Nationalisme : les idées fausses ne meurent jamais

Marine Le Pen - Front national - Meeting 1er mai 2012 - Blandine La Cain via Flickr

Pourquoi le nationalisme, qu’on croyait tué par l’Europe, la paix et la mondialisation, est-il en plein essor ?

Par Guy Sorman.

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Marine Le Pen – Front national – Meeting 1er mai 2012 – Blandine La Cain via Flickr (

Les idées fausses ne meurent jamais. Le nationalisme et le marxisme ont ravagé le XIXe et le XXe siècle, mais tels des vampires, les voici qui réapparaissent. Le marxisme semblait percé au cœur par la chute de l’Empire soviétique, mais il reste la doctrine officielle de la Chine, ce qui n’est pas rien, requinquée ces temps-ci par Xi Jinping, le Président le plus ancré dans cette idéologie depuis Mao Tsetung. Sans relation avec le réel, bien que contredit par toutes ses expérimentations, le marxisme hante les universités et la pensée économique comme en témoigne le succès de l’ouvrage de Thomas Piketty, Le Capital au XXIe siècle. Aussi longtemps qu’il reste confiné dans des grimoires et sur les campus, il faut bien que jeunesse se passe et adopte des postures révolutionnaires, ce marxisme restera sans effet sur les sociétés occidentales. Il n’en va pas de même du nationalisme, dont on rappellera qu’il est dans l’Histoire l’idéologie symétrique du marxisme, fondé sur la pseudo-science de l’ethnicité, la supposée communauté de destin des nations, la négation de la responsabilité personnelle et le refus crasse de l’économie telle qu’elle fonctionne vraiment. De toutes les idées fausses en circulation sur le marché politique, le nationalisme actuellement ramasse la mise. Comptons ses victoires : le Front National, premier parti de France au scrutin régional du 6 décembre, victoire électorale du Parti (PiS) Justice et Solidarité, ultranationaliste délirant en Pologne, popularité quasi totalitaire de Viktor Orban en Hongrie, indexé sur sa xénophobie, résurrection des nationalismes catalan et écossais, progression des partis nationalistes helvétiques (UDC), norvégien (Parti du Progrès), italien (Ligue du Nord), néerlandais (Parti de la Liberté). Donald Trump enfin, qui refuse de quitter la scène, et devient plus populaire à mesure qu’enfle sa réthorique xénophobe et qu’il exalte une introuvable race américaine. Tous ces leaders se ressemblent et s’assemblent. Marine Le Pen aime Poutine – Kaczynski désigne en Orban un modèle, et Trump se voit faisant affaire avec Poutine, un type dans son genre.

Tous croient que la terre, le sang et les morts fondent une nation et que ceux pour qui la nation devrait être une volonté consentie et contractuelle, sont dénoncés comme des traîtres. Tous ces nationalistes ont en partage la haine de l’autre, celui que l’on suppose prêt à enjamber la frontière ou déjà à l’intérieur, hier le juif, aujourd’hui le musulman. Tous les programmes économiques sont étrangement communs et incohérents : le retour au nationalisme économique qui, privant les peuples de l’échange, nous ramènerait au Moyen-Âge.

Devrait-on se rassurer en raison même de ces incohérences et parce que, de fait, les peuples sont métis et l’économie mondiale ? On s’inquiètera plutôt des ravages que ce discours nationaliste inflige à la raison commune ; on sait que les Duce, s’ils parviennent au pouvoir, ne deviennent pas raisonnables, qu’ils appliquent leur programme fut-il ravageur et qu’échouant, ils en accusent l’Autre.

Demandons-nous pour quelles raisons le vampire nationaliste resurgit au moment où on l’estimait tué par l’Europe, par la mondialisation économique, par l’esprit de tolérance, par le métissage des ethnies et des idées.

Quitte à surprendre, en premier j’invoquerai le recul de la religion chrétienne. Celle-ci imposait des rituels de vie collective, des mœurs charitables et occupait l’Esprit. Le nationalisme me paraît une religion de substitution : il recrée une autre communauté, pas celle des croyants, mais plus archaïque, la tribu. Les leaders nationalistes sont des chefs de tribus, mythiques bien entendu. D’autres, plus économistes, estimeront que le nationalisme est partout déterminé par le marasme économique : la crainte fondée ou supposée de l’appauvrissement, la perte d’un emploi ou l’impossibilité d’en trouver, conduiraient à chercher un sauveur aux idées plus simples que les théoriciens de l’économie de marché et à désigner quelque bouc émissaire comme source de nos douleurs. Que répondre aux nationalistes ? La pire posture est celle du front du refus : ils ne passeront pas ! Ce qui dans certains pays est trop tard et qui dans d’autres, la France, les États-Unis, la Catalogne, le Pays-Bas, renforce la stature du leader tribal.

Mieux vaudrait engager une réflexion autocritique sur les faiblesses du discours non populiste, de droite comme de gauche. La médiocrité du discours européen est une des raisons essentielles de la résurrection du tribalisme national. Le crétinisme économique de la classe politique dirigeante en France, à droite comme à gauche, est en France une cause majeure du déclin national. L’élitisme des dirigeants Démocrates et Républicains aux États-Unis a ouvert la voie au discours idiot, mais à la portée de tous, de Donald Trump. Au total, le nationalisme renaît de ses cendres parce qu’il est immortel (génétique peut-être), mais il ne prospère qu’en raison de la médiocrité de ses adversaires. Condamner avec mépris le nationalisme n’est d’aucun effet ; seule une sérieuse autocritique renverrait le vampire à son sommeil.

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