Terroristes : Made In France

brian.ch-AK-47 (CC BY 2.0)

Ça ne rigole plus. Certes, après les attentats de Charlie Hebdo, ça ne rigolait déjà plus du tout, alors disons que ça ne rigole plus du tout encore moins : la France, auparavant en paix mais qui menait des opérations militaires hors de son sol, est maintenant en guerre et va pouvoir mener des opérations militaires hors de son sol. Et pour ce qui est de notre sécurité intérieure, le gouvernement va nous ciseler un ensemble de mesures qui feront passer celles prises après les tueries de janvier pour des bricolages approximatifs.

Pour le moment, les contours de la bête immonde sécuritaire sont encore un peu flous, et il faudra encore un peu de temps à Maître Manuel et Chef Hollande pour bien préciser tout ça, mais déjà quelques éléments apparaissent, petits cubes flottants dans le cocktail pimenté qu’ils nous préparent à grand coup de shaker républicain. L’un de ces cubes est celui déposé par Fleur, qui n’entend pas laisser se gâcher une si belle crise : comme les citoyens, apeurés, vont probablement déserter les salles de cinéma et de spectacle, vite, dépensons l’argent des autres en créant un gros fonds joufflu pour les aider ! C’est facile, c’est l’État qui paye !

pellerin karaoke : money for nothing

Ces fonds seront apparemment dépensés en judicieuse sécurisation, les normes habituelles de sécurité ne suffisant plus : tout comme l’existence des pompiers n’empêche certainement pas de disposer des extincteurs à droite et à gauche, l’existence d’une police armée et entraînée n’empêchera donc pas de disposer de personnes armées qui … Ah, non, en fait on me fait comprendre que les fonds seront utilisés pour assurer les éventuelles annulations et éviter les difficultés économiques des petites salles, et ainsi sécuriser… la survie de ces salles. Ouf.

Ça tombe bien, ces salles seront peut-être l’occasion d’y diffuser l’un ou l’autre film d’auteur, qui poussent à la réflexion ou qui portent une vision particulière sur la société qui nous entoure.

Par exemple, ce pourrait être l’occasion d’y présenter « Made in France », le nouveau film de Nicolas Boukhrief. C’est un film intéressant parce qu’il ne parle pas, comme son titre pourrait le laisser croire, d’une romance des aventures d’Arnaud Montebourg mais plutôt des milieux intégristes de la banlieue parisienne vus à travers le regard d’un journaliste de culture musulmane infiltrant une cellule djihadiste, qui prévoit un attentat sur les Champs-Élysées, en coordination avec d’autres opérations simultanées dans la capitale.

made in france - affiche du filmCe film devait sortir ce mercredi. Les attentats du 13 novembre ont un peu changé la donne. Comme l’explique cet article du Monde, le distributeur du film, Pretty Pictures, a décidé de repousser sa sortie, possiblement en janvier 2016. Et quand il sortira, ce sera avec une autre affiche que l’actuelle, représentant une kalachnikov à la verticale devant la Tour Eiffel.

James Velaise, le président de Pretty Pictures, justifie ainsi cette sortie repoussée :

« Nous sommes sous le choc. L’idée est de faire profil bas. Les salles n’ont fait aucune pression pour retirer le film. C’est une décision que j’ai prise avec les producteurs pour éviter toute provocation. »

Au passage, l’article du Monde nous apprend que ce film, au scénario terriblement prémonitoire, n’a bizarrement pas obtenu le soutien des inénarrables organismes publics qui ont d’habitude moins de réticence à distribuer l’argent des autres. Selon le réalisateur, Nicolas Boukhrief,

« Les structures de financement public sollicitées ont botté le film en touche dès les premières strates de décision, en trouvant le sujet du film bien trop anecdotique ou marginal. »

Finalement financé par M6 et tourné en octobre, il se retrouvera à nouveau en manque de fonds à la suite des attentats de janvier, et l’équipe aura dû batailler pour trouver un autre distributeur. Ce 13 novembre, la poisse s’est donc à nouveau abattue sur ce film, qui a pourtant, au-delà de sa trame presque prophétique, le mérite d’aborder aussi les mécanismes qui se mettent en place dans les banlieues, dans les cités, et qui aboutissent aux tragiques événements récents.

Mais voilà. Pour en savoir plus, il faudra attendre. Attendre même plusieurs mois, parce que montrer ce film choquerait, parce que ce qui y est décrit est trop proche de ce qu’on vient de vivre, parce que, vous comprenez, montrer une réalité comme celle-là (dont beaucoup s’accordent à dire qu’elle est assez bien documentée) n’est pas une bonne idée actuellement, et pourrait même constituer une « provocation » (selon les termes même du distributeur).

Et cette précaution n’est peut-être pas inutile, lorsqu’on voit ce qui s’est récemment passé en Belgique, pour le film « Black » d’Adil El Arbi et Bilal Fallah, qui évoque la problématique des bandes urbaines, et dont une séance a rapidement dégénéré en échauffourées. Rixes qui, au passage, ne débouchèrent sur aucune interpellation selon la police locale. Ben voyons.

Devant ce constat, on ne peut s’empêcher d’être surpris par cette société quelque peu schizoïde, qui, en l’espace de quelques heures, n’hésite pas d’un côté à jouer les gros bras liberticides en plaçant le pays en état d’urgence, en transformant son pédalophile en chef de guerre improbable, en allant bombarder de l’autre côté de la Méditerranée, et de l’autre, hésite franchement à montrer un film qui, finalement, décrit assez bien la situation. Cette société a un mal de chien à policer ses salles de cinéma, semble comme prise de panique de s’exprimer, de montrer une réalité crue pourtant existante, mais n’hésite pas une seconde à prétendre policer le reste du monde.

Cette société cherche autant à s’auto-censurer qu’à réclamer, par dessus, plus de mesures liberticides, et, somme toute, évite tant qu’elle peut de voir certaines réalités en face, notamment la plus douloureuse d’entre elles : ceux qui ont perpétré les actes immondes de vendredi dernier sont certes passés par des camps syriens, mais ils restent, directement et indubitablement, les produits des choix qui furent faits ici, en France. Je reprendrai ici un passage de la note d’intention du réalisateur, assez éclairante :

« Aujourd’hui, des jeunes gens accrochent dans leur studio des portraits de Ben Laden ou de Mohamed Merah, comme d’autres (…) des posters de Michael Jackson ou Justin Bieber. (…) de jeunes imams intégristes s’adaptent à ces nouvelles générations (… et) vont tranquillement jouer au foot avec elles en leur demandant incidemment de passer à la mosquée. (…) Alcool, drogue, échec scolaire, télévision, porno, chômage, sentiment de solitude. Ils savent aborder tous les thèmes actuels avec une intelligence discursive et un sens de la manipulation digne des plus grands chefs de secte. Si bien que chacun de leurs nouveaux fidèles vit sa radicalisation non pas comme un embrigadement, mais bien au contraire comme une renaissance. »

Chaque jour qui passe, la France devient une illusion, un Disneyland ou la parade des amis de Mickey, fortuitement au gouvernement, occupe les visiteurs et les employés. Derrière les décors de carton-pâte et les vitrines potemkine, on joue à être très méchant à l’extérieur, on tremble comme une feuille à l’intérieur et on tait les histoires qu’on ne veut pas entendre.

Surtout celles qui racontent la réalité.

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