Réforme du collège : l’affrontement des égalitaristes et des réactionnaires

Une salle de classe dans une école (Crédits : Conseil Général du Val-de-Marne, licence CC-BY-NC-ND 2.0), via Flickr.

Le collège aggrave les inégalités au lieu de les réduire. Sa réforme est indispensable, mais se heurte à des désaccords idéologiques.

Par Yves Montenay

Une salle de classe dans une école (Crédits : Conseil Général du Val-de-Marne, licence CC-BY-NC-ND 2.0), via Flickr.
Une salle de classe dans une école (Crédits : Conseil Général du Val-de-Marne, licence CC-BY-NC-ND 2.0), via Flickr.

 

Le débat sur la réforme des programmes et du collège dure depuis plusieurs semaines. Il y a en gros un accord sur l’état des lieux, mais un désaccord sur la solution, désaccord principalement idéologique, ce qui est navrant. Or, la réforme est indispensable, car le gâchis est gigantesque.

Gâchis économique et humain

Le gâchis est d’abord humain : l’exclusion de la moitié des élèves et la baisse générale du niveau (nombreuses enquêtes, dont l‘étude PISA 2012 pour l’ensemble de l’article). S’y ajoute un gâchis économique, une partie de la population étant une charge au lieu d’être un atout : l’école française ne fait progresser que la moitié des élèves, les autres sortant sans bien maîtriser le français et encore moins le reste, ce qui les condamne à la sous-qualification ou au chômage. Et cet échec est corrélé à leur origine sociale, alors que le collège unique avait pourtant été conçu pour que chaque citoyen reçoive la même instruction jusqu’à la classe de 3ème, afin de réduire ces inégalités.

Résultat : la France a aujourd’hui un des pires pourcentages de jeunes qui ne sont ni à l’école, ni en formation, ni en emploi parmi les pays de l’OCDE, et ce pourcentage est en hausse depuis 2008.

À cet échec s’ajoute la baisse continue du niveau des élèves. Et ce n’est pas faute de budget, comme le montrent les comparaisons avec l’Allemagne ou le Japon. Cet argent s’éparpille entre des personnels plus nombreux qu’à l’étranger, aussi bien enseignants que non enseignants.

Une première explication semble faire l’unanimité : le collège hérite d’élèves insuffisamment formés par le primaire en lecture et expression écrite et orale. Cet échec du primaire, déjà décrit par le rapport de 2007 du Haut Conseil de l’éducation (40% des élèves sortent du CM2 avec de graves lacunes) a des causes qui sont bien documentées et largement débattues (méthodes d’apprentissage de la lecture, foisonnement de disciplines rognant le temps d’apprentissage du français et du calcul…). Mais toute amélioration semble poser des problèmes politiques, idéologiques ou syndicaux, et on a pris le risque de réformer le collège avant d’avoir résolu ce problème fondamental.

La querelle sur les programmes ne résout pas le problème de fond : leur contenu passera de toute façon par-dessus la tête d’au moins la moitié des élèves.

L’analyse des « réacs »

Face au désastre, beaucoup n’hésitent plus à se revendiquer réactionnaires. Ils s’appuient notamment sur Jacques Ellul et sa critique de la société technicienne, Hannah Arendt et sa Crise de la culture, Marcel Gauchet et son « Transmettre, apprendre »…

Le mathématicien français Laurent Lafforgue, médaille Fields, insiste sur la nécessité « d’accorder la priorité absolue à la lecture, à l’écriture, à la grammaire, et à tout ce qui assure la maîtrise de notre langue », aptitudes également indispensables en sciences : l’excellente école mathématique française vieillit, les jeunes n’ayant plus la formation nécessaire. Nelly Guet, dans son Virage européen ou mirage républicain ? Quel avenir voulons-nous ?, dénonce la sclérose du système et estime que les syndicats bloquent toute réforme.

Les réactionnaires attribuent la baisse du niveau aux égalitaristes : « tous égaux, tous illettrés ». Dit autrement, le problème c’est l’uniformité : pourquoi une réforme d’ensemble, pour tous les élèves et pour tous les établissements, alors que seuls certains sont en difficulté et que les autres sont bons, voire excellents ? Pourquoi généraliser ce qui ne marche pas et supprimer ce qui marche, sous prétexte que seule une minorité d’élèves en profite ?

L’analyse des égalitaristes

En face des réactionnaires, on trouve ceux qui s’intéressent aux élèves largués et exigent « à Vitry et à Neuilly, un même droit à l’éducation », dénoncent « la préférence collective pour l’inégalité » (rapport Delahaye, mai 2015) et un système « qui trie et sélectionne » au lieu de s’occuper des élèves en difficulté, comme les Roms ou autres fraîchement immigrés. Bref, le problème ne viendrait pas du système actuel, mais du fait qu’on ne serait pas allé jusqu’au bout de l’égalité.

Vouloir revenir en arrière est non seulement réactionnaire, mais surtout, horreur, libéral : « une école publique à l’anglo-saxonne : le minimum pour les catégories sociales défavorisées et une école privée, sous contrat, mais aussi sous forme de cours de soutiens, de prépas privées, qui forme l’élite ». Cela sans voir que c’est cette obsession égalitariste qui nourrit le phénomène.

