Immigration (10) : pour la libre mobilité des travailleurs

Publié Par Francisco Moreno, le dans Nation et immigration

Par Francisco Moreno.

Norman Rockwell Mosaic credits Shannon (CC BY-NC-ND 2.0)

« Pendant très longtemps en Europe les conséquences de l’émigration préoccupèrent beaucoup plus que celles liées à l’immigration. » Hans Magnus Enzensberger

« Le déclenchement de la Première Guerre mondiale en 1914 a marqué la fin de la mondialisation contemporaine. Pour la première fois, en deux générations, le protectionnisme fut introduit et un passeport fut exigé pour traverser les frontières. » Johan Norberg

« Si la liberté des Hommes doit être complète, le laissez-faire (c’est-à-dire le libre-échange) doit finalement être accompagné par le laissez-passer (liberté de se déplacer). » Richard M. Ebeling

« Donne-moi tes pauvres, tes exténués
Qui en rangs pressés aspirent à vivre libres. »
Fragment du sonnet écrit par Emma Lazarus et gravé sur le socle de la Statue de la Liberté.

« Jamais nous ne pourrons dire qu’une société est libre et que la mondialisation est au maximum de sa splendeur, tant que les frontières ne seront pas ouvertes, tant que les relations sociales et commerciales seront limitées politiquement, tant que les mouvements migratoires seront empêchés. » Adrián Ravier.

À l’origine, la théorie libérale s’opposa à toutes les sortes de barrières qui existaient à cette époque : commerciales (circulation des marchandises), de classe ou de rang (mobilité sociale), ou corporatistes (mobilité professionnelle). Il en fut de même avec les obstacles migratoires. Les ordonnances royales interdisaient alors au paysan de s’établir en ville. Il y avait aussi de fortes sanctions pour ceux qui quittaient le pays sans l’approbation de l’autorité compétente. L’émigration libre était inconcevable et donc soumise à autorisation. Beaucoup d’États appliquaient des châtiments corporels et dans certains cas la peine capitale pour les émigrants clandestins. Louis XIV fit surveiller les frontières de son royaume pour retenir ses sujets au sein de son territoire. L’ère des grandes découvertes géographiques amena aux nouvelles colonies d’outre-mer le même genre de contrôle, sous la direction effective du gouvernement, ou bien par l’intermédiaire des grandes sociétés maritimes, mais dans tous les cas sous la dépendance directe des monarques.

La reconnaissance de la liberté d’émigrer fut une conquête progressive contre l’immobilisme, les liens étroits qui unissaient les sujets au territoire sous l’ancien régime et le concept très patrimonial de la souveraineté royale. L’émigration n’était pas bien vue. Seuls quelques libres penseurs s’opposèrent à cette opinion répandue et oppressive au sujet de la mobilité migratoire. Jusqu’au 19ème siècle l’émigration internationale fut invariablement accompagnée par des interdictions, des restrictions et des obstacles juridiques ou des autorisations administratives accordées par le pouvoir.

Il était fréquent de confisquer les biens, de faire payer des taxes ou restreindre les droits des candidats à l’émigration. En Allemagne, il exista jusqu’en 1817 ce qui ressemblait à un « permis de départ », donnant lieu à la taxation des biens des émigrés. En Angleterre jusqu’au milieu du 19éme siècle il y avait une loi qui interdisait l’émigration à la main-d’œuvre qualifiée. Ce ne fut qu’en 1853 que l’Espagne leva pour tous ses habitants l’interdiction d’émigrer vers le continent américain sans autorisation, subsistant tout de même dans la seconde moitié de ce siècle de nombreuses restrictions servant davantage les intérêts des transporteurs et des agents de l’émigration, alimentant au passage la corruption administrative. Comme on peut le voir, pour les questions ayant trait aux mouvements humains, la liberté a été à travers l’histoire l’exception plutôt que la règle.

