Paul Krugman et la France, une longue histoire d’amour

Paul Krugman (Crédits : Rachem Maddow, licence CC-BY-NC-ND 2.0), via Flickr.

L’économiste n’a cessé d’opposer l’exemplarité du modèle économique et social français depuis la crise de 2008 face à celui britannique. Qu’en est-il aujourd’hui ?

Par Louis Rouanet.

Paul Krugman (Crédits : Rachem Maddow, licence Creative Commons)
Paul Krugman (Crédits : Rachem Maddow, licence (CC BY 2.0) )

 

Paul Krugman a incessamment défendu le modèle français et son État-providence après la crise de 2008-2009. La politique économique britannique, d’un autre côté, serait l’archétype de l’échec des politiques idéologiques et inefficaces d’austérité. Ainsi, selon Krugman, « en grande partie, ce dont souffre la France en 2014, c’est l’hypocondrie, la conviction qu’elle souffre d’une maladie qu’elle n’a pas ». Cependant, mis à part quelques propagandistes keynésiens, personne ne croit que l’économie française n’est pas profondément en crise. L’erreur de diagnostic de Paul Krugman devient de plus en plus apparente.

Contrairement à la France, le Royaume Uni connaît cette année une croissance très dynamique et plus forte que toutes les autres économies des pays développés. Le taux de croissance britannique était de 2,6% en 2014 – un taux sept fois supérieur au taux de croissance français – et le taux d’activité de la population en âge de travailler n’a jamais été si haut. Même les salaires, qui étaient constamment comprimés après la crise de 2008, ont repris leur croissance.

Une fois n’est pas coutume, les politiciens britanniques ont profité de ces bonnes performances pour se moquer de la France. Face à la baisse du chômage au Royaume Uni, le chancelier George Osborne s’est amusé des données de l’emploi françaisen déclarant : « Et quel comté a créé plus d’emplois que l’ensemble de la France ? Le grand comté du Yorkshire ». David Cameron a déclaré récemment que « le Parti Travailliste nous rendra aussi mauvais que la France ».
Si le dénigrement de la France fait pratiquement partie de la culture britannique, il est cependant vrai que comparée à nos voisins d’outre-manche, l’économie française est en moins bonne forme.

Austérité fiscale contre vraie austérité

Depuis 2009, la France et le Royaume Uni ont connu des politiques économiques opposées. D’un côté, le gouvernement français a augmenté les impôts et n’a pas diminué les dépenses. De l’autre, le gouvernement britannique a baissé les dépenses mais n’a pas augmenté les impôts. Entre 2010 et 2013, le Royaume Uni a réduit son déficit structurel plus que tout autre pays développé (un effort comptant pour 4,7% du PIB).

En 2013, le très keynésien Xavier Timbeau écrivait que « le Royaume Uni s’enlise dans l’austérité ». Ce même Xavier Timbeau prévoyait une croissance de 0,8% pour le Royaume Uni en 2014, soit plus de trois fois moins que la véritable croissance sur cette même année1. Si l’on suit les idées de Krugman et des keynésiens, la France devrait glorieusement afficher des chiffres de croissance bien supérieurs à ceux de la Grande-Bretagne. Sans surprise cependant, l’exact opposé est arrivé, et pendant que l’économie française s’enlise, le Royaume Uni a pris le chemin de la reprise.

Les dépenses publiques en France sont supérieures de 11 points de PIB aux dépenses publiques de nos voisins d’outre-manche. Les impôts sont aussi bien plus élevés en France qu’au Royaume Uni et les réglementations y sont plus contraignantes, particulièrement en ce qui concerne le marché du travail. Par conséquent, il est plus facile pour la structure de production britannique de s’adapter aux nouvelles conditions.

