La tentation du néoconservatisme français

Police à Paris (Crédits Mikael Marguerie, licence Creative Commons)

L’histoire récente du néoconservatisme américain doit nous mettre en garde contre les possibles excès de la guerre contre le terrorisme.

Par Frédéric Mas.

Police à Paris (Crédits Mikael Marguerie, licence Creative Commons)
Police à Paris (Crédits Mikael Marguerie, licence Creative Commons)

 

« Le prix de la liberté, c’est la vigilance éternelle » (Thomas Jefferson)

Déjà, parmi les commentateurs, on esquisse la comparaison entre les attentats de vendredi dernier et ceux du 11 septembre 2001 (toute proportion gardée). Dans les deux cas, des terroristes s’en prennent à une grande ville occidentale, symbole d’une liberté chèrement acquise au fil des siècles, frappant de stupeur une population qui jusqu’alors vivait dans une toute relative insouciance. Dans les deux cas, la réaction politique se fit rapide, et dans une ambiance d’État d’exception : Washington prit conscience aux lendemains du 11 septembre que la sécurité nationale n’était pas assurée et qu’une majorité d’Américains réclamait une réponse politique forte, ce qui se traduisit par les lois Patriot Act et l’intervention en Irak qui devait chasser Saddam Hussein et le parti Baas.

Aujourd’hui, les multiples failles de sécurité apparaissent au grand jour, et le besoin bien compréhensible d’unité nationale s’est fait sentir par-delà les prises de position et les étiquettes partisanes. François Hollande a donc déclenché, en réponse politique, l’état d’urgence et ordonné des frappes sur la Syrie en représailles aux attentats.

Dans les deux cas, les dernières précautions oratoires face au terrorisme sont tombées face à l’horreur criminelle des terroristes, et tout le monde semble avoir accepté de vivre en état de guerre, et donc d’admettre une réponse énergique de la part de l’exécutif face à des ennemis bien réels.

L’effet 11 septembre

Il nous faut toutefois mettre en garde contre une tentation qui peut apparaître souhaitable sous le coup de l’émotion, mais qui à plus long terme peut s’avérer désastreuse, celle d’un moment néoconservateur français. En effet, aux lendemains du 11 septembre, l’unanimisme patriotique de la classe politique et médiatique américaine, avec le soutien d’une partie de la population, s’est transformé en autoritarisme forcené, à la fois à l’intérieur comme à l’extérieur du pays. Le personnel politique américain s’est retrouvé légitimé du jour au lendemain, passant sous silence son rôle actif dans la poudrière du Proche-Orient.

Quiconque ne communiait pas dans le souvenir des victimes et le désir de vengeance se voyait suspecté, critiquer la pertinence de l’intervention militaire en Irak tout comme le projet de « Grand Moyen-Orient » était automatiquement désigné comme ennemi de l’Amérique et ami des terroristes. Quiconque critiquait l’adoption des lois Patriot Act, à droite comme à gauche, se retrouvait marginalisé et stigmatisé comme Un-American. Les dix années qui suivirent le moment néoconservateur américain furent désastreuses autant pour les États-Unis que pour le reste du monde. Elles furent aussi la démonstration la plus éclatante des limites de la politique en démocratie : une administration minée par les intérêts particuliers et l’irrationalité bureaucratique, persuadée que l’usage de la force et le nation-building pouvaient remplacer toute diplomatie de long terme, y compris avec ses alliés, finit par se retourner contre sa propre population, devenue aussi suspecte à ses yeux que ses ennemis.

Le ressort du néoconservatisme

Ce moment néoconservateur d’aveuglement tragique dont nous faisons encore les frais aujourd’hui n’est pas le résultat d’un complot d’extrême-droite, d’une résurgence du nationalisme américain ou de la captation du pouvoir par une minorité de conspirateurs. Il a été porté par un consensus au sein d’une population ayant soif de justice, parfois de vengeance : il fallait une réponse politique pour punir ces actes criminels. Des conservateurs, des libéraux, des progressistes, et surtout une grande partie de la population peu politisée ont soutenu leur gouvernement et leur armée en les croyant sur parole. Encore aujourd’hui, l’administration Obama a repris à son compte l’héritage politique et sécuritaire de son prédécesseur. L’erreur fut de penser qu’une réaction d’autorité immédiate du pouvoir politique allait comme par enchantement résoudre l’ensemble des problèmes liés au terrorisme. En acceptant de lâcher la bride à l’exécutif, le pouvoir ne fit que se renforcer au détriment des libertés civiles, en cela, l’histoire fut fidèle aux leçons de Bertrand de Jouvenel.

Quelle réponse face au terrorisme ?

On peut au regard de cette histoire encore toute récente comprendre l’attitude de François Hollande, qui répond à l’état de guerre par l’état d’exception, et cherche à combler de manière spectaculaire les attentes de sécurité des citoyens français. Seulement, l’après 11 septembre américain, tout comme l’épisode plus récent de la loi Renseignement, devrait nous mettre en garde : les solutions offertes par l’exécutif sous forme de « jacobinisme botté » en matière de sécurité, malgré leur attrait momentané, pourraient très bien se révéler beaucoup plus nocives pour les citoyens ordinaires que pour le terrorisme.