Pourquoi un terrorisme islamique ? [Replay]

Opened_Qur'an(CC BY 2.0)

L’État Islamique lutte pour installer son leadership auprès des musulmans qui ne reconnaissent pas encore sa légitimité.

Par Guillaume Nicoulaud1

Opened_Qur'an(CC BY 2.0)
Opened_Qur’an(CC BY 2.0)

 

Le 29 juin 2014, l’organisation connue sous le nom d’État Islamique a proclamé le Califat. En terre d’Islam, la proclamation d’un Califat est un acte hautement symbolique qui va bien au-delà de la simple constitution d’un royaume ou d’une quelconque république islamique. Le Calife, par définition, est le successeur du Prophète, le leader religieux, politique et militaire de l’ensemble des musulmans, où qu’ils se trouvent. Même si l’analogie est hasardeuse à bien des égards, on peut considérer que le Calife de l’Islam assume le rôle spirituel d’un Pape et la fonction exécutive d’un Empereur chrétien.

En proclamant Abou Bakr Al-Baghdadi Calife de tous les musulmans, les leaders de l’État Islamique cherchent à faire revivre l’organisation religieuse et politique de l’Islam des premiers jours – même si, comme de nombreux historiens l’ont noté, cette vision de la réalité historique est essentiellement fantasmée. Abou Bakr est une référence directe à Abdullah ibn Abi Quhaafah, beau-père et compagnon du Prophète qui fut justement le premier Calife à succéder à Mahomet en 632.

Ces considérations théologiques et historiques sont capitales pour qui veut comprendre ce que les dirigeants de ce Califat veulent et, partant, le sens de leurs actions, notamment terroristes. Ce n’est jamais sans péril qu’on sous-estime un adversaire en partant du principe qu’il est irrationnel, que c’est un fou ou un illuminé. Les dirigeants de l’État Islamique ont un objectif stratégique très précis et leurs actions s’inscrivent dans une démarche parfaitement rationnelle qui vise à réaliser cet objectif.

Ce qu’ils veulent, prioritairement, c’est légitimer ce Califat. Il faut bien comprendre que nous avons affaire à un groupe d’aventuriers sans aucune légitimité qui, un beau jour, se sont autoproclamés chefs de l’Oumma. Encore faut-il, naturellement, que leur autorité soit reconnue par cette même Oumma.

Toute leur stratégie tend vers cet objectif. De leurs intenses efforts de communication aux actes terroristes en passant par les mises en scène moyen-âgeuses dont ils inondent internet, l’État Islamique communique massivement pour légitimer son leadership auprès des musulmans. Ce point mérite qu’on s’y attarde. Le public que le Califat cherche à toucher ce n’est pas le public des kouffar (les infidèles) mais celui des musulmans qui ne reconnaissent pas encore sa légitimité. Ce qu’ils veulent, c’est obtenir la bay’ah, le serment d’allégeance du plus grand nombre de musulmans possible, à commencer, bien sûr, par les autres factions djihadistes.

C’est un putsch, une OPA sur l’Islam qu’ils cherchent à faire. Ni plus ni moins.

Pour ce faire et reprenant explicitement les mots de Georges W. Bush au lendemain des attentats de 2001, le message qu’ils font passer à l’Oumma est limpide : vous êtes avec nous ou contre nous. Comme le soulignait encore Iyad El-Baghdadi (@iyad_elbaghdadi) il y a quelques jours, ils veulent faire disparaître la zone grise ; laquelle n’est pas une délimitation dans l’espace mais une partition de l’Oumma. Ils veulent forcer ceux qu’ils appellent les musulmans « coconut »2 à se positionner dans un monde binaire : soit ils reconnaissent la légitimité du Califat, soit ils prennent fait et cause pour les « croisés ».

Dans ce contexte, les attentats commis dans le monde occidental peuvent se comprendre de deux façons. On peut bien sûr prendre leurs revendications au pied de la lettre et croire qu’ils cherchent vraiment à mettre fin aux interventions militaires occidentales en Syrie. C’est à mon sens une erreur : ils veulent cet affrontement ; ils en ont besoin pour affirmer le leadership militaire du Califat face aux « croisés » jusqu’à la mythique apocalypse de Dabiq3. Encore une fois, ces pseudo-revendications n’ont de sens que comprises comme autant de messages à destination des musulmans qui vivent en Occident : « Voyez, disent-ils en substance, les croisés nous attaquent et c’est le Califat qui défend l’Islam. »

Le véritable sens de ces attentats c’est encore une fois l’éradication de la zone grise et le regroupement du « véritable » Islam sous la bannière du Califat. Supposez, ne serait-ce qu’un instant, que les leaders de l’État Islamique soient doués de raison et qu’ils connaissent au moins un peu notre monde occidental : quel genre d’effets sont-ils en droit d’attendre de telles opérations ? Eh bien précisément les effets qu’ils obtiennent effectivement : crispation sécuritaire et montée de l’islamophobie.

Il n’y a pas de méthode plus sûre pour pousser la jeunesse musulmane occidentale à rejoindre le Califat que d’inciter les non-musulmans à les rejeter. Les réactions d’une certaine droite islamophobe4 au lendemain des attentats étaient non seulement prévisibles et prévues mais elles étaient surtout voulues par l’État Islamique ; elles participent pleinement de ce monde binaire – Islam contre croisés – qu’ils appellent de leurs vœux ; monde dans lequel le Califat prend tout son sens et trouve sa légitimité.

Partant, notre impératif stratégique consiste à convaincre le Califat que sa méthode ne fonctionne pas ou, mieux encore, qu’elle produit les effets inverses de ceux qui étaient escomptés. Poster des militaires en armes à chaque coin de rue n’aura jamais d’autre effet que de nous donner une fragile illusion de sécurité. C’est à la source même de leur motivation qu’il faut s’en prendre. Le Califat est une idée et on ne combat pas les idées avec des fusils.


Sur le web

  1. Note de l’auteur : je suis loin d’être un spécialiste du monde musulman ou du terrorisme ; je me contente ici de résumer ce qu’en disent quelques fins connaisseurs – un en particulier. Il va de soi que tout ceci est passé par le filtre de ma compréhension du sujet et, forcément, de mes propres convictions.
  2. Pour « noix de coco » : marron à l’extérieur, blanc à l’intérieur ; c’est, il me semble, suffisamment explicite.
  3. Ce n’est, là encore, pas un hasard si la principale publication de l’EI en français est titrée Dabiq.
  4. Notez qu’il n’y a que cette droite islamophobe et le Califat lui-même pour défendre l’idée d’un Islam monolithique et guerrier par essence.