L’État n’est pas l’allié des travailleurs

Salarié ouvrier industrie - Public Domain

Peut-on croire les gouvernements quand ils prétendent protéger les salariés via le droit du travail tout en entravant les entrepreneurs ?

Par Ferghane Azihari

Salarié ouvrier industrie - Public Domain
Salarié ouvrier industrie – Public Domain

La libre-concurrence ainsi que l’égal accès au marché et à l’entrepreneuriat sont les seuls outils à la fois pacifiques et efficaces pour lutter contre les rapports de domination dans les espaces de travail et plus largement sur le marché de l’emploi en démocratisant les moyens et les circuits de production. Peut-on dans ces conditions prendre les gouvernements au sérieux quand ils prétendent protéger les classes subordonnées via le droit du travail tout en entravant les outils susmentionnés qui éroderaient le salariat  ?

Le double-jeu de la puissance publique à l’égard des travailleurs

La puissance publique prétend être le cadre nécessaire à l’épanouissement des travailleurs. Elle affirme que ses interférences, lesquelles brident volontairement la liberté contractuelle, permettent de lutter contre les rapports de domination qui découleraient naturellement des logiques du marché de l’emploi. C’est dans cette perspective qu’elle met en place un certain nombre de droits-créances qu’elle aime présenter comme l’aboutissement d’une lutte acharnée contre les puissants. Cette vision est certes romantique mais n’en reste pas moins totalement mensongère. Et pour cause, ces droits-créances (congés payés, cotisations « patronales » etc.) sont en vérité supportés par les salariés à qui on ampute unilatéralement les revenus pour financer une protection sociale corporatiste hors de prix. Toujours dans la même perspective, la puissance publique met en place une politique de contrôle des prix (le salaire minimum) dont les modalités d’application engendrent un débat totalement impertinent au regard des impératifs d’émancipation des travailleurs.

La gauche dirigiste se plaît à faire croire que la puissance publique peut unilatéralement déterminer le prix d’une prestation quand celui-ci est une construction sociale subjective qui ne peut être justement déterminé que dans un marché non entravé par la violence, laquelle engendre nécessairement des effets pervers. Quant à la droite conservatrice, elle tend à remettre en cause certains aspects du droit du travail en s’érigeant faussement en gardienne d’une libre-entreprise qu’elle agresse sans cesse en fonction des intérêts de son électorat. En témoigne le soutien qu’elle a apporté aux professions réglementées lors du débat sur la loi Macron. Celles-ci ont hélas pu conserver leurs monopoles en échappant justement à la libre-entreprise. Notons également que cette droite « pro-entreprise » s’abstient de dénoncer les nombreuses autres interférences dont bénéficient les diverses corporations qui gangrènent la société. Or c’est bien ces privilèges qu’il faut combattre pour favoriser l’égal accès à l’entrepreneuriat et éroder le système qui déconnecte la propriété, le contrôle et la mise en oeuvre des moyens de production.

Abolir les privilèges qui entretiennent les structures productives hiérarchiques

La déconnexion de la propriété, du contrôle et de la mise en oeuvre des moyens de production est la définition du salariat. Les marxistes confondent – à tort ou à raison en fonction des querelles sémantiques – cette déconnexion et le capitalisme. Ils ont fait l’erreur de penser qu’il fallait combattre ces rapports sociaux verticaux…en concentrant davantage le pouvoir entre les mains d’une élite politique. Sans surprise, celle-ci n’a rien fait d’autre que reproduire ces rapports sociaux à son profit. C’est le capitalisme d’État que l’on retrouvait dans les pays soviétiques et qui n’a pas totalement disparu dans les États-providences modernes. Les libéraux classiques ont quant à eux fait l’erreur de légitimer un mode de production qui a bénéficié de toutes les distorsions possibles et imaginables pour se maintenir. Ce manque de critique vis-à-vis du salariat de la part des libéraux est probablement ce qui a conduit certains auteurs, dont la pensée était pourtant parfaitement soluble dans le libre-marché, à rejeter le terme capitalisme pour revendiquer une étiquette socialiste voire communiste. Les libéraux et libertariens sincères gagneraient donc à dépasser la querelle sémantique socialisme/capitalisme – laquelle est sans intérêt dans la mesure où ces deux termes ont été dévoyés de manière égale par leurs partisans autoproclamés respectifs – pour intégrer ces penseurs dans leur panthéon.

