Ce que Trump nous apprend sur les surprises stratégiques

Donald Trump crédits Mark Nozell (CC BY 2.0)

Pourquoi la catastrophe Trump n’a pas été anticipée.

Par Philippe Silberzahn

Donald Trump crédits Mark Nozell (CC BY 2.0)
Donald Trump crédits Mark Nozell (CC BY 2.0)

L’irruption inattendue dans la campagne électorale américaine de Donald Trump, clown grotesque aux propos orduriers devenu tribun populiste, peut nous en apprendre beaucoup sur les raisons pour lesquelles une organisation en arrive à ignorer des évolutions profondes de son environnement, avec souvent des conséquences catastrophiques.

Disrupteur en chef

Personne ne l’a vu venir. Et quand finalement ils l’ont vu venir, tous étaient d’accord pour dire qu’il ne durerait pas. Mais il dure et sera sans doute le candidat des Républicains à l’élection américaine de novembre prochain. Et qui sait, peut-être le prochain président américain.

Comment une telle catastrophe peut-elle se produire ? Car c’est une catastrophe. Businessman médiocre, producteur de la sinistre émission The apprentice où il transformait l’entreprise en lieu d’exercice sado-masochiste, tribun aux propos orduriers, racistes, xénophobes et misogynes, Trump est sans doute, et de loin, le pire candidat qui ait une chance de l’emporter. Mes amis américains sont au bord du désespoir…

Ce n’est pourtant pas la première fois qu’un outsider « disrupte » la campagne électorale américaine. Déjà Nixon l’avait fait, à la stupéfaction de l’establishment qui le méprisait. Un critique de cinéma s’étonnait alors : « Comment Nixon a-t-il gagné ? Je ne connais personne qui vote pour Nixon ! »

Et c’est bien là le problème. Comme l’analyse finement un article du journal American Conservative, l’une des raisons pour lesquelles Trump a pu émerger et s’installer solidement dans la course est l’aveuglement de l’élite politique américaine et singulièrement de celle du Parti Républicain. Obsédé par ses lubies religieuses, sociétales ou politiques (mettre en doute la nationalité d’Obama par exemple), le parti s’est progressivement coupé de l’électeur moyen désemparé par l’évolution de l’économie et de la société. Personne, au sein du parti, ne connaît personnellement d’électeur de Trump.

« L’homogénéité conduit à l’aveuglement et est l’une des sources principales de surprises stratégiques »

On retrouve dans cette affaire le destin tragique d’une élite qui s’isole progressivement de son environnement en développant la consanguinité. On fréquente les mêmes grandes écoles et les mêmes clubs de tennis, on se recrute entre soi, on lit les mêmes journaux, et quand on fréquente des étrangers, ils sont comme nous. Il y a ainsi plus d’affinités entre un américain et un nigérian tous deux titulaires d’un MBA qu’entre le premier et un soudeur de l’Ohio. J’ai montré, dans mon ouvrage Constructing Cassandra comment l’homogénéité est l’une des sources principales des surprises stratégiques dont a été victime la CIA dans son histoire.

Le résultat de cette homogénéité ? Une partie de notre environnement devient invisible. Nous ne la voyons pas parce que nous nous sommes structurés et organisés pour ne pas la voir. Les journaux que nous lisons, les gens que nous fréquentons et avec lesquels nous travaillons, tout concourt à construire cet aveuglement.

Le succès de Trump est dû à son approche complètement disruptive : casser tous les codes de la campagne, toutes ces évidences qui n’en sont plus, et dire aux gens ce qu’ils ont envie d’entendre. Il peut donc faire des choses inimaginables : attaquer les icônes du parti, être à la fois contre la guerre en Irak et contre Wall Street, etc. En outre, sa fortune personnelle (c’est un héritier, et même sa gestion médiocre n’a pas réussi à épuiser le capital que lui a légué son père) lui a permis de ne pas solliciter les financiers habituels du Parti Républicain et donc de rester très libre de son approche et de ses propos, bref, de sa stratégie de rupture.

