Immigration (7) : faire les choses correctement

Maze Puzzle-FutUndBeidl(CC BY 2.0)

Les hommes politiques devraient créer davantage de voies légales facilitant l’accueil des travailleurs étrangers.

Tenter de bouger pour avoir un avenir meilleur pour soi-même et sa famille est légitime. Les hommes politiques devraient créer davantage de voies légales facilitant l’accueil des travailleurs étrangers.

Par Francisco Moreno

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Maze Puzzle-FutUndBeidl(CC BY 2.0)

« Il n’y a pas suffisamment de filières légales ouvertes à ceux qui veulent migrer et dont l’offre de travail peut être utile. » – Brunson McKinley.

« Le vrai débat se situe entre accepter la réalité et le déni. L’origine du problème vient du déséquilibre entre le nombre croissant d’étrangers qui se présentent et le nombre insuffisant de visas à pourvoir. » – Alvaro Vargas Llosa.

« Autoriser davantage l’immigration sous une forme légale pourrait paradoxalement permettre de réduire le nombre total d’immigrés. » – Steve Chapman.

« Les processus migratoires sont par nature des phénomènes de long terme, tandis que le cycle de la politique est essentiellement de court terme et souvent déterminé par la durée d’une période électorale. » – Stephen Castles.

« Prélever une certaine somme d’argent à l’entrée serait un moyen beaucoup plus efficace pour contrôler l’immigration que l’utilisation de quotas et d’autres systèmes de contrôle bureaucratiques. » – Gary Becker.

Le système actuel autour de l’immigration empêche les gens les plus honnêtes et les travailleurs d’autres pays qui veulent améliorer leur situation de le faire légalement. Les phénomènes migratoires dans le monde sont de nature persistante, car il y a de fortes motivations derrière. Les travailleurs peu spécialisés ont tendance à être moins nombreux dans les pays développés, tandis qu’il y en a en abondance dans les pays sous-développés. Malheureusement, la clandestinité est désormais une voie beaucoup plus efficace que la voie légale pour immigrer, parce que cette dernière ne répond pas aux besoins réels de l’économie et, avec les procédures longues et fastidieuses qu’elle comporte, tend à limiter le nombre d’immigrés en situation régulière. Ceci est le résultat de la planification bureaucratique.

Il existe la possibilité d’accroître les échanges commerciaux pour atténuer les flux migratoires, et d’éliminer tous les obstacles à l’entrée de produits provenant de pays qui exportent de la main d’œuvre. Permettre résolument la spécialisation des pays en voie de développement est une option valide mais insuffisante. L’immigration reste quelque chose de nécessaire.

Celle-ci rend possible le rapprochement entre le capital et la main d’œuvre. Elle réduit par conséquent la misère des pauvres. Le processus inverse – consistant à transférer le capital économique là où se trouve le capital humain en abondance – n’est ni facile ni immédiat même en cette époque de mondialisation inachevée. La sécurité juridique et institutionnelle nécessaire pour cela est difficile à obtenir et à conserver dans la plupart des pays en voie de développement.

Comme n’a cessé de l’écrire Alex Nowrasteh, analyste au Cato Institute, toutes les mesures de sécurité du monde ne pourront empêcher les travailleurs immigrés déterminés à aller là où les opportunités économiques existent. Il est nécessaire par conséquent pour les gouvernements des pays d’accueil d’adopter une approche plus réaliste et souple du phénomène de la mobilité internationale des travailleurs.

Les hommes politiques devraient arrêter d’orienter les débats vers l’opportunité d’« amnistier », d’emprisonner ou d’expulser les sans-papiers, et se concentrer sur la prise de décisions raisonnables et immédiates endiguant leur nombre. L’Histoire, ainsi que bien des facteurs économiques, suggèrent que la meilleure façon d’y parvenir serait de créer davantage de voies légales facilitant l’accueil des travailleurs étrangers. Aussi étrange que cela puisse paraître, les immigrés préfèrent vivre dans la légalité plutôt qu´à travers l’économie souterraine, où ils ne peuvent tout simplement pas améliorer leurs conditions de travail, où ils n’ont pas accès au crédit, ne peuvent pas améliorer leur productivité, et où s’enrichissent les trafiquants d’êtres humains et de faux papiers à leurs dépens.