Pourquoi est-il effectivement justifié d’énoncer que les modes de production hiérarchiques ont bénéficié des distorsions étatiques pour se maintenir ? Le fait est que ces distorsions anti-concurrentielles ont plusieurs effets spoliateurs vis-à-vis de la société.  Les premières victimes sont sans doute les consommateurs privés du rapport qualité/prix qui découlerait de la diversité et de l’abondance des offres. Les secondes victimes sont probablement les salariés (également consommateurs de biens de consommation, d’actifs immobiliers et éventuellement de  moyens de production) qui ne sont plus rémunérés en fonction du libre-jeu de l’offre et la demande. Leur rémunération ne dépend au contraire que de prix imposés par des volontés centralisées auxquelles il est difficile d’échapper en allant voir ailleurs quitte à plébisciter d’autres alternatives plus horizontales et décentralisées comme le travail indépendant, l’auto-entrepreunariat ou les coopératives quand les besoins d’efficience économique et d’accumulation du capital se font sentir. En fait, dans un marché libre, nul doute que le recours à ces modes de production horizontaux agirait comme des mécanismes d’auto-régulation face à des pratiques patronales abusives.

La libre-concurrence passe, les hiérarchies trépassent

Le problème tient à ce que ces mécanismes d’auto-régulation sont aujourd’hui complètement neutralisés par des monopoles qui agissent en interdisant juridiquement l’accès aux activités économiques et en renchérissant artificiellement le coût de l’accès aux moyens et aux circuits de production. Ces barrières peuvent prendre des formes diverses et variées, ce qui rend vaine toute prétention à l’exhaustivité. Mais il est possible de lister les interférences les plus évidentes : professions à statuts particuliers ; agréments ; licences ; numerus clausus ; diplômes d’État ; barrières douanières et migratoires ; techniques de zonage ; expropriations ; subventions ; standards sanitaires, agricoles, industriels et commerciaux politiquement déterminés ; monopoles bancaires et monétaires sans oublier la soi-disant propriété intellectuelle, laquelle semble couvrir, non sans danger, des domaines de plus en plus larges. C’est en éliminant toutes ces interférences que l’on rendrait au fur et à mesure la déconnexion du capital et du travail improbable.

Ceci n’est ni une énième fantaisie collectiviste aux antipodes des réalités économiques, ni une escroquerie « ultra-libérale » destinée à séduire des travailleurs et des gauchistes pour mieux les manger. Les exemples ne manquent pas. Qui peut nier le fait que les technologies au service de l’économie collaborative et du peer-to-peer sur le marché des taxis que le gouvernement essaie d’assassiner (Uber, Djump, Heetch & Cie) neutralisent la plupart des coûts d’entrée et rendent le salariat obsolète dans ce secteur en voie de libéralisation ? Qui peut nier le fait qu’une start-up comme Ornikar a la potentialité de neutraliser les mêmes formes de hiérarchie en libéralisant le marché de l’apprentissage de la conduite (voir le témoignage d’une salariée qui se félicite de l’affaiblissement des monopoles des auto-écoles par la Loi Macron) ? Qui peut nier le fait que la planification, les subventions et les règlementations anticoncurrentielles concentrent et verticalisent le marché de l’agroalimentaire en y faussant les rapports de force ?

