Le patrimoine fantôme des Français

Casper le fantôme (Crédits : Stu_wp, licence CC BY-NC 2.0)

Si vous bénéficiez du système de retraite public, vous êtes réputé pauvre. Si vous constituez le capital nécessaire à produire les mêmes effets, vous êtes réputé riche.

Par Guillaume Nicoulaud.

Casper friendly ghost credits stu_wp (CC BY-NC 2.0)
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Combien vaut le versement, garanti par l’État, d’une rente de 12 000 euros par an pendant les 20 prochaines années ?

Au 31 mars 2015, ça valait un peu plus de 227 000 euros.

On sait calculer ce genre de choses assez facilement : il suffit d’actualiser ces revenus futurs sur la base d’une courbe zéro-coupon1 et de faire la somme des valeurs obtenues. Conceptuellement, ça revient à calculer le montant qu’un individu devrait investir aujourd’hui sur des obligations zéro-coupon2 pour s’assurer, avec une garantie équivalente à celle de l’État, qu’il touchera bien 12 000 euros, capital et intérêts, l’année prochaine et les dix-neuf qui suivront. Sur la base des taux du 31 mars 2015, il fallait un peu plus de 227 000 euros pour espérer obtenir cet effet ; on en déduit donc que la valeur actuelle de cette rente est de 227 000 euros.

Si j’en crois les révolutionnaires fiscaux, avec un patrimoine de 227 000 euros, vous faites partie des 18% des Français les plus riches.

Et maintenant, considérez le cas théorique d’un individu qui, selon l’administration fiscale (et selon les révolutionnaires fiscaux) dispose d’un patrimoine de zéro – il n’est pas propriétaire de son logement, sa voiture ne vaut plus rien et son compte en banque est désespérément vide (etc.) – mais qui partira à la retraite l’année prochaine avec une pension de 1 000 euros par mois et une espérance de vie à la retraite de 20 ans.

En principe, vous devriez me voir venir. Concrètement, nos retraites sont des rentes garanties par l’État et à ce titre ont une valeur patrimoniale qui est loin d’être négligeable. Jugez du peu : une retraite de 1 000 euros par mois, c’est loin d’être Byzance mais ça correspond tout de même à ce que peut produire un capital de 227 000 euros au regard du niveau actuel des taux. Seulement voilà : l’État – admettez que c’est piquant – estime que ça ne vaut rien.

Et encore, 227 000 euros c’est une estimation très conservatrice parce que notre système de retraite recèle quelques aménagements supplémentaires qui rendent nos droits encore plus précieux : votre pension est garantie à vie3, elle est protégée contre l’inflation et, bien sûr, le régime fiscal de ce patrimoine invisible est infiniment plus doux que celui qui s’applique à ceux qui ont l’outrecuidance de capitaliser.

Autrement dit, si vous bénéficiez de notre système de retraite public vous êtes réputé pauvre tandis que si vous constituez vous-même le capital nécessaire à produire les mêmes effets, vous êtes réputé riche. Autant dire qu’au regard des montants en jeu, les données sur le patrimoine des Français dont on nous abreuve régulièrement sont fausses et pas qu’un peu.


Sur le web

  1. J’utilise la courbe zéro-coupon de l’EIOPA – un grand merci à Fabrice Borel-Mathurin pour le lien !
  2. On utilise des taux zéro-coupon afin de contourner le problème du réinvestissement des coupons d’obligations classiques.
  3. Et peut même, dans certain cas, être étendue partiellement à votre conjoint.