Par conséquent, il faudrait régulariser (et non amnistier) ces millions d’immigrés en situation irrégulière (à tort décrits comme des délinquants) qui travaillent déjà et vivent parmi nous, en contrepartie du paiement d’une sorte de redevance au montant raisonnable, sans oublier les contrôles de sécurité habituels. D’autre part, à l’avenir, pour éviter d’avoir à régulariser de nouvelles vagues de personnes en situation irrégulière, le bon sens devrait nous inciter à remettre en cause les réglementations qui sont contreproductives, de même que vouloir minimiser les coûts administratifs et, par conséquent, faciliter considérablement dans les pays riches l’octroi de visas ou de permis de travail. De nos jours ces autorisations sont beaucoup trop rares. Ainsi les voies légales pour entrer dans un pays deviendraient plus prééminentes et les immigrés seraient incités à se détourner de l’économie souterraine, améliorant ainsi leur situation juridique et réduisant leur exploitation par les mafias ou des entrepreneurs sans scrupules. De cette manière nous stimulerions également le modèle de l’immigration circulaire déjà développé dans un précédent article.

Hommes politiques et bureaucrates doivent comprendre que pour lutter contre l’existence de n’importe quel marché noir, il faut inévitablement réduire les coûts de la légalité. Ne pas intégrer les immigrés au marché légal coûte bien plus à la société que de les maintenir dans la clandestinité.

Cela ne signifie pas bien sûr que le pays d’accueil ne doit pas veiller à la sécurité du territoire pour empêcher l’entrée de criminels. Ces mesures n’iraient pas à l’encontre du politiquement correct, mais en plus elles seraient moralement et financièrement utiles.

Ceci étant, réduire les coûts d’entrée ne signifie pas du tout entrer gratuitement ni automatiquement. Il faudrait établir un marché des droits d’immigration, et démanteler un grand nombre des mesures décrétées par les gouvernements qui sont trop restrictives. La solution radicale proposée par Gary Becker semble la meilleure alternative à tout ce fatras de règles qui visent aujourd’hui à rationner l’immigration. Autrement dit, nous devons penser l’immigration comme un marché, et donc l’excès de demande actuellement pour venir dans les pays riches doit entraîner l’augmentation du prix de l’accès aux avantages qu’ils offrent.

De fait, il existe déjà depuis longtemps une pratique établie dans de nombreux pays consistant à vendre des droits de résidence à de riches étrangers. Nous avons l’expérience récente en Espagne d’octroyer un permis de séjour à des étrangers à condition qu’ils achètent dans l’immobilier mais seulement au-dessus d’un prix plancher. Cela ne signifie pas non plus qu’il faudrait toujours débourser une somme d’argent aussi conséquente. Il suffirait de mettre un prix suffisamment élevé, mais abordable, pour avoir le droit d’entrer légalement dans le pays d’accueil ; un prix suffisant pour donner de la valeur au droit d’immigrer, mais point trop excessif pour permettre d’expulser les mafias du marché. En fin de compte les immigrés paient déjà un prix non négligeable aux mafias et marchands de faux papiers, et ce parce qu’ils doivent se confronter à une grave pénurie de moyens pour entrer légalement. Au final ce n’est pas tellement une question de prix, mais de qui sera payé.

Le monopole de l’entrée légale dans tous les pays est actuellement détenu par le gouvernement, ainsi celui-ci pourrait moduler le prix pour rendre l’entrée clandestine très peu attrayante. De la sorte, on pourrait atteindre deux objectifs simultanément : réduire le nombre de clandestins et créer une nouvelle source de revenus pour l’État permettant de réduire le fardeau fiscal des contribuables autochtones.

