Crise des agriculteurs : et si c’était l’État le responsable ?

Salon de l'Gariculture 2012-Mathieu Dehlinger(CC BY-ND 2.0)

Agriculture française : les subventions nuisent au libre-marché qui est pourtant la seule solution pour sortir de la crise.

Par Nathalie MP.

Salon de l'AGriculture 2012-Mathieu Dehlinger(CC BY-ND 2.0)
Salon de l’Agriculture 2012-Mathieu Dehlinger(CC BY-ND 2.0)

 

Le Salon international de l’agriculture ou SIA2016 qui s’est ouvert samedi 27 février 2016 à Paris fait incontestablement partie des événements les plus colorés et les plus courus du pays. Devancé seulement par le Mondial de l’automobile, il accueille plus de 700 000 visiteurs (2014) qui se pressent chaque année dans les nombreux pavillons pour goûter aux produits du terroir, s’instruire sur les filières du monde agricole et pour admirer veaux, vaches, cochons, volailles et … hommes politiques de premier plan, éventuellement candidats à une élection, qui se précipitent les uns après les autres pour venir assurer les agriculteurs de leur plus totale compréhension et de leur dévouement dans l’immense crise qu’ils traversent. Ce salon n’échappera pas à la règle, qui verra passer à peu près tout ce que les primaires de gauche, de droite et d’ailleurs comptent de candidats, Marine Le Pen comprise. 

Car au-delà du folklore, de la gastronomie, des bons vins et des concours de beauté pour les vaches, le bonheur n’est plus dans le pré. Le monde paysan français est en colère et l’a fait savoir à différentes reprises ces derniers mois, notamment cet été, par des blocus et des manifestations importantes qui se poursuivent en ce début d’année. François Hollande, arrivé dès 7 h du matin samedi en compagnie du ministre de l’Agriculture Stéphane Le Foll pour visiter le Salon et rencontrer les divers acteurs du secteur, a à peine eu le temps de rendre l’hommage traditionnel à la plus belle vache de l’exposition (il lui a quand même caressé les cornes, parait-il) : des éleveurs l’ont immédiatement accueilli par des sifflets en lui demandant sans fioritures inutiles de « démissionner et de se casser » tandis que le stand du ministère de l’Agriculture était entièrement démoli (voir vidéo 1′ 57″) :

Même si la part de l’agriculture dans l’économie est devenue faible (3,3 % des emplois et 1,7 % du PIB aujourd’hui contre 9 % et 4 % respectivement en 1981, et 31 % des emplois en 1955), la France reste une grande terre de production agricole, au premier rang en Europe et dans le top 10 mondial suivant les productions : 4ème rang pour le blé, et 2ème rang pour le vin, par exemple. Elle possède une surface cultivable d’environ 27 millions d’hectares, soit presque la moitié de sa superficie, idéalement située du point de vue climatique de part et d’autre du 45ème parallèle, ce qui lui permet d’avoir une production particulièrement variée passant par les céréales, le vignoble, les produits maraîchers, le lait, les fromages et la viande.

Depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, l’agriculture française a fait des efforts considérables de modernisation, de mécanisation, de productivité et de qualité. D’une part le nombre d’exploitations a fortement diminué, de 2,3 millions en 1955 à 450 000 aujourd’hui portant la taille moyenne à 61 hectares. Dans le même temps, la part des exploitations de plus de 100 hectares est passé de 1 % à 20 %. D’autre part, le développement des labels de qualité et des appellations d’origine, tant dans l’agriculture traditionnelle que dans l’agriculture biologique, a permis de conforter la bonne réputation des produits agricoles français.