Mais alors que l’importance du secteur public s’est réduite au Royaume Uni, elle a continué à enfler en France. Par conséquent, comparer les performances de ces deux pays grâce au PIB – un indicateur profondément vicié – sous-estime la performance de l’économie britannique. Les individus qui sont forcés de payer les dépenses publiques par l’intermédiaire de l’impôt n’expriment pas leurs véritables préférences. Ainsi, les ressources gérées par l’État sont arbitrairement produites et distribuées. Quand l’Union Soviétique augmentait en une année sa production de béton par sept, il y avait certes une augmentation spectaculaire du PIB. Malheureusement pour les soviétiques, le béton ne se mange pas ! Il est donc impossible de savoir quelle valeur les individus donnent aux dépenses gouvernementales2. Par conséquent, comme l’économiste J. Salerno l’écrit : « il est certainement vrai qu’une réduction des dépenses publiques réelles entraîne une baisse du PIB réel tel qu’il est officiellement calculé. Mais… la réduction des dépenses publiques ne retarde pas la croissance de la production des biens et services qui répondent aux demandes des consommateurs. Elle est en fait plus susceptible de l’accélérer. »

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Mais même si l’économie française est aussi solide que le prétend Paul Krugman, pourquoi alors tant de Français quittent leur pays pour traverser la Manche ? Quand vous voulez savoir si une économie est en bonne santé, regardez comment les gens votent avec leurs pieds. Si Krugman avait fait ça, il aurait vu que ce sont principalement les Français qui s’installent à Londres et non pas les Anglais à Paris. En effet, le nombre de Français immigrants au Royaume Uni a explosé ces vingt dernières années. Le maire de Londres, Boris Johnson, aime plaisanter en disant que Londres est la sixième plus grosse ville française. Il y a maintenant plus de 200 000 immigrants français rien que dans la capitale britannique.

Bien sûr, le Royaume Uni est très loin d’être un havre de libéralisme et il n’est certainement pas question ici de soutenir toutes les actions des institutions publiques britanniques. La dette publique reste trop élevée et beaucoup reste à faire, principalement en ce qui concerne le très étatisé système de santé britannique. En effet, les dépenses publiques de santé ont continué d’augmenter malgré la crise – 4% en volume entre 2010-2011 et 2014-2015. De plus, la Banque d’Angleterre a conduit une politique monétaire expansionniste ce qui a alimenté le mal-investissement, rend l’économie britannique instable et peut amener à une autre crise. Il existe par exemple une bulle immobilière importante en Angleterre ainsi qu’une bulle du secteur financier. Mais cependant, ces politiques monétaires ne peuvent pas être tenues pour responsables de la croissance car la BCE, malgré ce qui est souvent dit, a elle aussi procédé à des politiques monétaires expansionnistes depuis la crise. De même, il existe aussi une bulle immobilière en France.

Les chiffres de Krugman contre les vrais chiffres

Le 8 novembre 2013, Krugman protestait contre la décision de S&P de dégrader la note de la dette souveraine française :

« Je suis désolé mais je pense que lorsque S&P se plaint du manque de réformes, elle se plaint en réalité que Hollande augmente, et non pas diminue, les impôts pour les plus riches, et qu’il est en général pas assez en faveur du libre marché pour satisfaire le cercle de Davos. »

Quelques jours après que Krugman ait écrit ces lignes, des données meilleures que prévues sur l’emploi britannique étaient publiées alors que la France continuait à avoir un taux de chômage à deux chiffres. Déjà en 2013, on pouvait voir que quelque chose ne fonctionnait pas avec la politique économique du gouvernement français. Mais Krugman était convaincu du contraire.

Début janvier 2015, Paul Krugman publiait un autre article où il tentait de montrer la supériorité de l’économie française sur l’économie britannique. Et là encore, il n’a fallu que peu de temps pour que de nouvelles statistiques montrent que Krugman avait simplement tort. Pour étayer son argument, il utilisait le graphique suivant sans citer d’où viennent les données :

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Krugman écrivait :

« L’austérité est triomphante. Ou peut-être que non. Une partie de cette opinion est le sophisme du taux de croissance, peu importe à quel point une économie a performé sur une longue période, vous déclarez que c’est un succès après un an ou deux de bonne croissance. »

Il y a deux principaux problèmes avec cette affirmation. Premièrement, si l’on regarde le PIB par tête depuis 20 ans, c’est-à-dire sur une longue période, le Royaume Uni sur-performe la France. Deuxièmement, le graphique de Paul Krugman est tout simplement faux. Que l’on regarde les données du FMI, de la Banque Mondiale ou d’Eurostat, aucune ne correspondent aux données avancées par Krugman. Le graphique devrait en réalité ressembler à ceci :

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Source : Eurostat

De plus, les politiques d’austérité au Royaume Uni n’ont été introduites qu’après 2009. Ainsi, l’orthodoxie keynésienne est incapable d’expliquer pourquoi la croissance, la baisse du chômage, la baisse de l’inflation et l’austérité se sont manifesté sur la même période. Krugman ne donne pas d’explication.

