Peut-on se moquer de tout ?

charlie credits Marc Wainwright Photography (licence creative commons)

Est-il encore permis de blasphémer en Occident ?

Par Guy Sorman.

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Il y a dix ans, éclatait la « crise des caricatures » après que Flemming Rose, directeur du journal danois Jyllands-Posten, décida d’y publier des caricatures de Mahomet. Les activistes du monde musulman, on s’en souvient, en furent outragés ; Flemming Rose fut accusé d’islamophobie par des occidentaux bien-pensants et non musulmans. Depuis lors, il vit sous la protection de la police entre les États-Unis et le Danemark.Au début de cette année, l’assassinat des journalistes de Charlie Hebdo à Paris fut un tragique épisode supplémentaire dans cette bataille pour le droit à la satire que revendique Flemming Rose. Par-delà ce droit, voire même ce devoir de caricaturer et de blasphémer, Flemming Rose en a tiré un livre important La tyrannie du silence, publié par le Cato Institute aux États-Unis, et par FAES en Espagne, deux Fondations attachées à la liberté d’expression. Comme l’a observé José Maria Aznar, président de FAES à Madrid, revendiquer cette liberté fait de vous, aujourd’hui en Occident, un « dissident ».

Il est paradoxal que le droit de tout dire, y compris du mal de soi par l’autocritique, fondement de toute la pensée occidentale, rende les Occidentaux soudain si mal à l’aise au point que bien des journaux en Europe et aux États-Unis hésitent à reproduire les caricatures de Charlie Hebdo, comme hier celles de Jyllands-Posten. De l’autre côté, la presse iranienne n’hésite pas à organiser des concours de caricatures niant l’Holocauste tandis que les pochades antisémites constituent l’ordinaire des médias égyptiens. Dans la guerre culturelle et réelle qui, en ce moment et pour longtemps, oppose les Occidentaux aux djihadistes de l’Islam, se taire par crainte d’offenser l’ennemi est-ce la bonne stratégie ? Flemming Rose est persuadé du contraire – moi aussi – mais nous devons bien constater que le silence que nous nous imposons à nous-mêmes gagne du terrain, qu’il devient oppressant. Il ne s’agit pas d’ailleurs que de l’Islam ni seulement de l’Europe.

Considérons les États-Unis dont le Premier amendement à la Constitution garantit en principe une totale liberté d’expression, fut-ce pour défendre les plus mauvaises causes. De tradition, il était considéré par les Américains qu’il valait mieux laisser s’exprimer les pensées les plus viles de manière à susciter un débat plutôt que le dissimuler. Les Européens, eux, ont fait le choix inverse, en particulier après la Seconde guerre mondiale : au lieu d’un Premier amendement, se multiplient en Europe des lois qui criminalisent le déni de l’Holocauste, le racisme, l’antisémitisme et récemment le déni du génocide des Arméniens par les Turcs. Douter est un crime, débattre est haïssable. Très bien. Mais le nombre des racistes ou des antisémites diminue-t-il plus vite là où il leur est interdit de s’exprimer que là où ils ont le droit de s’exprimer ? Le Premier amendement américain me semble, a priori, plus efficace contre la haine que d’enfouir cette haine, mais allez savoir : les instruments de mesure nous manquent.

Des voix s’élèvent maintenant en Europe pour que l’islamophobie à son tour soit bannie par la loi : le nombre des attentats djihadistes reculera-t-il ? N’est-il pas absurdement rationaliste de construire une relation arithmétique entre le nombre de caricatures de Mahomet publiées dans la presse occidentale et le nombre d’attentats perpétrés en Europe ? Par-delà ce débat sur la manière de traiter de l’islamisme et de l’islamophobie, on s’inquiètera avec Flemming Rose d’une tendance à l’autocensure plus générale aux États-Unis, en dépit du Premier amendement, autant qu’en Europe avec la prolifération de ces lois qui imposent le silence. Dans l’ensemble des sociétés occidentales, monte une sorte de pression sociale qui multiplie les interdits du langage : les Universités américaines à cet égard deviennent des laboratoires caricaturaux de la « pensée correcte » où le « confort moral » de l’étudiant l’emporte sur tout esprit critique. Exemple connu : parce que Mark Twain parle des « nègres » dans Tom Sawyer, on se garde d’étudier Mark Twain. À force de protéger « les minorités », celles-ci déterminent le penser et le parler correct et ces minorités se multipliant (ethniques, religieuses, sexuelles etc.) il n’y a plus guère de majorité. Le libre-penseur à l’esprit critique aiguisé deviendra bientôt l’ultime minorité, à protéger ou à enfermer dans un zoo.

Cette démission de l’esprit occidental et la tyrannie du silence nous ramènent au combat avec les djihadistes qui va se mondialisant. Notre silence est leur victoire. Pire, notre silence dissuade les musulmans modérés, c’est-à-dire les musulmans normaux, de prendre la parole. Si nous, non-musulmans, n’accusons pas les djihadistes d’être les vrais blasphémateurs, nous dissuadons par contagion tous les autres musulmans de dénoncer ces djihadistes.

Pour mémoire, rappelons que le marxisme a trop longtemps prospéré comme pensée dominante parce qu’à l’Ouest il était de bon ton de s’afficher comme pro-soviétique et anti-impérialiste. Aujourd’hui, non-musulmans et musulmans, nous sommes confrontés à un nouveau totalitarisme, un « fascisme vert » : il prospère sur notre veulerie, la crainte virtuelle de certains de passer pour islamophobes et la crainte sur le terrain de faire la guerre au « Califat » pour ne surtout pas ressembler à George W. Bush. Eh bien, ces comportements sont concluants : le pacifisme occidental fait le bonheur des djihadistes, comme celui de Poutine et de la dictature chinoise. La peur panique de passer pour islamophobe, russophobe ou sinophobe émascule l’intelligence des faits. Caricaturistes, à vos crayons ! Les sujets de dérision ne manquent pas.


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