Et pourtant, les agriculteurs, notamment les éleveurs, sont en colère. Ils protestent contre la baisse constante de leur revenu et la hausse constante de leurs coûts. Sous la pression des manifestations, des accords de hausse de prix ont été négociés cet été entre les producteurs et les autres acteurs de la filière viande tels que les industriels de la transformation et la grande distribution. De plus, le ministre de l’Agriculture s’est engagé sur un plan d’aide de 600 millions d’euros, dont une partie en allègement de charges sociales, afin de soulager la trésorerie des agriculteurs. Mais six mois plus tard, rien n’a vraiment changé et les revendications reprennent de plus belle. Confronté à la grogne persistante dès son arrivée au Salon de l’agriculture, le Président de la République a déclaré :

« Si je suis là aujourd’hui c’est pour montrer qu’il y a une solidarité nationale, (…) on va tout faire (…) car en défendant l’agriculture je défends toute la nation. »

Voilà une déclaration particulièrement grandiloquente et creuse. Quand un représentant de l’État explique qu’il va « tout faire », qu’il est là pour manifester la « solidarité nationale » et que c’est la « nation », rien de moins, qui est en jeu, on peut être certain qu’il y aura des aides et des subventions à la clef, comme ce fut déjà le cas, et très peu de remise en cause fondamentale des processus qui ont mené à la crise. À l’inverse de laisser le marché se régler lui-même, le Président demande même à la grande distribution de « comprendre qu’elle doit faire un effort de solidarité » en ne faisant pas pression sur les prix.

Tous les secteurs économiques qui s’activent en France, électro-ménager, habillement, ameublement, automobile, bâtiment, etc… doivent respecter de plus en plus de normes techniques, sanitaires ou environnementales. Ce sont des contraintes qui pèsent souvent sur la productivité pour des bénéfices à l’égard des consommateurs qui ne sont pas toujours faciles à évaluer. Mais dans l’ensemble, les industriels restent maîtres de leurs investissements, de leurs productions et de leurs prix, ces derniers se fixant par rencontre d’une offre et d’une demande. Dans ce contexte non faussé, ils ont tout loisir d’orienter leur activité en fonction de ce que leur dit le niveau de prix du marché, de développer telle activité, réduire telle autre, bref, ils ont tout loisir de faire des choix de gestion éclairés.

Or ce n’est pas du tout ce qui se passe dans le domaine agricole qui est entièrement régi par la Politique agricole commune ou PACMise en place au niveau européen à un moment (fin des années 1950) où il importait de produire afin de sécuriser les approvisionnements alimentaires, elle correspond à un système dirigiste dans lequel il n’existe plus de vérité des prix, ce qui entraîne des problèmes de surproduction, ainsi que des mauvaises décisions d’investissement. L’agriculteur s’engage dans telle ou telle production en fonction des incitations de l’État, pas en fonction de la vérité du marché. Cette situation ne peut que déboucher sur des crises agricoles successives.

Je suis très pro-européenne, pour diverses raisons que j’ai expliquées , et je suis également très libérale. Il s’ensuit que la PAC fait partie de ces politiques que j’aimerais voir disparaître. C’est une position d’autant plus radicale, que dans le budget de l’Union européenne, la PAC représente plus de 40 % : 55 milliards d’euros en 2014 sur un total de 135 milliards environ. Et sur ces 55 milliards dédiés à l’agriculture communautaire, la France est la première bénéficiaire avec environ 10 milliards de subventions.

Au départ, la PAC (voir page 24 du document en lien) faisait un calcul des coûts de l’agriculture et en déduisait un revenu « objectif », fixant ainsi chaque année des prix de soutien (ou prix plancher ou prix d’intervention) visant à soutenir la production des pays membres, et des prix de seuil en dessous desquels les produits hors UE ne pouvaient pas entrer en Europe. Ce système a encouragé une forte progression de la production qui se trouvait toujours écoulée à des prix garantis, mais il pesait fortement sur les finances de l’Union et entraîna des excédents de production.

