Démocratie liquide : l’espoir d’une nouvelle participation citoyenne s’évapore

démocratie périclès credits tim brauhn (licence creative commons)

La démocratie liquide : un gadget superfétatoire ?

Par Farid Gueham.

démocratie périclès credits tim brauhn (licence creative commons)
démocratie périclès credits tim brauhn (licence creative commons)

« Démocratie liquide » : l’expression revient souvent chez les analystes politiques lorsqu’ils s’essaient au décryptage des nouveaux mouvements aspirant à court-circuiter la représentation classique, notamment grâce aux nouveaux outils du numérique. Mais à quoi le concept fait-il plus exactement référence ? Né à la fin des années 2000 et mis en application au même moment, le mouvement de la démocratie liquide est en quelque sorte la rencontre entre la démocratie représentative classique, telle que l’on peut la connaître dans nos démocraties occidentales, et la démocratie directe qui s’exerce le plus souvent par des mandats ou par voie référendaire. L’actualité grecque très immédiate du référendum de juillet 2015 sur les mesures d’austérité en est un exemple parlant.

C’est le « Parti Pirate » qui a le plus largement théorisé la démocratie liquide

Ce parti a émergé sur la scène politique au début des années 2000, en s’appuyant largement sur des outils techniques pour mettre en place un nouveau « régime ». Car la dimension numérique est très présente, avec un processus de délibération qui s’opère via des outils techniques, des plateformes virtuelles et l’utilisation quasi-exclusive des logiciels libres. Plusieurs hypothèses sont émises sur l’origine de l’expression « liquide » : certains évoquent l’ouvrage de Zygmunt Bauman, Liquid Love, d’autres, le livre de Benjamin R. Barber Strong democracy, au cours duquel l’auteur esquisse les pistes d’une réforme du modèle démocratique. Chez Bauman, le terme « liquide » doit être considéré dans sa dimension la plus péjorative. Il parle de la démocratie liquide comme d’un délitement, une « liquéfaction sociale », dictée par un individualisme forcené et l’émancipation érigée comme principe de vie. L’avènement d’un postmodernisme individualiste en somme.

Mais pour le Parti Pirate, cet individualisme et cette émancipation sont exclusivement positifs : partant du constat simple que notre démocratie représentative est en panne et en s’appuyant sur tous ses dysfonctionnements, le parti prône une nouvelle mobilisation : celle du numérique. Parmi ces outils, le « liquid feedback » : à travers lequel chaque membre peut faire remonter ses propres propositions, ou déléguer sa voix à une autre personne pour se prononcer sur une mesure. Un moyen de rendre un pouvoir politique aux citoyens, oubliés par le système de représentation classique.

Y-a-t-il une différence entre la démocratie directe et la démocratie liquide ?

La démocratie directe se base sur l’obligation, sur un impératif. L’obligation de se prononcer sur une proposition de loi. La démocratie liquide se veut plus « responsabilisante » et plus ouverte. Car tous les délibérateurs de l’Agora et, non plus les seuls membres élus, peuvent s’ils le souhaitent, prendre part au débat. On peut ainsi être actif, ou décider de ne pas l’être. Paradoxalement, cette grande liberté sera aussi le point faible du Parti Pirate qui n’arrivera jamais à mobiliser au-delà de ce seuil décisif à partir duquel le processus décisionnel devient opérationnel. Conséquence : le parti disparait peu à peu, en Europe, en Belgique. Le second point faible du Parti Pirate, c’est son incursion dans le système de représentation classique. Même si la plupart des candidats n’ont pas été élus aux postes de députés européens par exemple, le parti pirate s’est en quelque sorte « liquéfié ».

En Allemagne et en Belgique, le parti s’est montré plus résistant

Outre Rhin, le Parti Pirate a même envoyé quelques eurodéputés à Bruxelles, comme Julia Reda. Cette benjamine du « Piratenpartei Deutschland » siège au parlement européen sous la mouvance « Verts/Alliance libre européenne ». Elle est particulièrement active sur les questions très délicates des droits d’auteurs. Investie de son mandat européen, Julia Reda se trouve confrontée à un dilemme de taille : celui de ressusciter un parti politique en panne, au milieu d’un environnement politique qui lui, s’appuie exclusivement sur ce système des partis. Lors d’une interview réalisée en février 2014 par Télé Bruxelles, Marwan el Moussaoui, secrétaire général du Parti Pirate, veut rassurer et crédibiliser son mouvement. « Le titre de notre programme c’est ouvrir le jeu. Comprenez le jeu démocratique. Cela ressemble à une espèce de pléonasme, puisque dès lors qu’une démocratie est fermée, est-elle toujours une démocratie ? Nous sommes dans une autre époque, il y a de nouvelles façons de faire qui existent et qui se répandent dans toutes les sphères d’activité humaine. On fait de la finance de façon participative, on fait du journalisme de façon participative, on créé sa boite de façon participative. Il n’y a aucune raison que le champ politique soit hermétique à cette nouvelle façon de faire ».

Les partis pirates évoluent au gré des spécificités politiques nationales, avec toutefois, un dénominateur commun : lorsque le parti tente une entrée dans le système de représentation classique, il a tendance à s’aliéner une partie de sa base qui ne vit pas toujours très bien les compromis et les accords politiques auxquels une personne qui a été élue doit se soumettre. Outre le Parti Pirate, on compte d’autres tentatives de démocratie liquide comme le mouvement 5 étoiles de Beppe Grillo, qui s’appuie aussi des schémas identiques, ou encore le mouvement Demos, à Bologne, à Hambourg. De façon plus légère, la ville de Paris propose, via sa plateforme, un budget participatif pour choisir les orientations budgétaires du financement des projets urbains ou culturels. Le risque de cette démocratie liquide de façade et de s’approcher davantage de l’artifice de communication plus que d’une représentation alternative.

La démocratie liquide : un gadget superfétatoire ?

C’est l’écueil vers lequel on dirige la plupart des initiatives entamées. Près de nous, un exemple très récent illustre bien cette dérive : c’est le projet de loi sur le numérique d’Axelle Lemaire. Le Premier ministre soutenait la loi, affirmant que le texte pourrait être amendé par les internautes. Mais dans les faits, les internautes ne vont pas faire la loi ! Réduisant le texte à une sorte de gadget… Pour Pierre Haski, journaliste co-fondateur du site Rue89, le constat est le même partout en Europe. « Il y a un désenchantement des citoyens par rapport à cette démocratie, qui fait que, tous les cinq ans, on nous demande notre avis et que pendant les cinq années du mandat, les élus font souvent tout ce qu’ils veulent et bien souvent le contraire de ce pour quoi ils ont été élus. Et dans les exemples, c’est vrai que celui de Bepe Grillo et son mouvement 5 étoiles est intéressant parce qu’il est parti d’une tentative d’expérimenter sur une grande échelle le mariage de cette démocratie représentative et du numérique ». Entre outil de communication et vecteur de propagande populiste, la démocratie liquide semble s’éloigner chaque jour un peu plus de sa quête pour une participation citoyenne libre et transparente.

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