Les pressions démographiques en Europe à partir du milieu du 19ème siècle et les opportunités offertes par le Nouveau Monde étaient trop puissantes pour que, malgré les interdictions, les gens restent immobiles. On estime que 50 millions d’Européens (en particulier Britanniques, Italiens, Irlandais, Allemands, Austro-hongrois, Espagnols, Portugais, Russes et Suédois) partirent à l’étranger de manière continue jusqu’à ce que se déclare la Première Guerre mondiale. C’est le plus important de tous les flux migratoires connus à l’heure actuelle, et ce en dépit du fait que 40% d’entre eux décidèrent dans un second temps de revenir dans leur pays d’origine. Il est important de rappeler que ce formidable flux migratoire passa outre toutes les limitations ou restrictions légales qui existaient à l’époque (il n’y avait par contre, aucun empêchement légal d’entrer sur le territoire à destination).

L’idée que quitter son pays était une liberté comme une autre s’est progressivement installée dans l’esprit des hommes. Heureusement aujourd’hui, presque personne ne conteste le fait que la possibilité d’abandonner un pays dangereux et où règne le chaos est une des libertés les plus fondamentales.

Aujourd’hui, la répression est différente. On n’empêche plus les départs, ce qui est sévèrement limité c’est l’accès. Ce changement de tendance a commencé à apparaître timidement à la fin du 19ème siècle, avec l’interdiction faite à l’entrée des coolies chinois aux États-Unis et en Australie ou les peuples originaires des Indes orientales vers d’autres pays développés. Les contrôles à l’immigration sont un phénomène relativement nouveau ; en Europe, le premier contrôle fut introduit en Grande-Bretagne en 1905 seulement.

Les lois racistes des années 1920 commencèrent à introduire des quotas et des interdictions pour certaines migrations. Après la Seconde Guerre mondiale s’ouvre une parenthèse et de nombreux gouvernements facilitent l’arrivée de « travailleurs invités » – présents à titre temporaire –, avec la possibilité simultanément de retourner dans leurs pays d’origine. La crise de 1973 marque la fin de ce cycle et inaugure une période contemporaine faite de fortes restrictions à l’immigration, y compris la fermeture de tout programme qui avait existé jusque-là.

Comme nous l’avons vu, les restrictions et les quotas sur l’immigration adoptés dans les pays développés ne permirent pas de la freiner, mais elles provoquèrent un simple changement dans la composition des nouveaux flux : l’émigration circulaire ou transitoire disparut, augmenta l’immigration clandestine et le phénomène du regroupement familial devint presque la norme (des familles regroupées se substituèrent aux populations immigrées moins coûteuses composées essentiellement d’éléments masculins en pleine force de l’âge).

L’émigration est maintenant reconnue comme un droit fondamental, mais l’immigration ne l’est toujours pas. Il est généralement admis que les États doivent permettre à leurs citoyens de quitter leur terre natale si ils le souhaitent. L’État qui ne le fait pas est considéré comme étant un régime oppresseur. Mais dans le même temps, pas grand monde ne remet en cause le fait que les États modernes puissent empêcher l’entrée d’étrangers sur leur territoire (en particulier les travailleurs), ou l’autorisent sous condition. Cependant, dans la pratique, une personne qui a le droit théorique de quitter son pays, mais n’est acceptée nulle part ailleurs voit de facto violé son droit à émigrer. Par conséquent, émigration et immigration sont les deux faces de la même pièce et sont inextricablement complémentaires.

Aujourd’hui, dans l’état actuel des choses, si nous adoptons une approche libérale sur la question, il est nécessaire de reconnaitre que la liberté de mobilité internationale du travail est désirable pour parvenir à une vision plus juste et logique du phénomène de l’immigration et des contrôles aux frontières.

