André Koechlin ou l’art de s’adapter aux circonstances

Portrait d’un entrepreneur qui a laissé un héritage industriel important.

Par Gérard-Michel Thermeau

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André Koechlin-wikipedia-Domaine public

André Koechlin (Mulhouse, 3 août 1789 – Paris, 24 avril 1875) a été un des plus fameux constructeur-mécanicien de son temps. Cet habile entrepreneur n’a pas été un innovateur mais il a toujours su sentir le vent tourner et s’adapter aux circonstances : fabriquant d’abord des machines textiles puis des locomotives, sachant négocier l’avenir de son entreprise dans le Reich allemand après l’annexion de l’Alsace.

Un héritier décidé à se faire lui-même

Il avait pour grand-pères les deux fondateurs de la première manufacture d’indiennes, Samuel Koechlin et Jean-Henri Dollfus. Son père, le médecin Jean-Jacques Koechlin, avait été un des signataires de l’acte de réunion de Mulhouse à la France (1798). Mais le divorce de ses parents et la sévérité de son père avait rendu son enfance parfois bien rude :

« Enfant, il portait des sabots (…). Plus d’une fois, il avait emporté de la maison pour sa journée un morceau de pain sec, et, le régal étant un peu maigre, en maraude déterré des carottes qu’il savourait avec délices ; la nuit, en hiver, il couchait d’ordinaire avec ses vêtements pour couverture et la fenêtre ouverte. La fenêtre était ouverte par principe et sur l’ordre du père, (…) voulait faire de ses fils des hommes énergiques. »1

La naissance d’un entrepreneur

Il doit entrer à 19 ans dans l’entreprise de son oncle, Daniel Dollfus-Mieg, la fameuse usine DMC de Dornach. Il épouse sa cousine, Ursule Dollfus en 1813, devient l’associé de son beau-père (1814) puis son successeur (1818). En 1821, il s’efface devant ses beaux-frères Dollfus, riche de cette expérience industrielle. Il a révélé ses dons d’homme d’affaire en achetant, transformant et revendant des établissements textiles, en devenant le principal actionnaire des houillères de Ronchamp, prêtant de l’argent à des industriels.

Il est maintenant résolu à créer sa propre entreprise dans la construction mécanique. Il s’associe avec deux neveux par alliance : tous trois étaient francs-maçons, membres de la loge La Parfaite Harmonie, à l’image d’une grande partie du patronat mulhousien.

S’il n’était pas tout à fait « bon dernier » selon l’affirmation d’un historien, Koechlin n’était pas vraiment le premier. Entre 1802 et 1826, 42 filatures mécaniques avaient été créées en Alsace. Mais Paris ne suffisait pas à répondre la demande de machines et tant que dura l’Empire, il était difficile de se procurer des machines anglaises autrement que par la fraude, l’espionnage industriel ou le débauchage de spécialistes autochtones. La construction mécanique alsacienne devait commencer à se développer vers 1817-1818.

Il lui restait à acquérir des compétences techniques : il signe un contrat avec le meilleur mécanicien anglais du textile, Richard Roberts, et la firme Sharp, Roberts & Co de Manchester, qui travaille à mettre au point la self-acting-mule. Techniciens et ouvriers anglais doivent venir à Mulhouse pour l’installation de l’entreprise projetée selon des plans conçus en Angleterre. L’expédition de la machine à vapeur en pièces détachées et d’autres équipements connait quelques problèmes avec les douanes anglaise et française. Début 1828, l’usine anglaise « clef en mains » est néanmoins prête à fonctionner. Elle devait vite être appelé la Fonderie.

La société André Koechlin & Cie née en juillet 1826, est opérationnelle en mai 1828 : elle a pour premier client son voisin, l’usine textile Bourcart père & fils. Sa réputation devient vite internationale. Le fabricant allemand Wilhelm Jung souhaitait monter une grande filature à Jungenthal, près de Kirchen, sur la Sieg ; après être allé à Gand et Paris, il était arrivé à Mulhouse en novembre 1829 :

« Les ateliers de Koechlin fabriquaient les machines les plus solides…cette conviction s’ancra encore plus en nous, lorsque nous visitâmes l’atelier… »

