Face à l’Islam totalitaire, encore et toujours la liberté

Voile femme Islam (Crédits See Wah Cheng, licence Creative Commons)

Par Patrick Aulnas.

Voile femme Islam (Crédits See Wah Cheng, licence Creative Commons)
Voile femme Islam (Crédits See Wah Cheng, licence Creative Commons)

Ce qui se joue aujourd’hui à l’échelle de la planète, c’est notre avenir. Le terrorisme islamiste n’est que le symptôme d’un refus. Refus de la liberté sans doute, mais surtout refus de franchir une étape nouvelle de notre histoire qui nous conduira à transformer profondément l’être humain. Il n’est donc pas anormal que l’opposition la plus radicale à cette évolution émergente s’enracine dans une religion, l’islam, interprétée de la manière la plus archaïque possible. Il n’est pas admissible pour des fanatiques de l’islam traditionnel que l’homme s’approprie son destin, privant ainsi Dieu de son monopole. Selon les dogmes religieux anciens la créature ne peut pas prendre sa liberté et ainsi échapper à son créateur.

Le totalitarisme, rempart très provisoire contre l’intelligence

Les dirigeants du groupe État islamique (EI) ont au moins compris une chose essentielle : pour entraver l’intelligence humaine et son insatiable propension à chercher et à créer, il n’existe qu’une solution, le totalitarisme. Le totalitarisme consiste à conditionner les êtres humains par une idéologie qui maintient leur pensée dans un cadre strictement défini par le pouvoir politique. Penser autrement constitue une transgression. Nous avons déjà l’expérience historique des idéologies communiste et fasciste. Elles se sont traduites par une hypertrophie du pouvoir politique et un asservissement de l’individu. Mais la liberté individuelle résiste toujours, d’où l’enfermement dans des camps de millions de dissidents.

Le totalitarisme islamiste se fonde, lui, sur une religion. Il ne s’agit plus de construire un avenir nouveau (et radieux !) comme le promettaient les idéologies du passé, mais d’empêcher l’humanité de poursuivre sa conquête de la liberté. L’objectif simpliste des islamistes consiste à immobiliser l’intelligence humaine sur un texte du 7ème siècle, le Coran, interprété de façon littérale. L’EI n’interdit pas l’utilisation des moyens technologiques les plus récents comme l’armement, internet, les systèmes informatiques, s’ils sont mis au service de la parole divine. Dans le Califat projeté, aura-t-on le droit à la recherche scientifique ou faudra-t-il se limiter à utiliser les technologies produites ailleurs ? Dans la mesure où la recherche suppose une capacité de réflexion de haut niveau, l’incompatibilité à long terme entre progrès scientifique et totalitarisme est une évidence. La pensée libre se propage à d’autres domaines que la spécialité du chercheur. L’échec de l’islamisme radical est donc inscrit dans son projet lui-même. Là encore, l’expérience de l’URSS (1917-1991) est éclairante : après un demi-siècle de totalitarisme, le fossé commençait à se creuser dans les années 1960 entre la science et la technologie occidentales et celles de la dictature soviétique. Le progrès est indissociable de la liberté.

La capacité de nuisance de l’islamisme radical

Combien de temps le terrorisme islamiste peut-il durer et quelle est sa capacité de nuisance ? Les deux questions sont en partie liées dans la mesure où l’ambition totalitaire des islamistes radicaux implique un anéantissement des sociétés libres qui demande du temps. L’endoctrinement d’une jeunesse occidentale marginalisée par un islam dévoyé constitue une force du totalitarisme islamiste. L’incapacité des sociétés occidentales actuelles de produire un récit simple et accessible, du type Bible ou Coran, représente une faiblesse de la liberté. Il en résulte que le potentiel destructif de l’islamisme radical est considérable. Nous ne répondrons pas rapidement à la désespérance de la jeunesse en déshérence pour deux raisons.

1. Son intégration économique et sociale se heurte au capitalisme qui choisit librement la main d’œuvre nécessaire sur l’ensemble de la planète. Le fonctionnement du capitalisme à l’échelle mondiale a acquis une autonomie importante par rapport au droit étatique et cette évolution durera jusqu’au moment où un corpus juridique international contraignant aura été mis en place. Ce n’est pas pour demain puisque les États tiennent plus que tout à leur souveraineté.

2. L’intégration politique et éthique de cette jeunesse radicalisée suppose une adhésion à un projet transcrit sous forme d’un récit accessible, à l’image des grands récits religieux du passé. La liberté individuelle, au centre du projet occidental, ne permet pas aujourd’hui de proposer un récit consensuel sur notre devenir, demande latente des populations. Chaque individu pouvant choisir librement sa religion, sa philosophie, voire son idéologie, l’adhésion à des valeurs consensuelles se raréfie. Les succès électoraux de l’extrême-droite ou de l’extrême-gauche, selon les pays, le repli sur l’islam traditionnel, ou parfois sur le christianisme ou le judaïsme traditionnels, représentent des indicateurs clairs de cette problématique.

