L’État-providence et les inégalités sociales, une relation symbiotique

Bundesarchiv, Bild 146-1990-023-06A / CC-BY-SA [CC BY-SA 3.0 de], via Wikimedia Commons

Les inégalités sociales ne sont pas une fatalité. Elles relèvent de politiques publiques assumées qui servent à conforter la domination des corporations à la tête de l’appareil d’État.

Par Ferghane Azihari

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Otto von Bismarck – Bundesarchiv, Bild 146-1990-023-06A / CC-BY-SA [CC BY-SA 3.0 de], via Wikimedia Commons

«  La puissance de l’État est une puissance de concentration. […] La propriété […] est une puissance de décentralisation. » – Pierre Joseph Proudhon

« Qu’est-ce donc que l’État au sens sociologique ? Il est, entièrement quant à son origine, et presque entièrement quant à sa nature pendant les premiers stages de son existence, une organisation sociale imposée par un groupe vainqueur à un groupe vaincu, organisation dont l’unique but est de réglementer la domination du premier sur le second en défendant son autorité contre les révoltes intérieures et les attaques extérieures. Et cette domination n’a jamais eu d’autre but que l’exploitation économique du vaincu par le vainqueur. Aucun État primitif dans toute l’histoire universelle n’a eu une origine autre. » – Franz Oppenheimer

La liberté individuelle, une force de décentralisation

L’économie de marché promue par la liberté individuelle est dénoncée comme un vocabulaire politique au service des puissants. Les corporations à la tête de l’appareil d’État ont effectivement tout intérêt à maintenir la confusion en la matière. C’est au contraire en comprenant le fonctionnement de la puissance publique que l’on réalise que loin d’être une force de justice redistributive, elle n’existe que pour officialiser les inégalités afin de satisfaire des intérêts catégoriels. La « social-démocratie » est donc l’imposture mise en place par les conservateurs pour s’assurer de la docilité des classes subordonnées. L’imposture consiste à solliciter l’État pour lui demander de réduire (ou de maintenir à un niveau « acceptable ») des inégalités et autres injustices qu’il se plaît en réalité à institutionnaliser. Bien évidemment, l’intérêt de l’opération pour les élites réside dans le fait que l’énergie mobilisée pour la réduction des injustices est à la fois inférieure mais plus visible que celle mobilisée pour les officialiser. De plus, celles-ci ne perdent rien à ériger un système dans lequel la redistribution étatique dont « bénéficient » les classes subordonnées entretient la consommation de biens et de services produits par les mêmes oligarchies qui jouissent de monopoles octroyés par la puissance publique. C’est ainsi que l’État providence national moderne s’attache à entretenir le sentiment de dépendance des administrés vis-à-vis des administrateurs à la solde des intérêts catégoriels.

Dépendance sentimentale d’une part. C’est le rôle du nationalisme que de « sublimer » les populations en mobilisant tout un arsenal idéologique, « l’identité nationale », pour imposer sa prééminence sur les autres formes d’appartenance collective tout en la confondant avec la pratique du pouvoir. Ce faisant, l’État entretient l’identification de la société à la bureaucratie nationale et développe à son profit une allégeance unilatérale et exclusive sinon principale. Dépendance économique d’autre part puisque les classes subordonnées oublient qu’elles le sont grâce aux différents dispositifs administratifs de redistribution et autres réglementations plébiscitées par les politiciens soi-disant au service des plus fragiles. C’est pourquoi, rappelle Zaki Laïdi, la gauche s’est très longtemps opposée au dirigisme et à la propriété publique des moyens de production de peur de compromettre les classes dominées avec les oligarchies avant de se rallier avec la droite à l’économie administrée. Sans doute est-il opportun de citer quelques phrases du père de l’État-providence à l’européenne,  le très conservateur Otto von Bismarck, pour illustrer les énonciations précédentes. Voici ce que celui-ci déclarait notamment à propos de la protection sociale étatique :

« Mon idée était de persuader – ou devrais-je dire de corrompre – la classe prolétarienne pour qu’elle voie en l’État une institution sociale érigée pour elle et veillant à son bien-être. »1 « Celui qui a une pension pour ses vieux jours est bien plus content et beaucoup plus facile à manipuler que celui qui n’a pas une telle perspective. Considérez la différence entre un domestique privé et un domestique de la chancellerie ou à la cour ; ce dernier tolérera bien davantage, parce qu’il attend une pension. »2 « Je considérerai que c’est un grand avantage quand nous aurons 700 000 petits retraités tirant leur annuités de l’État, en particulier s’ils appartiennent à ces classes qui, autrement, n’ont pas beaucoup à perdre dans un soulèvement et croient à tort qu’ils peuvent réellement gagner beaucoup par celui-ci. »3

L’État-providence, en s’érigeant en vecteur principal de l’inclusion sociale et de la solidarité au détriment des mouvements spontanés – car il n’y a rien qu’une association constituée dans un marché libre ne puisse pas faire au moins aussi bien qu’une administration – est donc apparu pour contrer les velléités libertaires de la classe ouvrière afin de conforter la domination de l’oligarchie d’État. Ce n’est sans doute pas pour rien que la protection sociale étatique, en France, a pris un tournant décisif sous Vichy, et qu’elle a été prorogée par le Conseil national de la résistance probablement animé par la volonté de « restaurer » la légitimité des pouvoirs publics qui s’étaient rendus coupables des crimes les plus odieux de l’histoire de l’humanité.