Si pour certaines personnes il est inacceptable d’établir des frais d’entrée aux immigrés sans ressources financières et sans possibilités de financement, pour ces cas-là nous pourrions mettre en place des programmes spécifiques pour travailleurs temporaires, ou prendre exemple sur ce qui se pratiqua aux États-Unis après la Seconde Guerre mondiale pour attirer des travailleurs mexicains dans l’agriculture, mais adaptés aux besoins actuels, pour parvenir à une solution satisfaisante permettant sécurité et contrôle des flux. Ces programmes devraient être guidés par les principes suivants : tous les travailleurs étrangers qui ont l’intention de résider quelques mois dans un pays devraient être rapidement pourvus de documents d’identité, les permis de séjour devraient être, au moins initialement, de court terme et facilement renouvelables, le statut légal du travailleur temporaire devrait être similaire à celui du touriste qui réside temporairement dans un pays hôte (en clair, cela ne devrait pas être une voie automatique vers la citoyenneté ou pour obtenir des droits sociaux), il faudrait éviter une bureaucratie onéreuse et ne pas autoriser l’intervention gouvernementale sur le marché du travail, mais plutôt encourager la participation du secteur privé afin de faciliter le replacement des étrangers. Le travailleur temporaire devrait laisser au début une sorte de dépôt de garantie à récupérer quand il repartirait (après avoir vérifié qu’il a respecté toutes les exigences du programme d’immigration sur lequel il s’était engagé, et d’autres lois du pays hôte), il devrait se mettre en recherche d’une sorte d’employeur/sponsor (ou, pour ce dernier, un remplaçant quand l’emploi n’est plus pourvu ) dans un délai raisonnable (le cas échéant il devrait alors quitter le pays et récupérer son dépôt de garantie) et, enfin, des sanctions devraient s’appliquer (pénalités financières et/ou interdiction d’entrée sur le territoire) pour ceux qui ne respecteraient pas leurs engagements au sein du programme « temporaire » étant donné qu’il ne serait plus justifié de travailler en dehors du système, en particulier celui qui favorise la libre entrée.

En outre, si les syndicats sont vraiment préoccupés par les possibles abus que subiraient certains travailleurs immigrés temporaires, la solution serait d’encourager des visas « portables » et non liés à un employeur spécifique, de sorte que le travailleur étranger aurait du pouvoir de négociation face à l’employeur et ne serait pas entièrement dépendant de lui.

Quel que soit le mécanisme choisi pour rendre moins étanches nos frontières et libéraliser les lois sur l’immigration, il serait absolument nécessaire de prendre une série de mesures complémentaires, comme nous le verrons dans de prochains articles, pour éviter d’exacerber les conflits avec les nouveaux arrivants ou que les peurs de certains autochtones face à une « invasion » soient davantage alimentés. On devrait donc restreindre à tout nouvel arrivant le droit de bénéficier de l’aide sociale jusqu’à ce qu’il ait cotisé au moins un certain nombre d’années ; on devrait cesser aussi toute politique multiculturaliste et de discrimination positive, de même que le droit de vote aux élections, à l’exception des élections locales, jusqu’à répondre à un certain nombre d’exigences. Il conviendrait enfin de concentrer les ressources existantes, tant celles concernant les gardes-frontières comme des agents chargés de l’ordre public, pour éviter des situations répréhensibles d’un point de vue pénal ; et de ne pas gaspiller des ressources comme cela est le cas actuellement dans la poursuite et l’arrestation de « clandestins » comme s’ils étaient des délinquants. Tout ceci serait imparfait mais bien mieux, comme Bryan Caplan le dénonce, que de traiter les immigrés pire que des étrangers.

Il faudrait également impliquer davantage les administrations locales, car elles sont plus proches des citoyens et les organes administratifs municipaux sont le plus directement touchés par l’arrivée d’étrangers, en commençant d’abord par leur donner les ressources nécessaires pour l’entretien des infrastructures de base ou pour assurer l’ordre public. Aujourd’hui, la compétence en matière d’immigration est exclusivement réservée, à quelques exceptions près, aux gouvernements nationaux. Il faut changer cela : les autorités locales devraient également participer à la gestion de ces phénomènes comme cela se passe actuellement au Canada.