Existe-t-il un recul du religieux en Occident ?

La réponse courante à la montée de l’islamisme radical est centrée sur l’indispensable retour du religieux dans le monde occidental. Il s’agit là en général d’une approche philosophique qui ignore les évolutions profondes constatées depuis plusieurs siècles en Occident, à savoir le recul du religieux. L’expression recul du religieux n’exprime que très imparfaitement le chemin parcouru depuis le 18ème siècle. Les religions subsistent et ne sont pas en voie de disparition. Elles représentent pour de nombreux occidentaux le support nécessaire de la spiritualité, élément constitutif de l’humanité. L’échec des approches étroitement matérialistes de l’histoire, comme le marxisme, tient justement à l’exclusion de la dimension spirituelle parce qu’elle ne pouvait entrer dans un cadre idéologique plutôt scientiste.

L’évolution historique de l’Occident vers la liberté a permis à chaque individu de choisir ou non une croyance religieuse, une philosophie, un projet politique, etc. La contrepartie de cet individualisme est l’absence de consensualisme global. Où va notre société ? Pourquoi accordons-nous tant d’importance aux technologies ? Pourquoi laissons-nous des millions de jeunes au bord du chemin ? Savons-nous seulement où va ce chemin ? Ces questions, chaque occidental se les pose, mais aucune réponse consensuelle n’est fournie par la civilisation à laquelle nous appartenons. Cette différence essentielle avec l’ancien monde, dans lequel chaque société était associée à une religion fournissant des réponses acceptées par tous, constitue la grande faiblesse de l’Occident et le talon d’Achille de la liberté.

Le recul du religieux est donc aussi l’envol de la liberté. Mais la liberté conquise laisse l’homme bien seul face à lui-même lorsque toute croyance fait défaut.

Une nouvelle approche globale du destin des hommes ?

Seuls quelques philosophes peuvent, individuellement, trouver des réponses matérialistes aux questions qui concernent notre destin. Leur approche est intellectuellement complexe et ne permet pas de produire un récit accessible au plus grand nombre. Il semble bien que seule une approche spiritualiste puisse convenir. Comment alors englober le spirituel dans le projet occidental axé sur la liberté individuelle ? Bien entendu, je suis incapable de répondre à cette question. Si quelqu’un pouvait y répondre, il aurait découvert la voie de l’avenir, rendant durablement compatibles progrès et liberté à l’échelle des sociétés globales. Tant que la réponse restera individuelle, c’est-à-dire construite sur le libre choix d’une religion, d’une philosophie, d’une idéologie, nos sociétés manqueront d’une dimension consensuelle et prêteront le flanc à la déstabilisation par les apôtres du totalitarisme.

Il est donc indispensable d’investir la liberté d’une signification mobilisatrice pour le plus grand nombre. Nous savons qu’il est impossible de réduire la vie d’un individu à la dimension productive. Traiter l’homme en producteur-consommateur, en pur homo œconomicus, ne lui permet pas de se réaliser et ne peut conduire qu’au désastre. Mais nous ne savons pas proposer à l’homo œconomicus contemporain une transcendance acceptée par tous. Il ne s’agit pas de créer une nouvelle religion. Certains se sont engagés dans cette voie au 19ème siècle (Mormons, Témoins de Jéhovah) ou plus récemment (sectes diverses) mais avec un succès plus que modeste. Les grandes religions monothéistes sont anciennes et leur force provient à la fois de leur pérennité et de leur message. Au demeurant, les occidentaux croyants prennent beaucoup de distance avec le récit religieux traditionnel. Étant d’éducation chrétienne, je sais que les chrétiens d’Occident ne croient plus au paradis et à l’enfer. Du moins, pas de la manière infantile qui était acceptée dans les siècles passés. L’élévation du niveau d’éducation déplace la croyance vers l’abstraction, vers un espoir qui ne nécessite plus de contes pour enfants. Une telle réalité rapproche les croyants des non-croyants puisque les questions sont les mêmes et les réponses teintées de quelques certitudes et de beaucoup d’incertitude.

La formalisation conceptuelle de la foi en la liberté, en l’intelligence humaine, qui transcende le religieux, reste cantonnée à la philosophie politique ou à l’économie. Il nous manque un récit convaincant permettant de faire renaître l’espoir chez tous les hommes de bonne volonté. Lorsque la créature intelligente, qu’elle émane de Dieu ou de la matière, devient capable de respecter les différences, de résoudre les conflits sans violence, d’améliorer sa condition matérielle, de comprendre son univers, pourquoi serait-elle incapable de croire en son destin ?