L’entrepreneur : réussite industrielle

Les débuts de l’entreprise s’inscrivent dans un contexte économique difficile : en 1826-1828 puis en 1830-31, deux graves crises provoquent des faillites et manquent d’emporter DMC. Mais la disparition de l’entreprise Risler permet à Koechlin d’embaucher son très compétent bien que malheureux concurrent Jérémie Risler et certains de ses ouvriers. L’usine devait vite livrer de nombreuses machines textiles pour les entreprises alsaciennes mais aussi des usines clés en main. Très vite, les clients allemands se multiplient et ce d’autant que l’achèvement du canal du Rhône au Rhin en 1832 facilite les exportations de la firme. Soucieux de marketing, Koechlin utilise l’usine Bourcart comme « usine modèle » que l’on fait visiter aux clients mais il fait également visiter son établissement. Le chiffre d’affaires dépasse le million en 1833-1834, puis les 10 millions à la fin du Second Empire ; les effectifs ouvriers passent de 200 à près de 2000. En 1834, les ¾ des métiers à tisser mécaniques installés en France sortent de ses ateliers. Au-delà du très lucratif marché allemand, de nouveaux marchés étrangers s’ouvrent : l’Espagne (1832) la Russie (1836) et l’Italie (1842).

Koechlin sait également sentir le vent tourner. Le coton entrant dans une période plus difficile après 1837, il se tourne vers d’autres matières textiles : fondant en 1838 la Filature alsacienne de laine peignée et en 1839. Mais c’est surtout le marché des locomotives qui va offrir les meilleures perspectives de profits.

Il se rapproche de son cousin Nicolas Koechlin, dont il ne partage pas les opinions politiques avancées : le fils de Nicolas devient le gendre d’André. Il s’agit de mettre en œuvre la ligne de chemin de fer Mulhouse-Thann, inaugurée en 1839. Il réalise la locomotive La Napoléon, copie d’une locomotive anglaise, qui atteint la vitesse record de 69 km/h. Les chemins de fer d’Alsace lui commandent 20 machines, mais aussi des voitures et des wagons. La loi ferroviaire de 1842 entraîne la multiplication des compagnies et lance vraiment la fabrication des locomotives. Mais la crise de 1847-48 brise net l’expansion de la firme, le nombre d’ouvriers s’effondre de 534 à 220.

L’entreprise atteint son apogée sous le Second Empire : le chiffre d’affaires dépasse la barre des 6 millions et les effectifs celle du millier. Entre 1851 et 1857, la construction des locomotives connaît son apogée. Koechlin est le 3e constructeur français derrière Schneider et Cail puis, après 1860, prend la 2e place. En 1864, l’entreprise livrait sa millième locomotive. Mais à la différence de ses concurrents, Koechlin ne vend plus guère à l’étranger, en dehors des chemins de fer lombardo-vénitiens. À la vogue des turbines hydrauliques des années 1840 succède celle des machines à vapeur dans les années 1850. Les machines textiles restent un point fort de l’entreprise qui bénéficie du traité de libre-échange de 1860 obligeant les entreprises françaises à se moderniser pour résister à la concurrence anglaise.

L’homme : autoritaire et peu apprécié

Libéral hostile à la Restauration, il devient maire de Mulhouse en 1830 puis député orléaniste d’Altkirch. Le sous-préfet d’Altkirch décrit « un homme autoritaire et orgueilleux, d’une autorité parfois tyrannique ».

Selon Émile Boissière :

« La famille toute entière subissait manifestement la supériorité du doyen ; même quand il se faisait bonhomme, A. Koechlin restait l’homme fort qui a droit d’être fier de lui et d’être exigeant envers les autres. »

Au moment de la crise de 1837, comme maire il s’efforce d’éviter les faillites, obtenant la remise des créances mais il n’hésite pas à faire expulser 1500 ouvriers non domiciliés ou arrivés depuis peu. Au conseil municipal, il sait ruser, inventer des articles de lois pour faire passer ses volontés. Il était tout fier d’avoir roulé le duc de Morny en lui vendant hors de prix une paire de chevaux. Pour se faire réélire député en 1846 à Altkirch, il doit faire couler le vin à flot et dépenser 44 000 F chez six aubergistes. L’homme n’était donc pas populaire, à la différence de son beau-frère Jean Dollfus.

Il avait pourtant eu à cœur de réaliser des oeuvres sociales : une école communale ouverte aux enfants de toute confession (1831) une salle d’asile (1834) la première cité ouvrière de Mulhouse (1835) à côté de son usine. Dès l’acte de société de 1826, un des objectifs est de donner « l’impulsion pour la construction de logements d’ouvriers » Il fit construire une maison de maître d’où, selon la légende, il pouvait observer les mouvements de ses ouvriers avec une longue vue.