Qui peut nier que la règlementation urbanistique a rendu l’accès au foncier plus difficile, ce qui a dramatiquement cartellisé le secteur de la grande distribution entre autres choses ? Qui peut nier que l’abolition de la soi-disant propriété intellectuelle doperait le crowdsourcing, faciliterait l’abondance des technologies et des matériels libres & open source, démocratiserait l’accès aux machines-outils et aux circuits de distribution dans la quasi-totalité des industries, décentraliserait la propriété des moyens de production, les profits ainsi que les gains de productivité ? Qui peut nier que l’abolition des monopoles bancaire et monétaire démocratiserait l’investissement, doperait le crowdfunding sous toutes ses formes (dons, prêts, microcrédits, actionnariat) et priverait les cartels financiers de la possibilité d’appauvrir la majorité du corps social via le processus de création monétaire ? Qui peut nier en somme que l’État n’est rien d’autre qu’une puissance de concentration au service d’une petite élite là où la liberté individuelle est une force de décentralisation ?

En définitive, les relations entre l’État et les classes subordonnées sont parfaitement descriptibles via la métaphore suivante : le gouvernement vous casse les genoux, vous « offre » des béquilles – produites par un monopoleur –  avec votre argent et se plaît à raconter que sans son intervention, vous ne vous déplaceriez pas aussi facilement. Dans ces conditions, force est de constater que l’idéal autogestionnaire qui se manifeste par des relations économiques et sociales les plus horizontales possibles ne peut s’épanouir que dans un marché libre. Le clivage politique pertinent n’est donc pas entre une gauche dirigiste aux velléités marxistes et une droite conservatrice qui ne connait rien d’autre que le capitalisme de connivence. Il réside entre les adeptes d’une collectivité autoritaire et hiérarchisée et les partisans d’une société caractérisée par des coopérations émancipées de toutes les formes de violence.

Conclusion : l’autogestion comme aboutissement logique du libre-marché

« Associer libéralisme et autogestion sous l’égide de l’anarchisme individualiste peut sembler à notre époque une gageure, un paradoxe, une provocation ; l’air du temps associe, en effet, tout au moins en France, l’autogestion exclusivement au socialisme.1

Pourtant, loin d’être complémentaires, les deux termes s’excluent en réalité. Les deux notions s’opposent par leur conception respective du pouvoir. Le socialisme confie la totalité des moyens de production au prince collectif qu’est l’État, tout au moins jusqu’à l’avènement de plus en plus hypothétique du communisme, donnant ainsi au pouvoir des dimensions inconnues jusqu’alors ; l’autogestion réclame au contraire l’éclatement du pouvoir et son partage équitable entre tous. Le socialisme éloigne le pouvoir de ceux qui le subissent, l’autogestion cherche à le rapprocher d’eux, espérant ainsi alléger, voire supprimer la distance qui existe dans nos sociétés entre le commandement et l’exécution.

Le dessein fondamental du libéralisme, en revanche, qui consiste à vouloir établir des relations horizontales entre citoyens égaux et souverains, appelle en quelque sorte le projet autogestionnaire qui envisage les moyens nécessaires de sa réalisation. Incorporée au régime libéral dont elle élargit le principe de liberté aux dimensions de la vie humaine tout entière, l’autogestion cesse d’être ce concept caméléon et souvent contradictoire que le jumelage contre-nature avec le socialisme fait d’elle, pour devenir la plus merveilleuse discipline d’éveil d’une société désireuse d’être authentiquement libérale. »

Henri Arvon, 1983

« Nous, producteurs associés, nous n’avons pas besoin de l’État. (…) L’exploitation par l’État, c’est toujours la monarchie, toujours du salariat. (…) Nous ne voulons pas plus du gouvernement de l’Homme par l’Homme que de l’exploitation de l’Homme par l’Homme. Le socialisme2 est le contraire du gouvernementalisme. »

Pierre-Joseph Proudhon, 1848

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Sur le web

  1. Comprendre ici le socialisme comme l’idéologie qui confond la société et l’État et qui s’attache à confier les moyens de production à ce dernier
  2. Comprendre ici le socialisme comme l’idéologie qui aspire à abolir la déconnexion de la propriété, du contrôle et de la mise en oeuvre des moyens de production