Immigration (11) : fait-elle monter ou baisser la criminalité ?

immigration libre (Crédits : cicilief, licence Creative Commons)

Selon certaines statistiques, l’arrivée d’immigrés nous apporte davantage de sécurité.

Par Francisco Moreno.

immigration libre et ouverture des frontières
immigration libre (Crédits : cicilief, licence Creative Commons)

« La guerre, ici, chez nous… est encore plus meurtrière que la guerre en Irak et en Afghanistan. » Newt Gingrich

« Moins d’immigrés signifie moins de criminalité. » Silvio Berlusconi

« Le problème de la criminalité aux États-Unis n’a pour cause (ni comme aggravant) les immigrés, quel que soit le statut légal qui est le leur. » Ruben Rumbaut & Walter Ewing

« Plus vous vivez au sein d’un groupe, plus il est probable que vous ressembliez à ce groupe. » Ronit Dinovitzer

Malheureusement, n’importe quel fait divers sur la criminalité impliquant un immigré reçoit une attention démesurée de la part des médias, laissant l’impression – celle-ci n’étant pas confirmée par les données froides des statistiques – qu’il y a une vague de criminalité dont l’origine serait l’immigration.

De nombreuses enquêtes menées aux États-Unis confirment un fait plutôt déprimant : environ 70% des personnes ayant répondu à ces enquêtes perçoivent un lien de causalité entre l’augmentation de l’immigration et un taux de criminalité en hausse (l’Espagne n’échappe pas à ce préjugé puisqu’ici-même les analyses effectuées par le CIS – Centros de investigaciones sociológicas – placent ce pourcentage à environ 65%). Les faits cependant, ont la vie dure et disent le contraire.

Des études fiables aux États-Unis

Le sociologue de l’Université de Harvard, Robert J. Sampson, est l’un des spécialistes les plus reconnus aux États-Unis tentant de déterminer si la croyance populaire liant immigration et crime a un rapport quelconque avec la réalité. Les résultats de ses recherches démentent catégoriquement cette perception.

De son côté, un rapport du FBI de Septembre 2009 a révélé que les taux de crimes violents s’étaient effondrés à travers le pays depuis le début des années 90. Depuis lors ces taux se sont stabilisés. Les criminologues et autres experts ont confirmé cette tendance surprenante. Ironie du sort, cette tendance a coïncidé dans le temps avec une augmentation de l’immigration, légale comme clandestine.

Plus récemment, deux analystes américaines, Kristin Butcher et Anne Morrison Piehl, ont montré que les taux d’incarcération pour divers délits chez les immigrés (y compris les ressortissants américains nés à l’étranger) en comparaison des autochtones étaient constamment en baisse depuis des décennies : en 1980 il était 1% inférieur par rapport au taux d’incarcération des autochtones, en 1990 il était un peu plus de 1% inférieur et en 2000 près de 3% inférieur. La vague de criminalité liée à une présence étrangère dont il était question il y a 30 ans n’avait aucun fondement, et encore moins maintenant. Ces données sont d’autant plus remarquables lorsque l’on considère que l’immigration, légale et clandestine, a littéralement explosé au cours des dernières décennies en Amérique. Ces données sont corroborées par les propres enquêtes du Département de la Justice des États-Unis lui-même.

Selon une autre étude réalisée par Ruben Rumbaut et Walter Ewing en 2007, bien que la population de sans-papiers ait doublé depuis 1994 (date de la signature de l’accord de libre-échange de l’ALENA), le taux global de crimes violents contre les personnes a diminué depuis de près de 34,2% et celui sur les crimes contre les biens a diminué de 26,4%. Les villes avec de fortes populations immigrées comme Los Angeles, New York, Miami ou Chicago montrent pour la même période des taux également à la baisse.

Exemple d’activisme anti-immigration

En dépit de ces informations très révélatrices, les activistes anti-immigration adorent nous ressortir des données isolées ou biaisées pour déclencher les craintes parmi la population et les législateurs. Prenons le cas du rapport du Government Accountability Office (c’est-à-dire l’organisme d’audit, d’évaluation et d’investigation du Congrès des États-Unis) qui affirme que près d’un quart des personnes incarcérées dans les prisons fédérales sont des étrangers. Ce que les anti-immigration refusent de nous détailler lorsqu’ils utilisent cette information c’est la proportion et la particularité des personnes incarcérées dans les prisons fédérales par rapport aux autres prisons sur le territoire américain.