Dans un second temps, pour limiter les excédents, la PAC introduisit à partir de 1984 un système de quotas pour le lait, puis pour certaines céréales. Mais là encore, il fut impossible de limiter le dérapage du budget européen, d’où la mise en place d’une troisième approche à partir des années 1990. Il s’agissait cette fois d’essayer de rapprocher les prix européens des cours mondiaux en réduisant les prix de soutien. En compensation, des aides sont toujours attribuées, mais à l’hectare ou au cheptel, et non plus en fonction de la production. On parle de « découplage » des aides par rapport à la production.

En 2013, les membres de l’UE se sont mis d’accord sur une quatrième phase pour la période 2014-2020, avec l’idée d’en réduire le coût à 51 milliards d’euros par an au lieu de 55, et d’harmoniser les aides entre les anciens et les nouveaux membres de l’UE, la Pologne par exemple. Mais dans l’ensemble, l’agriculture européenne reste très encadrée et croule sous les normes. On se dit que les fonctionnaires européens doivent se sentir obligés de rendre un hommage appuyé à Kafka quand on lit dans un rapport récent des « Enquêtes du contribuable » que :

« L’Europe définit la longueur, la courbure et le poids minimum des concombres : 180 g pour ceux cultivés en plein air, 250 g sous abri. Des directives fixent la vitesse minimum des essuie-glaces des tracteurs, les dimensions des cages à poule, le taux de sucre des confitures, la longueur minimum des bananes… »

Et de fait, parmi leurs doléances, les agriculteurs ne manquent pas de citer la contrainte oppressante des normes et réglementations, ainsi que les obligations complexes imposées par la mode du « verdissement » et le « bien-être animal. »

Aujourd’hui, environ 30 % du revenu des agriculteurs est constitué d’aides. Bien qu’ils soient nettement moins nombreux qu’en 1955, il faut deux fois plus de fonctionnaires pour en assurer la distribution et le contrôle. Toujours Kafka.

Si l’on en croit l’expérience de la Nouvelle-Zélande1 qui a supprimé toutes les aides à l’agriculture en 1984, « aucun agriculteur Kiwi ne voudrait aujourd’hui revenir à l’ancien système » (dixit le Président de la Fédération néo-zélandaise des exploitants agricoles) :

Les subventions restreignaient l’innovation, la diversification et la productivité en corrompant les signaux et nouvelles idées des marchés. (…) L’arrêt des subventions a donné naissance à une économie rurale vivante, diversifiée et durable.

Dès lors, il me semble que prétendre « défendre l’agriculture », comme le dit François Hollande, sans s’interroger sur les bénéfices qu’on pourrait obtenir d’une libéralisation complète du secteur, n’est qu’une façon de repousser les problèmes à coup de traitement social sans rien résoudre pour l’avenir. François Hollande a promis de porter le sujet de la crise des éleveurs (ainsi que celui, plus circonstanciel, de l’embargo russe) sur la table des négociations lors du prochain Conseil européen du 7 mars, avec l’idée de faire monter les prix. Cela parait bien loin des réformes à entreprendre.

La libéralisation de l’agriculture concerne la France et l’Union européenne, elle concerne aussi les États-Unis. Si elle se faisait, elle apporterait le bénéfice supplémentaire de permettre aux pays en voie de développement d’accéder aux marchés mondiaux, méthode plus dynamique et responsabilisante de sortir de la pauvreté que celle qui consiste à recevoir des aides qui alimentent davantage la corruption que les populations.

Si l’on regarde qui manifeste dans les rues, qui brûle des pneus, qui bloque routes et autoroutes depuis de nombreux mois en France, on constate que ce sont surtout les chauffeurs de taxis, les agriculteurs et les professions médicales. Qu’y a t-il de commun entre ces trois secteurs ? Le poids de l’État dans l’organisation de leur activité. N’est-ce pas une preuve suffisante pour conclure que la réglementation d’une profession par l’État ne conduit nullement à la prospérité de ses acteurs ni au développement de la qualité des produits ou services rendus ?

Sur le web

  1. voir B-2 du lien.