Russie : la Bérézina économique

Vladimir Poutine 2 (Crédits World Economic Forum, licence Creative Commons)

La prospérité économique ne semble pas être l’objectif majeur du Kremlin, ce qui devrait inquiéter.

Par Jacques Garello.

Vladimir Poutine 2 (Crédits World Economic Forum, licence Creative Commons)
Vladimir Poutine 2 (Crédits World Economic Forum, licence Creative Commons)

Tous les indicateurs conjoncturels sont au rouge. Une communication de la Banque Centrale de Russie ne cache pas les difficultés actuelles, mais prévoit une amélioration pour la deuxième partie de l’année 2016. Cet optimisme est de pure façade, car tout le monde sait bien que ce sont les structures qui sont inadaptées. L’économie russe n’a jamais bénéficié de l’élan de sa libération. Mais la prospérité économique n’est pas l’objectif majeur du Kremlin.

Voilà de quoi s’inquiéter peut-être.

La Bérézina

Pour se faire une idée, même atténuée, de la conjoncture en Russie, il suffit de se référer au rapport de la Banque Centrale de Russie publié la semaine dernière. Certes le taux de croissance semble enviable (comparé à celui du reste de l’Europe) : il pourrait même passer de 3,9 % actuellement à 4,4 % l’an prochain : ce sont les données et les prévisions de la Banque, qu’il faut évidemment traiter avec prudence. Mais d’autres chiffres ne peuvent être masqués : une inflation à 15,8 %, une dévaluation de 45 % du rouble par rapport au dollar en moins de six mois, l’effondrement du cours mondial du baril de pétrole, principale recette à l’exportation, et le poids du blocus européen, qui prive les Russes de plusieurs produits de première nécessité, notamment pour l’alimentation. Évidemment, ce sont ces derniers éléments que la Banque met en avant, pour suggérer que le malaise est accidentel, et ne doit rien à la politique économique menée par le Kremlin. D’ailleurs, en conclusion, la Banque se refuse à réviser son taux d’intérêt : la politique monétaire « expansionniste » ne changera pas.

Une économie politisée et désarticulée

En fait, les espoirs nourris pendant l’ère Eltsine n’ont jamais eu de suite. Certaines causes remontent à loin. Lorsque l’ossature des grands kombinats (groupes industriels géants) a été démantelée, la propriété des nouvelles entreprises a été confisquée par des directeurs et des équipes qui les ont rachetées à vil prix. Ainsi les nouveaux millionnaires et la mafia ont-ils colonisé l’industrie. Ils sont toujours en place, dans la mesure où ils n’ont pas contrarié le pouvoir en place, qui n’a cessé de se renforcer avec l’ère Poutine. L’exemple le plus significatif est celui de Gazprom. Monopole du gaz naturel et du pétrole russes, l’une des cinq plus fortes capitalisations boursières du monde, cette entreprise est en fait sous contrôle de l’État russe, qui détient la majorité des actions. Gazprom a deux mérites aux yeux du Kremlin : elle alimente 20 % du budget de l’État et elle exerce un chantage sur les pays européens clients.

Parallèlement, le reste de l’économie n’a pas eu le développement attendu, si l’on excepte l’implantation d’usines européennes en quête de main d’œuvre russe à bon marché. En particulier, l’agriculture est toujours désorganisée, ce qui place la population russe sous dépendance des importations alimentaires. La structure du commerce russe est donc exactement celle d’un pays sous-développé : exportation de ressources naturelles et importation de produits manufacturés.

L’arroseur arrosé

Après avoir cru mettre les Européens, voire les Américains, à sa merci, le Kremlin subit actuellement des revers. D’une part le marché mondial des produits pétroliers et des matières premières s’est inversé. Le chantage aux oléoducs et aux prix a moins de prise, et les recettes ont diminué en quelques mois – à ce jour on estime la perte à quelque 10 milliards de dollars.

D’autre part le chantage sur l’Ukraine a mal tourné, et les Européens ont mis en place un embargo qui renchérit les importations vitales pour la population russe. Les prix de détail ont bondi, et la Banque Centrale n’a pas l’intention de lutter contre l’inflation. Enfin, la Commission Européenne a réagi contre le dumping des prix du gaz pratiqué par Gazprom, qui vend à l’étranger entre quatre et six fois plus cher qu’aux nationaux. La politique économique, naguère agressive, tourne à l’avantage de l’étranger.

Politique d’abord

Les mécomptes économiques de son pays perturbent-ils Vladimir Poutine ? Il ne semble pas. Il dispose d’un filet de sécurité avec sa place dans le marché mondial de l’énergie, même si elle n’est plus dominante comme naguère. Les réserves de l’Arctique sont une promesse de recettes futures, dont les Russes revendiquent la propriété. Les placements dans plusieurs branches de l’économie mondiale (assurances, finances, sport) demeurent rentables.

Mais, par-dessus tout, c’est l’impérialisme qui guide la politique du Kremlin. La reconquête de la grande Russie a été bien avancée jusqu’à présent en dépit de la résistance de l’Ukraine et de la Géorgie. La présence de troupes russes au Moyen Orient et le soutien à Damas rendent difficile toute solution pacifique dans la région. La solidarité avec les pays du BRIC, en particulier le Brésil et la Chine est un axe diplomatique confirmé et efficace dans les négociations mondiales.

Ces relations internationales s’organisent au nom de la souveraineté de la Grande Russie, ce qui vaut à Poutine toute sa popularité. Le pouvoir intérieur du Kremlin vient d’être confirmé par les élections régionales : plus de 90 % des votants pour l’Union Russe, et aucun siège pour la maigre opposition, sinon celle du Parti Communiste ; les libéraux ont disparu de la vie politique russe. La liberté aussi. Ne pas oublier que la Bérézina a été une victoire du tsar.

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