Certes, pour désactiver les craintes parmi les populations des pays d’accueil, il serait souhaitable initialement de fixer un quota d’entrée de travailleurs étrangers beaucoup moins strict qu’aujourd’hui ; mais quota tout de même. Hayek lui-même déconseillait un afflux massif et soudain d’immigrés dans un pays en particulier car il donnerait lieu à des réactions nationalistes incontrôlées et dangereuses. C’est une chose que d’être libéral et partisan d’une plus grande ouverture des frontières, c’en est une autre que d’être un défenseur extrémiste d’une idée, indépendamment de ses conséquences pratiques. En ce sens, Julian Simon proposait de fixer un objectif de population étrangère à accepter (l’équivalent de 0,5% ou 1% tout au plus de la population d’accueil), et une fois atteinte cette limite, vérifier si avaient surgi ou non des externalités négatives d’une relative importance. S’il était avéré qu’une telle chose avait eu lieu, alors on ralentirait pour un certain temps le rythme d’ouverture des frontières. Le cas échéant, on fixerait de nouveaux objectifs en termes d’acceptation et d’accueil de travailleurs étrangers.

Tenter de bouger pour avoir un avenir meilleur pour soi-même et sa famille est légitime et moralement irréprochable. Ces lois instituant des quotas ou des restrictions excessives à l’immigration et qui, par ce biais font des travailleurs des clandestins ou des criminels par le simple fait d’être nés ailleurs sont des lois immorales et injustes. Seules des actions à proprement parler peuvent devenir illégales, jamais les gens eux-mêmes. Un système bureaucratique qui jette des êtres humains dans l’illégalité par leur simple origine est un système fondamentalement vicié et qui doit être réformé dans son intégralité.

Les défenseurs tenaces de ce statu quo qui ressemble à un apartheid mondial de lois restreignant l’entrée aux étrangers peuvent bien protester en disant qu’après tout c’est la loi, il conviendrait de rappeler que tout au long de l’Histoire de l’humanité, bien des choses immorales ou stupides se sont converties en loi comme ce fut le cas avec l’esclavage, la prohibition ou la ségrégation raciale à travers les lois Jim Crow. Dans ces moments-là je rappelle toujours ce que disait F. Bastiat à propos des lois : le plus sûr, pour que les lois soient respectées, c’est qu’elles soient respectables. Quand se manifeste un mépris généralisé envers des lois qui limitent excessivement l’immigration, de la part d’immigrés sans papiers ou d’autochtones désireux de les embaucher, sans hurler au complot, c’est qu’elles vont à l’encontre de la nature humaine. Les autochtones rétifs à l’immigration peuvent bien essayer de se parer de vertus en se référant aux lois en vigueur, ils souffrent de la même myopie qu’avaient à l’époque les partisans de l’esclavage, les prohibitionnistes de l’alcool ou les ségrégationnistes. Ceux-ci défendaient ces lois spécifiques simplement parce qu’elles étaient en vigueur, mais c’était pourtant très manifestement des lois injustes et contreproductives.

Défendre la primauté du droit ne signifie pas inconditionnellement défendre toute mesure légalement approuvée. Les lois doivent en plus être légitimes et celles qui violent les droits fondamentaux des individus doivent être révoquées comme ce fut le cas à l’époque avec les lois sur l’esclavage, les lois promulguant la ségrégation raciale ou le 18ème amendement à la Constitution américaine.

Le professeur de philosophie à l’Université d’Ohio, Mark LeBar, a retranscrit parfaitement l’état actuel de la situation, choses que font toujours les bons penseurs. L’immigration clandestine est, selon ce professeur, l’une des rares problématiques dans l’agenda des hommes politiques qui pourrait vraiment être résolue avec une baguette magique : faites qu’elle devienne légale.

(À suivre)


Traduit de l’espagnol.

Lire aussi : (1) Scénario théorique(2) La meilleure aide au développement(3) Cinq forces irrésistibles(4) Craintes nativistes(5) Plus de harcèlements à l’encontre de la « dernière ressource »(6) Les obstacles et leurs effets négatifs

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