Résurrection de la médecine libérale et santé publique

Médecin (crédits Alex Proimos, licence Creative Commons)

Avec le mouvement d’opposition contre la loi Santé, il est spectaculaire et exemplaire de voir aujourd’hui une véritable résurrection de la médecine libérale.

Par Jacques Garello.

Médecin (crédits Alex Proimos, licence Creative Commons)
Médecin (crédits Alex Proimos, licence Creative Commons)

 

Les médecins ont défilé dans les rues de Paris il y a deux semaines. Après les notaires, les professions juridiques, les contribuables, artisans, commerçants : à chaque semaine sa manifestation. C’est doublement rassurant : d’une part, le pavé n’est plus le monopole de la CGT ou des syndicats d’enseignants, d’autre part, le réveil de la société civile, que je ne cesse d’observer depuis deux ans, se confirme.

La classe politique et syndicale enrage. Cela ne veut pas dire que ces manifestations impressionnent le pouvoir ; tout comme les défilés spectaculaires contre les lois Taubira ou Macron, celui de la médecine libérale n’infléchira pas Madame Marisol Touraine, elle l’a d’ailleurs fait savoir.

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Credits : aleps

Cependant, ces médecins-là me semblent porter plus de promesses que leurs prédécesseurs. D’abord, ils bénéficient d’un soutien populaire important : 55% des Français approuvent leur revendication, fut-ce au prix d’une gêne importante. Pourtant Madame Touraine leur a assuré que son projet de tiers payant était dans l’intérêt de tous les Français et particulièrement des plus démunis. Les Français y croient-ils ? Oui : 60% des sondés sont pour le tiers payant. Alors quoi ? Ils sont plus de 60% à craindre la disparition des médecins libéraux. En fait très nombreux sont ceux qui voient dans le projet gouvernemental non pas un progrès (puisque le tiers payant s’applique déjà à bon nombre de personnes qui le méritent sans doute) mais une attaque contre une profession qui se dépeuple parce qu’elle est l’objet d’une traque bureaucratique comme celle qui vise d’autres professions.

Mais là n’est pas mon seul motif de satisfaction. Car, à les entendre et à lire leurs slogans, ce que les médecins défendent aujourd’hui, c’est le principe même de la médecine libérale. Voici un changement spectaculaire et exemplaire. Spectaculaire parce que les syndicats de médecins se sont enfermés depuis cinquante ans dans une logique de négociation avec la Sécurité Sociale et l’État : réajustement des tarifs d’honoraires, régimes fiscaux et sociaux, conditions d’installation et d’exercice. Il y a trois conceptions possibles de la profession médicale : la médecine socialisée, vers laquelle on dérive sans cesse, la médecine ordonnée, héritage de Vichy qui organisait les professions en « ordres » (médecins, architectes, avocats, experts comptables, etc.), et la médecine libérale. Jusqu’à ce jour, une combinaison de service public et d’ordre professionnel prévalait et la plupart des syndicats de médecins était sur cette ligne. Il est spectaculaire de voir aujourd’hui une véritable résurrection de la médecine libérale. Spectaculaire mais aussi exemplaire, parce que les médecins ne se contentent pas de critiquer la ruine du système de santé français, ils montrent la voie de l’avenir : se passer de l’État et en revenir à une saine conception de l’art médical et des relations entre praticiens et clients.

La médecine libérale a en effet efficacité et noblesse. L’efficacité est celle de toutes les relations contractuelles : le libre choix garantit la qualité, la valeur convient à toutes les parties, il n’y a ni pénurie ni excédent, les comportements sont responsables. Cette responsabilité grandit non seulement les médecins, capables de moduler leurs honoraires en fonction des situations personnelles et familiales (c’est ce qui distingue l’honoraire d’un prix ou d’un tarif), mais aussi les malades, qui cessent d’être des assistés, voire même des tricheurs, pour devenir des personnes prévoyantes et raisonnables. En 1993, le docteur Beaumont déposait une proposition de loi dont l’article 1 est ainsi formulé : « Chaque Français a le devoir de se protéger et de lutter personnellement contre la maladie. Il est responsable de sa santé et dispose librement des ressources destinées au financement de sa protection contre la maladie. Il a le droit absolu de consulter le médecin de son choix. »

Oui, dira-t-on, et les irresponsables ? Si l’irresponsabilité est affaire de ressources, rien de plus simple : en dehors des mesures prises par le médecin lui-même, c’est la solidarité qui va jouer. Solidarité volontaire à travers les familles, les associations, les communautés, etc. Solidarité forcée à travers l’impôt et des fonds de solidarité publics. Certes la santé est publique en ce sens que des administrations ad hoc peuvent être chargées de prendre en charge des mesures de protection générale de la population. Elle est également publique parce que tout être humain doit avoir accès à des soins de qualité.

Plusieurs mesures permettent de concilier santé publique et médecine libérale. En particulier, on peut obliger toute personne en dessous d’un plancher de revenus à souscrire à une assurance-santé. Pour les personnes n’ayant pas les moyens de souscrire, tout ou partie de l’assurance peut être payée par un fonds de solidarité. On peut combiner ce dispositif avec d’autres techniques comme le chèque éducation ou le carnet de santé.

Ainsi, la médecine libérale peut-elle être restaurée sans difficulté et, ici comme ailleurs, on peut se passer de l’État ou le confiner dans un rôle subsidiaire. Depuis quelques années, de nombreux pays ont réformé leur système de protection sociale en le privatisant, en instaurant concurrence et liberté de choix. Leurs dépenses de santé par habitant (et en proportion de leur PIB) ont diminué. Seul Obama a pris la voie contraire, mais précisément « l’obamacare » imaginée pour « sauver les malades des griffes des assureurs » est déjà un échec complet, y compris financier, administratif, et… médical.

Chez nous, les professionnels de la santé qui ont défilé ont ouvert la perspective d’une libération bienfaisante. Ils n’ont pas entendu défendre les intérêts d’une corporation, mais la dignité de leur profession, gage et accompagnement d’une société de liberté et de responsabilité.


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