Les restrictions à la mobilité du travail, tant sur le plan intérieur qu’international, sont difficiles à concilier avec la perspective libérale de l’égalité devant la loi et la liberté d’accès aux opportunités (et non l’égalité des chances). En revanche il est tout à fait normal de vouloir sélectionner les étrangers désireux de travailler et sans casier judiciaire au détriment des migrants avec des antécédents pénaux ou appartenant à des organisations criminelles ou terroristes. Celle-ci est une attitude légitime et raisonnable.

Pour clarifier un peu plus ce qu’est la liberté de mobilité des travailleurs, il faudrait la distinguer de la liberté d’immigrer elle-même. Bien qu’elles soient similaires, elles sont en vérité différentes puisque le concept d’immigration est généralement lié à la résidence permanente, aux avantages sociaux, à l’obtention de la citoyenneté et des droits politiques qui y sont associés, terminant par confondre ce qui est un droit prima facie avec ce qui ne l’est pas. Nous devons donc la délimiter. Cette liberté de mobilité internationale du travail doit se comprendre comme un droit fondamental qui se rapporte exclusivement à la liberté d’aller travailler dans un autre pays dans le cadre d’une coopération volontaire entre employeur et travailleur. Aucun autre droit n’est associé, pas plus que les droits fondamentaux de la personne et l’obligation en conséquence de respecter les règles de base du pays d’accueil.

Tenter d’aller au-delà de la simple liberté de mobilité internationale du travail, déclencherait des réactions hostiles à l’égard des immigrés et, finalement leur nuirait. L’État providence n’a jamais été et ne sera jamais un puissant aimant pour l’immigration. Les motifs pour émigrer sont bien différents. Bien qu’au premier abord le gaspillage des social-démocraties modernes et la forme coercitive de coopération semblent favoriser l’immigré, fondamentalement ils lui nuisent. Ce serait un peu comme une étreinte d’ours ; ils finissent asphyxiés.

Effectivement, l’effet d’exclusion des lois du travail protectionnistes et de la protection sociale faussent les incitations à travailler non seulement chez les autochtones, mais aussi chez les immigrés et leurs enfants par la suite, créant une certaine apathie et de la frustration. Les effets destructeurs des aides versées par l’État providence aux immigrés peuvent se vérifier lorsqu’ils transforment en de nombreuses occasions ceux-ci en clients captifs d’un dispositif social qui, justement comme le décrit Mauricio Rojas, les maintiennent dans un état d’exclusion sous dépendance, qui va inexorablement détruire leur potentiel créatif et leur dignité. Parfois les immigrés finissent par se rebeller contre cette situation étouffante.

C’est ce qui s’est produit durant les émeutes dans les banlieues françaises en 2005 ou, plus récemment, en Suède l’année dernière. Cela peut donner lieu à des réactions violentes aussi chez les autochtones. Ce n’est donc pas l’immigration, mais les conséquences de l’intervention politique qui alimentent la xénophobie. S’il était établi une liberté de mobilité internationale du travail, que celle-ci était correctement délimitée, elle favoriserait la responsabilité du migrant et simultanément celui-ci mettrait à profit cette opportunité. Ainsi, ces épisodes violents ne se produiraient probablement pas autant ni avec une telle virulence.

Ne pas oublier que la plupart des gens parmi les démocraties modernes sont contre le libre-échange et l’importation de produits en provenance d’autres pays, en dépit des avantages indéniables. Heureusement, le libre-échange a fini par s’imposer partiellement. J’espère qu’avec le temps, quelque chose de similaire se produira en ce qui concerne le capital humain en provenance d’autres pays, pour lui permettre l’accès aux multiples opportunités offertes par les marchés dans les pays développés. Pour le bénéfice de ces personnes, mais aussi des sociétés d’accueil.

Il est donc important de séparer ce droit des droits sociaux de deuxième et troisième génération, de l’obtention de la nationalité et de tout ce qu’elle comporte. C’est un droit beaucoup trop important pour qu’il soit de facto saboté à force de vouloir lui adosser, même avec toutes les bonnes intentions du monde, d’autres droits qui ne sont pas aussi fondamentaux.