Selon le Département de la Justice des États-Unis, fin 2005, seulement 8% des 2,2 millions de personnes confinées derrière les barreaux étaient détenus dans des prisons fédérales. 92% des prisonniers étaient donc dans des prisons d’État (57%) ou locales (35%) dans lesquelles un pourcentage élevé de détenus étaient des nationaux. Mais il est encore plus intéressant d’observer que la grande proportion de détenus étrangers dans les prisons fédérales en question y était incarcérée pour violation des lois sur l’immigration qui sont des infractions civiles – et non pénales – comme peuvent l’être les infractions liées à la circulation routière, mais avec la particularité qu’elles sont considérées comme des infractions fédérales. Comme on peut le voir dans ce cas, les nativistes utilisent les statistiques officielles comme une sorte de croquemitaine sans dire toute la vérité.

Le « miracle » d’El Paso

La ville frontalière d’El Paso au Texas a une très forte population immigrée ; 80% de ses habitants sont d’origine hispanique et un quart de ses résidents est né à l’étranger. Une bonne proportion de cette population immigrée vit dans l’illégalité. Le taux de pauvreté représente le double de la moyenne américaine. De même, les politiques de contrôle des armes sont assez flexibles car nous sommes dans un État avec une des législations les plus favorables aux armes aux États-Unis. Si à cela nous ajoutons qu’El Paso est située sur les rives du Rio Grande juste en face du Mexique et de la ville de Ciudad Juarez, l’une des plus violentes en Occident en raison de cette guerre absurde qui fait rage contre la drogue, nous devrions avoir – selon la logique nativiste – toutes les chances de faire face à une ville gouvernée par le crime. Eh bien c’est très loin d’être le cas.

El Paso est depuis quelques temps l’une des villes les plus sûres des États-Unis, les indices de crimes violents contre des personnes et des biens sont véritablement très faibles. De nombreux criminologues américains affirment que les villes frontalières comme El Paso, San Diego et Laredo (où 90% de sa population est d’origine hispanique) de même que d’autres villes avec une forte composante immigrée telles que New York, Los Angeles ou Miami ne sont pas sûres malgré la grande proportion d’immigrés qui y vivent, mais le sont précisément grâce à eux.

L’immigré est généralement une personne qui a quitté sa famille dans son pays d’origine et ce qu’il cherche à obtenir est un travail pour envoyer de l’aide à ses proches ou les amener auprès de lui. La dernière chose qu’il désire est d’avoir des problèmes avec la justice ou être impliqué dans des comportements à risque qui peuvent empêcher la réalisation de ses objectifs. Cette attitude prudente est particulièrement prononcée chez ceux qui n’ont pas de papiers en règle, car ils pourraient faire l’objet d’une expulsion. Comme le soutient Jack Levin, criminologue à la Northeastern University, « si vous voulez vivre dans une ville sûre, cherchez-en une avec une forte proportion d’immigrés ».

Moins disposés à commettre des crimes

Étant donné que l’immigration apporte aux pays d’accueil un nombre disproportionné de jeunes hommes et qu’ils vivent souvent dans des zones ou des quartiers désorganisés, on pourrait penser que les immigrés sont sujets à des taux de criminalité « logiquement » plus élevés que ceux parmi la population indigène. Cependant, comme l’a soutenu Gary Becker, commettre un délit ne s’explique pas par l’environnement social ou l’irrationalité de son auteur mais par des incitatifs rationnels, par des calculs économiques sur les avantages et les risques et par les horizons temporels réduits des personnes qui pratiquent la délinquance. Aucune des raisons susmentionnées ne pousse davantage l’immigré vers le crime que l’autochtone. Ce serait même plutôt l’inverse.

Les données provenant de près d’un siècle de recherche dans divers pays sur la relation entre la criminalité et l’immigration concluent que, en général, la population immigrée présente des taux de criminalité inférieurs à divers degrés (en fonction du lieu et de la période de l’étude) à ceux des populations locales.

Il y a, bien sûr, des exceptions à cette évidence majoritaire, mais elles sont dues à des incitations concrètes de moments ou de lieux spécifiques et non à une propension criminelle intrinsèque de la part de certains groupes d’immigrés.

Pour sortir de ces préjugés, je recommande fortement de lire à ce propos les travaux de recherche de référence de Johan Thorsten Sellin (1938), Charles Kindelberg (1967), Franco Ferracuti (1968), Stephen Steinberg (1981), Michael Tonry, (1997), Hagan et Palloni (1998), Ramiro Martinez et Matthew T. Lee (2000) ou Robert J. Sampson (1987, 2008).

Les bandes de criminels internationales

La mondialisation du crime organisé est très différente de l’immigration. Les cas minoritaires d’étrangers qui font partie de bandes criminelles transfrontalières n’ont rien à voir avec la logique des flux migratoires et, dans la plupart des cas, ses membres se déplacent d’un pays à l’autre comme de simples touristes ou des visiteurs occasionnels.

Les informations réelles et graves de délinquance organisée qui nous arrivent depuis les médias et dont les activités sont menées par ces bandes, servent d’alibi pour les nativistes pour durcir encore plus, si possible, les lois sur l’immigration. Le problème ici n’est pas que le gouvernement laisse entrer trop d’étrangers, mais qu’il ne réussit pas à exclure ceux qui sont les plus dangereux.