Cette politique sociale est largement la conséquence de la très forte mobilité de la main-d’œuvre : bien qu’il soient majoritairement originaires du département, les ouvriers de Koechlin tendent à ne pas rester très longtemps à la même place. Cela explique aussi les salaires très élevés qui reflètent le haut niveau de qualifications nécessaires. En Alsace comme ailleurs, l’ouvrier d’usine est « un nomade allant d’emploi en emploi, alternant périodes de travail manufacturier ou agricole et d’inactivité. »2

Comment assurer la pérennité de l’entreprise ?

Dès le début du Second Empire, il réside surtout à Paris pour ses affaires. Associé avec Abraham Oppenheim, banquier de Cologne, il investit dans la Ruhr : Compagnie des mines et de manufacture de plomb et de zinc de Stolberg et de Westphalie, Société des glaces d’Aix–la-Chapelle, Compagnie sidérurgique du Phoenix.

Au sein de la société Koechlin, son fils étant mort prématurément, il s’est associé avec ses gendres Bourcart et Maupeou mais seul Nicolas Koechlin fils devait lui rester fidèle. Il s’appuie surtout sur les capacités de son neveu par alliance, Henry Thierry-Koechlin. Les ingénieurs étaient associés aux bénéfices dès 1850 avant de devenir associés de plein droit en 1866.

Mais à la fin du Second Empire, les revendications ouvrières se font particulièrement entendre dans la construction mécanique réclamant la suppression du livret ouvrier et la réduction du temps de travail. Koechlin étant un opposant notoire à Napoléon III, ses ouvriers votent oui au plébiscite impérial de 1870, « acte d’émancipation politique… symptôme nouveau et grave d’hostilité contre les chefs d’entreprise » note le procureur général de Colmar. Le 8 juillet 1870, la grève éclate à la Fonderie pour obtenir la journée de 10 h et une hausse de 25 % des salaires. Les autres usines mulhousiennes sont touchées à leur tour. Mais l’habileté des autorités, qui se gardent d’aggraver la situation, et les menaces de guerre avec la Prusse provoquent l’effondrement du mouvement.

En octobre 1870, Mulhouse est aux mains de l’armée prussienne, prélude à l’incorporation dans le Reich. Les principaux associés de Koechlin ayant opté pour la France, le patriarche octogénaire décide en secret de fusionner avec Graffenstaden, SA qui exploitait une usine au sud de Strasbourg « pour éviter la fâcheuse concurrence que ces deux établissements étaient fatalement forcés de se faire ». Un syndicat bancaire associant des banques de Bâle et de Stuttgart fournit le reste du capital. C’était la naissance de la SACM : société alsacienne de constructions mécaniques. Faute de trouver au sein de sa famille le successeur qu’il souhaitait, il avait transformé son entreprise en société anonyme, assurant ainsi l’avenir.

Jusqu’au bout, devenu octogénaire, il va témoigner d’une étonnante vitalité, selon Emile Boissière :

« Arrivé de Paris la veille au soir, il était dès cinq heures à la Fonderie, à huit heures il avait dépouillé la correspondance, à dix heures, il était au courant de toutes les affaires et à midi, il eût pu renseigner et conseiller ses associés sur l’ensemble et le détail de leur gestion. »3

Ainsi s’achevait la longue carrière industrielle d’André Koechlin qui laissait derrière lui un héritage industriel qui devait perdurer. La SACM devait, bien plus tard, donner naissance à Alstom puis Alcatel.

Sources :

*Nicolas Stoskopf, « André Koechlin & Cie, SACM, Wärtsilä, histoire de la Fonderie à Mulhouse (1826-2007) » extrait de l’ouvrage SACM, quelle histoire ! 2007

*Nicolas Stoskopf, Les Patrons du Second Empire 4. Alsace, Picard/ed. Cenomane 1994

La semaine prochaine : Eugène Schneider

Retrouvez d’autres portraits d’entrepreneurs ici.

  1. Emile Boissière, Vingt ans à Mulhouse 1855-1875, Mâcon, 1876, p. 34-35
  2. N. Stoskpof, 2007, p. 26
  3. Vingt ans à Mulhouse 1855-1875, Mâcon, 1876, p. 100