Le logiciel va manger le monde

Pac man Double Pinch Pot Ceramic Boynton (10) credits Boynton via Flickr ((CC BY 2.0)

La révolution de l’information portée par le logiciel est en train de changer l’ensemble de l’économie. Attention, tenons-nous prêts au changement !

Par Philippe Silberzahn.

Pac man Double Pinch Pot Ceramic Boynton (10) credits Boynton via Flickr ((CC BY 2.0)
Pac man Double Pinch Pot Ceramic Boynton (10) credits Boynton via Flickr ((CC BY 2.0)

En août 2011, Marc Andreessen écrivait, dans le Wall Street Journal, un article intitulé « Why software is eating the world », ou pourquoi le logiciel mange le monde. Cet article était prophétique, et jamais l’évolution envisagée par son auteur à l’époque n’a été autant d’actualité.

Pour ceux qui ne le connaissent pas, rappelons qu’Andreessen est l’auteur du premier navigateur Internet de l’histoire, Mosaïc (ancêtre d’Internet Explorer). C’est également le co-fondateur de Netscape, qui a en quelque sorte inauguré la révolution Internet en 1995 avant d’être terrassé par Microsoft dans les années 2000. Aujourd’hui, Andreessen est un investisseur en capital risque (VC) et l’un des plus fins observateurs de la scène entrepreneuriale mondiale.

Son argument est simple : de plus en plus, ce qui fait la valeur d’une industrie consiste en l’information qu’elle manipule, et cette information est manipulée par le logiciel. Ergo, de plus en plus de ce qui fait la valeur d’une industrie est le logiciel.

J’ai vécu personnellement cette évolution lorsque je travaillais dans l’industrie de la téléphonie mobile. Ma startup fournissait un moteur d’interface utilisateur aux fabricants et opérateurs du secteur. À l’époque, la téléphonie mobile était essentiellement une question d’électronique et de réseau. Les leaders du secteur possédaient une expertise dans ces deux domaines. Alors que les téléphones devenaient de plus en plus sophistiqués, ils ajoutaient des éléments logiciels pour gérer les nouvelles fonctions. Le logiciel prenait de plus en plus d’importance, mais on restait dans un paradigme électronique et radio. Le logiciel était subalterne.

Tout a changé en juin 2007, avec l’iPhone. Ce que Steve Jobs annonce, à ce moment, c’est que le téléphone mobile est devenu un ordinateur qu’on met dans une poche. Sa sophistication est telle que c’est le logiciel, et donc la plate forme associée, qui va être la clé de la création de valeur. Naturellement, le message n’est absolument pas perçu par l’industrie à l’époque. Nous voyions l’iPhone comme un très beau jouet, et personne n’osait en arborer un au salon international de la téléphonie mobile, 3GSM, qui avait lieu cette année-là à Barcelone en février 2008 (je gardais le mien discrètement dans ma poche). La réaction de Nokia à cet égard est caractéristique : un téléphone se définit comme une addition de fonctions, et une bonne plateforme matérielle. Nokia emploie 10.000 informaticiens à l’époque, mais sa plate forme Symbian est archaïque et incapable de s’adapter au tactile simplement, tellement que dans ma startup, lorsqu’on voulait « punir » un codeur, nous le mettions sur un projet Symbian. Jamais Nokia ne comprendra l’importance de sa plate forme et lorsqu’il sera trop tard, il faudra qu’elle aille voir Microsoft, toute honte bue, pour en obtenir une, avant de mourir discrètement. Le téléphone est donc devenu un ordinateur, c’est-à-dire une plate-forme logicielle appliquée à une utilisation particulière.

Il me semble évident qu’une telle évolution est à l’œuvre dans plein d’autres domaines. J’en citerai deux au sujet desquels j’ai récemment eu l’occasion d’échanger avec des responsables. Le premier est celui de la construction. Aujourd’hui se développent les BIM, les building information modelling. Le principe du BIM, c’est qu’un ouvrage est intégralement numérisé, et que tous les acteurs voulant y travailler doivent passer par ce BIM. De fait, le BIM préfigure le futur système d’exploitation de la construction mondiale. La bataille pour son contrôle, et pour le contrôle des standards le régissant, est déjà engagée. Mais les constructeurs traditionnels sont-ils armés face à Google et Apple, voire Dassault Systèmes, pour mener cette bataille ? Comme Nokia, ils ont des compétences en logiciel, indubitablement, mais il faut craindre que, comme Nokia, ils ne perçoivent pas l’importance stratégique de redéfinir leur industrie comme une industrie du logiciel ; ce qui est nécessaire ce n’est pas d’intégrer une compétence BIM au sein de leurs équipes, cela ils y seront forcés de toute façon, mais de faire du BIM la base d’un nouveau modèle d’affaire ; une révolution culturelle et identitaire, en quelque sorte, ce dont sont capables très peu de groupes.

Le second domaine est celui de l’automobile. Tout montre qu’une voiture peut désormais être définie comme un ordinateur sur roues. À part peut-être la source d’énergie, le prochain point de contrôle du véhicule sera, devinez quoi, le système d’exploitation. Et devinez qui en sera le leader ? Impossible de prédire l’avenir, mais il serait étonnant que Google et Apple ne postulent pas au titre. Face à eux, quelles chances ont les Renault ou General Motors ?

Cela ne veut pas naturellement dire que la réussite est garantie : les deux acteurs californiens se sont cassés les dents sur la télévision (quoique les choses évoluent rapidement maintenant que Free Télécom vient, comme Bouygues Télécom avant lui, de choisir Google Android pour sa nouvelle Freebox), mais une chose est sûre : si vous voulez savoir pourquoi votre industrie va devenir une industrie du logiciel, lisez chacune des lignes de l’article d’Andreessen, parce que le logiciel est en train de manger le monde et que vous avez intérêt à vous y préparer.

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