En face c’est l’incompréhension. Comment ose-t-il faire ça ? Et pourquoi ça marche ? On est bien dans l’incompréhension. L’isolement bâti durant des années empêche de voir venir, mais aussi et surtout de comprendre le phénomène lorsqu’il devient visible. Ce n’est pas qu’on refuse de comprendre, c’est qu’on en est devenu incapable. Le phénomène est alors qualifié d’aberrant et on pense s’en débarrasser de la sorte. Ainsi la CIA estime toujours que la tentative de l’URSS de placer des missiles nucléaires à Cuba en 1962, et qui a amené le monde au bord de l’annihilation, était une aberration. Du point de vue soviétique, cependant, l’opération était certes risquée mais justifiable : pour un régime en perte de vitesse, elle pouvait d’un coup rétablir l’équilibre à son avantage, et elle a été à deux doigts de réussir. L’un des problèmes de l’homogénéité est de rendre incapable de se mettre à la place de son opposant pour apprécier la situation de son point de vue. On voit cette incapacité à l’œuvre en France avec le terrorisme, notamment.

Aveuglement français

L’analogie du phénomène Trump avec la situation française est d’ailleurs frappante, et l’article d’American Conservative y fait abondamment référence, en citant notamment un article remarquable sur les migrants de Calais, écrit par Christopher Caldwell.

En effet, combien connaissez-vous d’électeurs du Front National ? Je n’en connais pas. J’en étais presque fier jusqu’au moment où je me suis rendu compte que j’avais ainsi réussi à construire mon propre aveuglement. Car la vie est bien plus confortable ainsi. L’électeur du FN, c’est cette personne qui existe quelque part, mais pas près de moi, qui nous fait peur tous les 5 ans, mais comme on ne le voit pas, on se dit que les choses finiront par se tasser, qu’il n’existe pas vraiment. Il nous fait à chaque fois un peu plus peur, mais ça finira quand-même par se tasser. Ca doit se tasser.

Et encore, il n’est pas évident que ce soit le FN qui menace d’être le plus disruptif, car il est en voie d’institutionnalisation rapide. Il existe peut-être quelque part un Trump français qui s’apprête à faire irruption sur la scène politique. Ce serait une erreur profonde de se dire que Trump ne peut exister qu’aux États-Unis. Le propre d’une rupture est de se produire lorsque le système en place est affaibli et qu’il devient intrinsèquement fragile, ce qui est le cas en France : les deux principaux partis n’ont plus d’idées, ne savent plus lire le monde et sont constitués d’apparatchiks déconnectés exclusivement consacrés à la sauvegarde du système existant. Tout y est : aveuglement de l’élite, transformations profondes ignorées par celle-ci, la voie est ouverte pour un aventurier. Nous sommes le pays du Général Boulanger, du Maréchal Pétain, du quarteron de généraux en retraite et du 21 avril 2002, après tout.

Les dangers de l’homogénéité ne sont bien sûr pas limités à la politique. Je les observe depuis longtemps au sein de l’entreprise également. Nokia est un exemple désormais classique d’une entreprise ayant construit son aveuglement par un mélange d’arrogance et de consanguinité. L’arrivée de l’iPhone en 2007 a constitué un vrai choc pour l’entreprise finlandaise, alors que toute l’industrie savait dès 2006 qu’Apple préparait un téléphone. Mais comme la classe politique pour Trump, Nokia s’est rapidement remise de ce choc en estimant que l’iPhone n’était qu’un gadget et qu’il n’était aucunement menaçant. En 2008, un an après l’annonce de celui-ci, Nokia est encore capable de faire un briefing complet sur son activité sans mentionner le mot « iPhone ». L’entreprise a payé cet aveuglement de sa vie puisqu’elle s’est vendue pour une bouchée de pain à Microsoft après avoir vu sa part de marché s’effondrer en quelques mois. Combien d’entreprises françaises sont-elle aveuglées pareillement, elles dont les états-majors sont remplis de bons élèves issus d’un tout petit nombre de grandes écoles ?

Pour conclure, seule une véritable diversité peut éviter à une organisation, qu’elle soit politique, gouvernementale ou industrielle, de se faire surprendre par l’évolution de son environnement. La diversité est souvent défendue pour des raisons morales, mais ici il s’agit d’une raison pratique : un univers complexe ne peut pas être compris par une organisation dont la direction est homogène. La diversité doit être inscrite dans les processus et dans le recrutement de l’organisation. Sinon, gare aux surprises…

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