robustes. Il faut alors dépasser le clivage droite-gauche ou tout au moins l’atténuer. Certaines personnalités politiques semblent réfléchir à une telle stratégie : Alain Juppé, Emmanuel Macron, Bruno Le Maire, Nathalie Kosciusko-Morizet et sans doute beaucoup d’autres. Est-ce la voie de l’avenir ?