Cette analogie que Daniel Griswold, analyste au Cato Institute, réalise par rapport au commerce peut nous être très utile pour comprendre la question : on peut parfaitement mener une politique commerciale ouverte au monde avec toutes ses conséquences positives pour l’économie, et en même temps accepter que les autorités réalisent un contrôle pour exclure l’entrée de ces produits qui peuvent constituer une menace pour la sécurité ou la santé publique (produits toxiques, aliments contaminés, explosifs, matières radioactives, etc.) De la même manière, nous pouvons être en faveur d’une politique plus ouverte en matière d’immigration, sans pour autant cesser de faire les contrôles appropriés pour exclure les personnes indésirables dans la mesure du possible.

L’évolution favorable de la criminalité en Espagne

En Espagne, une étude menée par plusieurs auteurs montre qu’il existe aussi une tendance positive avec une baisse de la criminalité, que l’arrivée importante d’immigrés expliquerait  seulement en partie.

L’immigration en Espagne est un phénomène extrêmement hétérogène (comme dans la plupart des pays), mais un nativiste récalcitrant pourrait faire valoir que celle qui vient dans ce pays est particulièrement conditionnée par la présence de retraités principalement en provenance du reste de l’Europe. Ceux-ci sont moins susceptibles de commettre un crime et par conséquent la corrélation favorable entre baisse du crime et afflux d’étrangers pourrait être affectée. On ne peut nier cette possibilité.

Dans tous les cas, ce qui n’existe pas très manifestement c’est une corrélation entre augmentation de l’immigration et taux de délinquance en hausse dans le pays d’accueil, même si certains irresponsables (ou ignorants) cherchent à établir une telle connexion.

Il y a aussi de bonnes nouvelles et des études en provenance du Canada

Au cours des 40 dernières années, la criminalité a diminué considérablement au Canada. Il semble bien que l’immigration a joué également un rôle non négligeable.

L’un des premiers chercheurs dans ce pays sur le phénomène reliant criminalité et immigration fut John Hagan. Les résultats de ses recherches ont été concluants : plus la proportion d’immigrés était élevée parmi une population donnée, plus faible était l’insécurité.

En outre, le sociologue Ron Levi de l’Université de Toronto affirme que les données qui ressortent de sa récente étude contredisent encore une fois la croyance populaire selon laquelle « plus il y a d’immigrés, plus il y a d’insécurité ». Selon cet auteur, les immigrés fraîchement débarqués commettent peu d’actes de délinquance mais il reconnaît tout de même que leurs progénitures sont plus enclins à le faire. Cependant, il faut garder à l’esprit que lorsque les immigrés sont bel et bien installés au Canada, le taux moyen de criminalité est tout à fait inférieur à la moyenne de la société canadienne en général.

Le sociologue de la même université, Ronit Dinovitzer note qu’au fur et à mesure ces générations d’immigrés restées sur le sol canadien se détournent de leurs origines étrangères, et ses membres se fondent chaque fois plus dans la population locale. Au fil du temps ils ont tendance à égaliser tous leurs comportements, tant concernant les modes de consommation, le nombre d’enfants conçus, le style de vie, la propension à emprunter, l’utilisation de cartes de crédit… ou le fait de commettre des crimes et délits.

Les immigrés amènent de la sécurité

Il semble que les analyses statistiques, et non seulement aux États-Unis, nous conduisent à cette conclusion surprenante : l’arrivée d’immigrés nous apporte davantage de sécurité. Malheureusement, une grande partie de la politique d’immigration du 20ème siècle a été guidée par des études douteuses et par des préjugés ou des idées fausses et non par des études scientifiques tout à fait solvables en la matière.

Autrement dit, les données montrent que l’ensemble des immigrés sont moins disposés à commettre des crimes sauf s’il s’agit de descendants de la première ou deuxième génération, et dans ce cas alors leur taux de délinquance tend à converger vers celui des populations locales.

Ne nous laissons pas berner par nos préjugés ou impulsions intuitives ; quand un nativiste déclare qu’avec l’arrivée d’immigrés la criminalité augmente en utilisant n’importe quelle brève journalistique faisant étalage d’un crime commis par un étranger, il fait une généralisation trop hâtive et fallacieuse.

(À suivre)


Traduit de l’espagnol.

Lire aussi : (1) Scénario théorique, (2) La meilleure aide au développement, (3) Cinq forces irrésistibles, (4) Craintes nativistes, (5) Plus de harcèlements à l’encontre de la « dernière ressource », (6) Les obstacles et leurs effets négatifs, (7) Faire les choses correctement, (8) Ni assimilation ni multiculturalisme, (9) Construire un mur au bon endroit, (10) pour la libre mobilité des travailleurs

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