Alvaro Vargas Llosa nous explique dans son livre Global Crossings qui est tellement indispensable à mes yeux, que l’immigration c’est tout simplement le droit d’aller, de vivre, de travailler et mourir dans un lieu autre que celui dans lequel vous êtes né ; c’est en somme, la victoire du choix sur le hasard. Faciliter ou plutôt lever toute entrave à la libre mobilité des travailleurs à travers les frontières serait une étape essentielle vers une Humanité plus prospère, libre et responsable.

(À suivre)

Traduit de l’espagnol.

Lire aussi : (1) Scénario théorique, (2) La meilleure aide au développement, (3) Cinq forces irrésistibles, (4) Craintes nativistes, (5) Plus de harcèlements à l’encontre de la « dernière ressource », (6) Les obstacles et leurs effets négatifs, (7) Faire les choses correctement, (8) Ni assimilation ni multiculturalisme, (9) Construire un mur au bon endroit

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  1. « L’émigration est maintenant reconnue comme un droit fondamental… »

    Quand on voit comment les politiciens stigmatisent les « exilés fiscaux » et autres « ingrats à la patrie », on sent bien que cela les démange très fortement de remettre ce droit en question.

    1. Effectivement, il faut distinguer 2 sortes d’émigration:
      – D’une part, l’émigration noble s’appliquant aux immigrants en situation irrégulière qui n’ont de légitimité que le fait d’être arrivés en canaux pneumatiques,
      – Et d’autre part, l’émigration vile s’appliquant aux émigrés en situation régulière fuyant les bienfaits de la démocratie française.

      1. La situation des migrants en « situation irrégulière » est tellement noble qu’on les entasse dans des camps et qu’on se propose de les dépouiller de leurs biens, comme de vulgaires juifs sous les nazis.

      2. « Et d’autre part, l’émigration vile s’appliquant aux émigrés en situation régulière fuyant les bienfaits de la démocratie française. »

        Trop gros votre troll

  2. Ce qui est important de retenir c’est que émigration et immigration sont intimement liés. Restreindre l’immigration (l’entrée de personnes sur un territoire ) revient à restreindre l’émigration (la sortie de ces mêmes personnes de leur pays d’origine).
    Or si restreindre l’émigration est vu comme quelque chose de tyrannique de nos jours, la conclusion logique c’est que restreindre l’immigration l’est tout autant.

    1. Au XXème, on construisait des murs pour empêcher les gens de fuir leurs pays. Aujourd’hui, c’est l’inverse.

  3. Bonjour

    Pour la libre mobilité des travailleurs, oui mais actuellement c’est plutôt l’immigration des moins productifs en france.

    « L’étatisation du territoire a donc une double conséquence : non seulement elle crée une incitation à immigrer qui, sinon, n’existerait pas, mais cette incitation joue uniquement pour les moins productifs, ceux qui reçoivent plus qu’ils ne fournissent, alors qu’elle décourage les immigrants productifs, ceux qui paieraient plus d’impôts qu’ils ne recevraient en biens publics. »P SALIN

  4. « Il y avait aussi de fortes sanctions pour ceux qui quittaient le pays sans l’approbation de l’autorité compétente. L’émigration libre était inconcevable et donc soumise à autorisation… »

    L’article fait l’amalgame entre droit d’émigrer (son contraire relève de l’esclavage/servage), le droit de quitter une société dont on ne partage pas les valeurs, et un prétendu droit à vivre chez les autres sans leur demander leur avis ce qui relève du communisme.

    Les deux sont logiquement incompatible, il faut choisir.

    « On n’empêche plus les départs, ce qui est sévèrement limité c’est l’accès »
    « Cela peut donner lieu à des réactions violentes aussi chez les autochtones »

    ça s’appel l’exercice du droit de propriété des « autochtones » … Vous confondez liberté de circulation, de commerce, d’aller et venir, libre échange; avec le « droit à » s’installer chez les autres pour y vivre à sa façon.

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