Formation : l’ENA revoit sa copie chez les startups

Partenariat - Entreprise - Personnel (image libre de droits)

L’ENA fait un choix : celui de s’ouvrir aux réalités de la nouvelle économie.

Par Farid Gueham.

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Servir les usagers, les entreprises, c’est d’abord saisir les attentes et les besoins de son époque. En organisant une rencontre entre des startups parisiennes et ses élèves, l’ENA fait un choix : celui de s’ouvrir aux réalités de la nouvelle économie.

Les plans d’avenir des énarques de la promotion Churchill sont pourtant à des années lumières des pépinières d’entreprises : ils visent Bercy, le Conseil d’ État, le corps préfectoral, bien loin des jeunes pousses comme Blablacar, Capitaine trainA little market ou Kisskissbankbank. Des « success stories » à la française incarnées par des patrons à peine plus vieux que les élèves fonctionnaires, comme Céline Lazorthes, fondatrice de Leetchi. Devant les élèves, elle raconte son histoire : « quand je suis allée voir toutes les banques, on me disait, tu es une jeune  diplômée d’HEC de 25 ans, on peut t’offrir un stage.  Je répondais : non merci, mais je ne veux pas de stage, je veux monter ma boite ». Et elle l’a fait. Sa boite, c’est le leader européen des cagnottes en ligne. Une croissance éclair, qui, si l’on en croit la fondatrice, peut aller encore plus loin et encore plus vite s’il n’y avait pas quelques freins (par exemple, une réglementation promulguée tardant à être mise en place). « Six mois à l’échelle d’une startup, c’est une éternité. Il est primordial que les mesures, une fois lancées, qu’elles soient fiscales ou réglementaires, soient pérennisées. Parce que c’est très dur pour nous les startups,  d’avoir une mesure fiscale un jour, puis une autre le lendemain».

Dialoguer avec les acteurs de la nouvelle économie numérique : une petite révolution pour l’ENA.

Les décideurs publics de demain sont conscients du décrochage de l’école avec une économie qui n’attend plus personne. Roy Dauvergne, élève de la promo Churchill et stagiaire chez Areva, prend la mesure du changement des mentalités « Il y a peut-être une époque où l’on pensait que le public et le privé, étaient des mondes qui n’avaient pas vocation à échanger. Au 21e siècle, ça ne fonctionne plus du tout comme cela (…) et si des gens comme nous ne sont pas sensibilisés aux problèmes que rencontrent les chefs d’entreprises, nous ferons mal notre métier ».

Dans la culture de l’école, le stage de terrain est fondamental.

Tous les élèves ont l’obligation de réaliser un stage en entreprise et c’est presque la moitié de la scolarité à l’ENA qui est consacrée aux stages. Un souci de coller à son époque, avec des modules plus concrets, des rencontres avec les PME et les startups. L’objectif est d’affiner toujours plus la vision du tissu entrepreneurial français. Pas de courbettes ou de préséance : l’école n’entend pas se mettre au service des entreprises, comme le rappelle avec ferveur sa directrice, Nathalie Loiseau. Elle est au service de « tous les Français, du secteur privé, public, associatif ». Créer la rencontre, au prix d’un certain choc des cultures pour saisir les mutations de la nouvelle économie était donc presque aussi urgent qu’inévitable.

Tordre le coup aux « prêt-à penser » et montrer l’école sous un nouveau jour

Ne dites pas à Nathalie Loiseau que l’école est ankylosée dans une tradition et un conservatisme désuet. Pour elle, l’ENA colle à la France d’aujourd’hui, « l’administration elle aussi est contrainte à l’évolution et à des adaptations rapides. De la même façon, nos attentes vis-à-vis de l’action publique sont en pleine transformation. Nous ne pouvons pas vivre avec une administration figée. En revanche, ce que l’on attend de l’action publique, c’est une certaine forme de régularité, de prévisibilité ». Pour l’équipe dirigeante de l’école, ce contexte est aussi déstabilisant qu’il est riche de perspectives. C’est le moment rêvé pour devenir « manager public ». Et pour la directrice, c’est même la motivation première qui pousse les élèves à intégrer les rangs de l’école.

Exit les hauts fonctionnaires, place à une génération de managers publics en quête de sens

Cette quête de sens, les élèves de la promotion Churchill la nourrissent de leurs rencontres et de leurs stages. S’ils étaient demandeurs dans ce rendez-vous avec les dirigeants de startups, l’intérêt s’est vite reflété du côté des chefs d’entreprises qui souhaitent maintenir le dialogue. Côté élèves, une question récurrente rythme les échanges : « que peut faire l’État pour vous ?». Et là où l’on pouvait s’attendre à des réponses expéditives et cinglantes comme « allez le plus loin possible et laissez-nous entreprendre », les startuppers ont fait preuve d’une curiosité sincère car ils sont soucieux de voir leurs besoins et leurs attentes prises en compte. Pour Nathalie Loiseau, les entrepreneurs sont eux aussi en quête de sens « ce qu’ils veulent, c’est comprendre la réglementation et ne pas être les victimes de changements intempestifs d’une législation nationale ou européenne, pour conduire leurs business plan en sachant où ils vont».

Au-delà des stages, l’entreprenariat impacte directement le contenu pédagogique de l’école

L’ENA ne se contente pas d’aller à la rencontre des entrepreneurs. Elle les invite aussi à venir animer des conférences et des séminaires dans la scolarité, pour partager leurs expériences, leurs contraintes, leurs visions du service public. La démarche pédagogique est double, car du côté des entrepreneurs, les stéréotypes sont bien ancrés : l’État est souvent le principal frein à la croissance en particulier dans une économie où la majorité des startups sont construites sur un business plan de rupture qui mord parfois sur le cadre de la réglementation. On nous l’assure, l’école ne vendra pas son âme aux entrepreneurs. Elle se veut aussi garante d’une certaine idée du service public : par exemple, lorsqu’on y parle du big data, ce sera le plus souvent sous l’angle de la protection des données personnelles et des libertés individuelles. De nouveaux modules ont vu le jour, « nous sommes en train d’expérimenter des enseignements nouveaux comme « innovation dans l’action publique » mais tout reste à faire ». Le challenge est aussi d’enseigner différemment une économie qui est en train de s’écrire et de se construire « à l’ENA, nous n’apprenons pas les bonnes réponses aux managers publics. Nous les encourageons plutôt à se poser les bonnes questions, à rencontrer les bons interlocuteurs, pour qu’ils deviennent partie prenante de leur économie, dans un processus décisionnel de qualité et cohérent ».

Au fil des échanges, les startups en profitent pour faire passer un message : assez des déclinologues, donnez-nous l’envie de faire et la liberté d’innover !

Accueillants et positifs, les dirigeants de startups tiennent tout de même à faire passer un message aux jeunes énarques : si la France reste une terre fertile pour ceux qui souhaitent entreprendre, les entrepreneurs regrettent « un droit du travail complexe, peu flexible qui n’aide pas les sociétés à se développer », comme le rappelle Nicolas d’Audiffret co-fondateur de A little Market. « On a en assez d’entendre des déclinologues toute la journée. Nous avons besoin que la classe politique et la future classe dirigeante nous accompagne » conclut Vincent Ricordeau, co-fondateur de Kisskissbankbank. L’innovation a trouvé sa place au cœur de la scolarité. Le mois dernier, l’école organisait des rencontres consacrées aux « enjeux du marché unique numérique ». L’intérêt des futurs administrateurs ne relève pas de la philanthropie, il est indispensable et fondamental dans le nouveau cadre du management public national et européen.

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