Face à l’État-providence oligarchique, le libre-marché

Il est dans ces conditions nécessaire de combattre deux phénomènes, discours et autres impostures propagés par les détenteurs du pouvoir politique qui maintiennent volontairement l’institutionnalisation des injustices, des inégalités et la servitude de la majorité pour vivre au détriment de celle-ci.  La première imposture est cette idée saugrenue propagée par les dirigistes « de gauche » – les idiots utiles des oligarchies4 – que les plus faibles et l’égalité sociale doivent être protégés… en concentrant le pouvoir entre les mains d’une petite nomenklatura. Cette proposition a étrangement les faveurs de l’imaginaire collectif malgré ses aspects manifestement contradictoires. La seconde imposture concerne le détournement de la puissance publique par les élites économiques pour s’octroyer des avantages en réduisant les libertés individuelles de l’ensemble de la société tout en vantant les vertus du libre-marché, ce qui permet aux dirigistes de droite ainsi qu’aux « libéraux » auto-proclamés de légitimer les inégalités existantes et l’ordre social actuel alors qu’ils ne sont que la résultante des agressions perpétrées par l’État et ceci depuis son apparition. Ces faux libéraux sont sans doute les adversaires les plus redoutables de la doctrine libérale. En faisant précéder les faits par des mots, ils entretiennent auprès du public l’illusion de la liberté et de l’égalité quand elles n’existent pas. Ce discours est pratique. Il permet d’entretenir l’illusion d’un ordre social juste pour obtenir la docilité de ceux qui n’ont pas la possibilité d’y tirer leur épingle du jeu. Ces « libéraux » ne sont donc que des conservateurs qui cherchent à dissiper le sentiment légitime d’une servitude officialisée pour conforter leur contrôle social.

Plusieurs intellectuels ont voulu connaitre les principales distorsions de marché entretenues par la puissance publique qui maintiennent les fortes pressions hiérarchiques dans les structures productives, lesquelles seraient la cause d’une injuste répartition des richesses. Benjamin Tucker est l’un d’eux. Il est l’une des principales figures de l’anarchisme individualiste. Bien que sympathisant de la cause ouvrière, il rétorquait aux socialistes pro-État que le marché pouvait être fécond et profitable à tous sans relever de l’exploitation à condition d’abolir tous les privilèges issus de la puissance publique. Les inégalités ne sont donc pas le fruit d’un ordre social permissif mais de libertés bridées et dénaturées par un État au service d’intérêts catégoriels. Il identifiait ainsi quatre principaux dispositifs monopolistiques nuisibles. Le premier concerne les monopoles intellectuels consacrés par les brevets. Le deuxième concerne la redistribution de biens immobiliers arbitrairement accaparés au profit de ceux qui ont les bonnes connexions politiques, et leur protection via des titres de propriété injustement octroyés. Le troisième concerne le monopole de l’émission de la monnaie et du crédit. Le dernier concerne enfin les monopoles consacrés par les différentes barrières douanières. Selon Tucker, c’est en éliminant ces quatre principaux monopoles que le pouvoir des élites politico-économiques se dissoudrait en rendant la déconnexion travail/contrôle/propriété plus difficile. Il est donc nécessaire de pointer du doigt les phénomènes politiques, sociaux et économiques pour dénoncer les contradictions et autres impostures véhiculées par l’État-providence et les élites à sa tête afin de réhabiliter l’idée que la liberté individuelle est le meilleur moteur d’une juste répartition des richesses. C’est l’entreprise à laquelle j’entends m’atteler dans une série d’articles à venir.

  1. O. von Bismarck, Gesammelte Werke 1924/1935, volume 9, pp. 195-196.
  2. Cité dans A.J.P. Taylor, Bismarck : The Man and the Statesman, p. 203.
  3. Discours du 18 mai 1889, cité dans David Kelley, A Life of One’s Own: Individual Rights and the Welfare State (Washington, D.C.: Cato Institute, 1998), p. 39.
  4. Quoique certains dirigistes qui s’autoproclament de gauche, comme Arnaud Montebourg, se vantent de favoriser la cartellisation de l’économie.