Le chômage

Entre décembre 2009 et décembre 2014, en Grande Bretagne, le nombre de fonctionnaires est passé de 6.370.000 à 5.397.000 alors que la population totale employée augmentait d’environ 1.700.000. Cependant, les chiffres concernant le nombre de fonctionnaires ont été affectés par des reclassifications importantes en raison des privatisations. Mais même si l’on prend ce paramètre en compte, le nombre d’emplois créés par le secteur privé reste très impressionnant. En France, inversement, le nombre de fonctionnaires n’a jamais cessé d’augmenter et le chômage se maintient à un taux très élevé. L’économiste à l’OFCE Éric Heyer expliquait il y a environ un an que « il y a un mystère au Royaume Uni » et que les chiffres de l’emploi britannique était une « anomalie ». Selon lui, une correction devrait avoir lieu3. Les keynésiens sont donc complètement incapables d’expliquer ce qui s’est passé. Ils prévoyaient que l’austérité entrainerait de fortes pressions récessives. Ç’a n’a pas été le cas.

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Bien sûr, l’argument favori des keynésiens face à la forte baisse du chômage britannique est que celle-ci est le résultat des contrats de travail à 0 heure. Cependant, cette explication est également invalide. L’ONS (Office for National Statistics) a publié des statistiques montrant qu’il n’y a pas d’épidémie de contrats à 0 heure. De plus, 66% des travailleurs ayant signé ces contrats ne veulent pas travailler plus. Enfin, la proportion de ceux travaillant à temps partiel parce qu’ils n’arrivent pas à trouver un emploi à plein temps est restée stable. Ainsi, non seulement les chiffres du chômage sont bons mais de plus le taux d’emploi britannique n’a jamais été aussi élevé, contrairement aux États-Unis où la baisse du chômage est principalement un artifice statistique.

Pour ceux qui ne sont pas aveuglés par le keynésianisme, l’état de l’emploi et de la croissance britannique peut être expliqué. Une réduction du déficit est bénéfique car elle permet de dégager de l’épargne pour de nouveaux investissements. L’investissement britannique en 2014 a augmenté de 7,8%. Une réduction du nombre de fonctionnaires permet aussi de libérer des ressources humaines et les rendre disponibles pour les investissements privés. De plus, cela permet à certains salaires de baisser, rendant viables certains projets d’investissements. Ainsi, quand l’importance du secteur public se réduit, il devient plus attractif de travailler dans le secteur privé. C’est alors que les énergies entrepreneuriales peuvent être utilisées pour satisfaire les demandes des consommateurs plutôt que d’être monopolisées par la recherche de privilèges dans l’arène politique.

Le futur de la France n’est pas aussi glorieux que veut le faire croire Paul Krugman. Ses conseils sont loin d’être vérifiés par la théorie et par les faits. Pendant les crises, la meilleure conduite qu’un État puisse avoir est, comme Rothbard l’a écrit, de « ne pas intervenir dans le processus d’ajustement du marché ». En temps de crise, l’État peut prendre une autre décision bénéfique, celle de procéder à des coupes sèches dans les dépenses publiques et les impôts. Dans une certaine mesure, c’est plus ou moins ce qu’a fait le Royaume Uni, surtout en comparaison avec la France. Comme Rothbard l’a montré : « La dépression est une période de difficultés économiques. Toute réduction d’impôts ou des réglementations interférant avec le libre marché stimuleront l’activité économique saine ; toute augmentation des impôts enfoncera davantage l’économie dans la dépression. »


Inspiré d’un article précédemment paru sur Mises Daily

  1. Timbeau Xavier, « Le commencement de la déflation » Perspectives 2013-2014 pour l’économie mondiale, Revue de l’OFCE, 2013/3 N° 129, p. 9-57.
  2. Pour une discussion sur le sujet, voir : « The Problem of Growth » In : Murray Rothbard, Man, Economy and State, 2nd edition, Ludwig von Mises Institute, 2009. P.962-973.
  3. Voir la partie 5 de la conférence à partir de 11min27 : http://lthinkliberal.org/conference-sur-le-chomage-partie-4-et-5/