En discutant avec mon chauffeur Uber…

Experiment crédits Niharb (CC BY-NC-ND 2.0)

Petit cours d’économie de VTC : Uber ne prospère que grâce à une chose…

Par Philippe Silberzahn.

Experiment crédits Niharb (CC BY-NC-ND 2.0)
Experiment crédits Niharb (CC BY-NC-ND 2.0)

Ainsi donc le député Laurent Grandguillaume, chargé d’une médiation dans le conflit des taxis, est lancé dans une grande croisade. « Les VTC, comme les taxis, sont frappés par la paupérisation. » Diable la situation est grave ! Il faut agir, il faut réguler ! Et moi qui n’avais rien vu ! En visite vendredi dernier à Tourcoing pour une conférence, j’ai eu l’occasion de prendre deux fois Uber, pour l’aller et pour le retour. Prestation parfaite comme d’habitude, là n’est pas la question. Mais frappé par ce danger de paupérisation, et décidé à faire quelque chose pour mon pays, j’ai discuté avec mes deux chauffeurs. À l’aller, le premier chauffeur m’a raconté les violences faites à ses confrères (deux envoyés à l’hôpital par des taxis énervés appelant au respect de la loi à coups de poing). Au retour, le deuxième chauffeur, qui s’y connaissait en économie (il m’a appris qu’il était titulaire d’un BTS de gestion) m’a donné un petit cours d’économie de VTC.

Que m’a dit mon chauffeur ? En substance ceci.

Les taxis sont frappés par la paupérisation car le système qui les enferme, et qu’ils défendent avec l’énergie du désespoir, est malthusien dans sa conception. La limite du nombre de licences, qu’ils défendent par la force, les empêche de grandir avec le marché. La tarification unique, qu’ils défendent de la même façon, fait que le chauffeur qui travaille bien est aussi bien payé, c’est-à-dire mal, que le chauffeur qui travaille mal (une complainte systématique des deux derniers chauffeurs de taxi avec lesquels je travaille encore qui se désespèrent du sabotage en cours par leurs autres collègues). Le système n’offre donc aucune incitation à la qualité, et la médiocrité du service offert, si l’on peut dire, par les taxis français est légendaire, bien au-delà de nos frontières. Pour m’être fait agresser par l’un d’entre eux à qui j’avais demandé d’éteindre sa radio, j’en sais quelque chose (il a été suspendu une semaine).

Je l’ai écrit dans un article précédent, les applications comme Uber ne sont absolument pas disruptives. Elles ont exactement le même modèle d’affaire que les centrales régulées comme G7. Elles ne prospèrent qu’en raison du malthusianisme de la régulation actuelle du marché des taxis. C’est donc la régulation qui est en cause, c’est à dire que le responsable est l’État. C’est particulièrement vrai depuis que Charles Pasqua a autorisé le commerce des licences, que, il faut le rappeler, les taxis ont obtenues gratuitement à l’origine. Dans les pays qui autorisent un grand nombre de taxis, avec une vraie concurrence, Uber est peu présent (Hong Kong par exemple). Uber ne prospère donc que sur l’ineptie de la régulation actuelle. Il faut balayer d’abord devant sa porte.

Parlons maintenant de la soi-disant paupérisation des VTC. C’est évidemment un enfumage. Comme me l’indiquait mon chauffeur Uber, beaucoup de ses confrères sont poussés à devenir VTC par Pôle Emploi, afin de nettoyer les listes de demandeurs d’emploi. Ils se lancent sans aucune expérience, et sans aucune compréhension des règles comptables et économiques de base. Certains, par exemple, mettent du temps à comprendre que le prix de leur course doit tenir compte de leurs frais fixes, mais aussi des trajets effectués à vide pour aller chercher un client. Ils travaillent donc à perte. Que faut-il faire de ce constat ? Les malthusiens répondront Régulation, Interdiction, Contrôle, Exploitation, Uberisation. Les autres répondront qu’il s’agit du cours normal d’une économie de marché ; certains gèrent bien leur affaire, d’autres moins bien. C’est dommage mais c’est comme ça. Il en va de même des maçons, des boulangers, et de toute entreprise. Il m’est arrivé la même chose quand j’ai créé ma première entreprise. À 20 ans, sans aucune notion de gestion, je pensais que quand je facturais 3.000 francs (c’étaient des francs à l’époque), j’aurais 3.000 francs sur mon compte en banque à la fin. Le retour d’expérience a été douloureux, je sais de quoi je parle, mes économies de l’époque y sont passées, mais je ne suis pas allé pleurer auprès de mon député pour interdire la création d’entreprise.

Et donc il en sera de même pour les VTC et chauffeurs Uber comme pour tout entrepreneur : certains sauront bien gérer leur affaire, d’autres non. Il n’y aura pas de paupérisation, car rien, absolument rien dans cette plateforme comme dans aucune autre, ne conduit intrinsèquement à la paupérisation et rien, absolument rien, à part Pôle Emploi, ne force les chauffeurs à s’affilier à Uber.

Laurent Grandguillaume a défini sa mission : « Il s’agit bien plus que d’une médiation, c’est un combat pour la régulation, pour remettre l’humain au cœur face à paupérisation. » On sait comment les ambitions de remettre l’humain au cœur se terminent (Ô Jean-Luc Mélenchon). On ne remet rien du tout au centre d’un système qui s’écroule, et on empêche le prochain système d’émerger.

L’investisseur Jean-David Chamboredon le rappelait en effet récemment en citant Emma Marcegaglia, présidente d’ENI et ancienne présidente du patronat italien : « Quand il y a une innovation, les Américains en font un business, les Chinois la copient et les Européens la réglementent. » On pourrait ajouter que les Français, eux, l’interdisent, en attendant d’y voir plus clair et surtout pour éviter que ceux qui ont construit une rente ne soient mis en danger.

Mon chauffeur, lui, sait bien la gérer, son affaire. Il choisit les endroits où il se trouve en fonction des horaires (centre ville le matin, périphérie en milieu de journée car c’est là que sont les entreprises à Tourcoing, surveille les grands événements, etc.) et tout va bien pour lui, merci beaucoup. Ah j’oubliais : il y a deux ans, il était encore taxi licencié. Il a revendu sa plaque et pour rien au monde il n’y retournerait. Le paupérisé vous salue bien.

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