Donc on bloque toute diversité. On limite le nombre d’enseignants du secteur privé sous contrat, l’empêchant ainsi d’accueillir les très nombreux élèves qui demandent à y entrer. Pourquoi ? Sous prétexte de laïcité, il s’agit en fait de bloquer un modèle d’école plus autonome et plus adapté à chaque clientèle (encore un mot idéologiquement affreux !).

Dans le même esprit, on note l’hostilité à l’apprentissage : « adieu la transmission des savoirs, bonjour l’enseignement du soi-disant nécessaire au marché du travail », malgré les leçons des modèles suisses et allemands qui permettent aux deux tiers de la population d’avoir une bonne formation et un travail.

Le fond du problème est que l’apprentissage allemand et suisse institutionnalise un rôle décisionnel des entreprises dans l’enseignement, donc « met les élèves sous l’influence des capitalistes »… et permettrait à ces derniers de juger de la qualité des enseignants. Une fois de plus, les préjugés idéologiques et corporatistes l’emportent sur l’intérêt des élèves.

Que fait-on à l’étranger ?

Nous ne sommes pas les seuls à avoir une école publique qui ne parvient pas à former la partie déshéritée de sa population. Aux États-Unis, le problème est aigu, notamment pour une grande partie de la population noire. D’où la multiplication d’écoles à charte autonomes, souvent financées par des coupons (chèques-éducation distribués aux familles en contrepartie de l’impôt qu’elles payent pour l’enseignement public). Et on constate que les enfants pauvres ou d’origine immigrée ont des performances bien meilleures dans ces charter schools que dans les écoles publiques classiques.

C’est illustré à La Nouvelle-Orléans, où 80% des élèves sont dans de telles écoles, portant le taux de réussite de l’examen de fin du lycée de 50% en 2004 à 78% aujourd’hui. La Grande-Bretagne a un système analogue, les académies : des écoles autonomes et mises en concurrence. Là aussi, ce sont les enfants des familles défavorisées qui en ont profité, et aucun des partis politiques n’a mis en cause cette réforme lors des toutes récentes élections britanniques.

Autonomie et concurrence : un sujet tabou

Chez nous, l’autonomie est un mot qui fâche. Nous sommes avant-derniers dans le classement PISA 2012 pour la participation des professeurs à la gestion de l’école, juste avant Shanghai. Nous sommes loin derrière la Tunisie ou la Russie, et plus encore du Royaume-Uni qui est 12ème sur 65 pays.

Pourquoi la réforme se borne-t-elle dans ce domaine à une petite plage d’horaires libres, alors que l’étranger nous montre que la conciliation entre enseignement d’excellence et réduction des inégalités passe par l’autonomie ?

Rappelons que l’autonomie est très différente de notre système actuel : le directeur a le libre usage de son budget et paye à son idée les enseignants qu’il choisit librement, de façon à former une véritable équipe, alors qu’aujourd’hui les enseignants sont affectés à leur établissement par des mécanismes dans lesquels les syndicats jouent un grand rôle.

Or, ces derniers ne tiennent évidemment pas à lâcher ce pouvoir. Ils font craindre aux enseignants de se trouver soumis à l’arbitraire d’un directeur. Mais cela serait-il pire que l’arbitraire venu de Paris ?

Bref, le drame de l’Éducation nationale, c’est justement d’être nationale. N’importe quelle lubie peut être imposée du jour au lendemain à tous les élèves, ce qui déresponsabilise les enseignants et les chefs d’établissement.

Ceux-ci sont pourtant les mieux placés pour choisir la méthode d’enseignement adaptée à leurs élèves. Ce serait également une occasion de revaloriser le statut des enseignants, en responsabilité comme en rémunération. Et ce système générerait une véritable émulation entre écoles, qui éliminerait les éventuels « mauvais chefs ».

S’adapter au terrain ?

On voit que le vrai débat porte sur l’uniformité. Pour les réactionnaires, cette uniformité a mené à la catastrophe actuelle. Pour leurs adversaires, elle est nécessaire à la réduction des inégalités, qui est pour eux un dogme : l’impôt, la politique familiale, le logement, et, ici, l’éducation doivent avoir aussi un but égalitaire.

Or en voulant courir deux lièvres à la fois, on échoue des deux côtés : les impôts font fuir les cadres supérieurs et les entrepreneurs, ce qui accroît le chômage, le rabotage de la législation familiale pèse sur les actifs et les retraites, la réglementation du logement accroît à la fois le chômage et le nombre de mal-logés, le collège uniforme déclasse une partie des élèves déjà défavorisés. Bref, on entretient les inégalités que l’on voulait réduire.

L’objectif premier de l’enseignement est de permettre à chacun d’aller au maximum de ses possibilités, ce qui est déjà ambitieux et supprime par la méritocratie de nombreuses inégalités individuelles. Lui demander en plus de réduire l’ensemble des inégalités culturelles et sociales l’écarte de cet objectif premier. Le résultat est une moins bonne formation et une aggravation des inégalités.

La solution éprouvée est une adaptation au terrain, donc l’autonomie. Mais c’est politiquement plus difficile que de prôner l’excellence pour tous, belle formule, mais sans intérêt tant qu’on ne parle pas de mesures concrètes.