Expertise journalistique et paradoxe du singe savant

Si l’internaute dispose de toutes les plateformes possibles pour promouvoir ses écrits, l’expertise devient une denrée aussi rare qu’appréciée.

Par Daniel Girard.

monkeys dont write Shakespeare credits Tim (CC BY-NC-ND 2.0)
monkeys dont write Shakespeare credits Tim (CC BY-NC-ND 2.0)

 

En 1913, le mathématicien français Émile Borel concevait le théorème du singe savant. Émile Borel croyait qu’il suffisait d’obliger un million de singes à taper au hasard sur une machine à écrire dix heures par jour pendant un an pour obtenir un chef-d’œuvre littéraire. Comment ? En vertu des probabilités générées par la production d’un nombre astronomique de séances aléatoires.

Ce n’était pas vrai en 1913. C’est encore moins vrai cent ans plus tard. La différence, c’est qu’à l’époque, l’idée de doter un million de singes de machines à écrire paraissait saugrenue. En 2015 on compte les bipèdes dotés de clavier par centaines de millions. Le drame, c’est que la probabilité d’obtenir un chef-d’œuvre était meilleure en 1913 avec les singes dactylographes. En 2015, l’internaute est un fournisseur de contenu. Il dispose de toutes les plateformes pour faire mousser ses écrits, diffuser ses vidéos et réseauter. Mais la qualité se fait rare et le narcissisme abonde.

Séparer le bon grain de l’ivraie

Cela oblige ceux qui veulent satisfaire leur appétit de rigueur et d’expertise à plus de vigilance. Le citoyen doit séparer la graine de l’ivraie. Dans The Cult of the Amateur Andrew Keen avait prédit que la démocratisation des contenus allait se faire au détriment de l’expertise, de l’expérience et du talent. Cela se voit dans la multiplication des commentateurs peu informés qui jouent du coude avec les chroniqueurs aguerris ou prennent la place de journalistes de métier faisant de l’analyse sur le terrain.

Une tendance qui désole Alex S. Jones, directeur du Shorenstein Center de Harvard. Faire du commentaire coûte moins cher que le journalisme de terrain. C’est une question de coût. Et quand il y a moins de journalistes sur le terrain, on y perd en qualité d’information. Un journalisme de terrain solide donne aux chroniqueurs de la matière première pour peaufiner leur analyse.

Les as chroniqueurs survivent malgré l’ébullition du web

Malgré le déluge d’informations, les lecteurs continuent de récompenser de leur assiduité les chroniqueurs qui se démarquent par la robustesse de leur analyse. En Amérique, Maureen Dowd du New York Times et Peggy Noonan du Wall Street Journal continuent d’épater leurs lecteurs. En France, on aimera probablement lire, entre autres, Guy Sorman dans Contrepoints et Ivan Rioufol dans Le Figaro. Au Québec, le sociologue Mathieu Bock-Côté manie la plume et les concepts avec élégance.

On appréciera aussi, qu’un chroniqueur déploie parfois tout son arsenal analytique pour remettre à sa place un politicien qui a déraillé. C’est ce qu’a fait, en janvier, François Kersaudy, du Point, quand il a rabroué Manuel Valls pour avoir utilisé le mot apartheid pour décrire la situation des immigrés dans les banlieues françaises. François Kersaudy se souvenait très bien d’avoir croisé Manuel Valls en cours d’histoire à l’université de Paris-I où il était question de l’apartheid sud-africain. Le chroniqueur disait douter que Manuel Valls ignorait que l’apartheid était un système de ségrégation raciale très hermétique qui n’avait rien à voir avec les banlieues françaises où règne la liberté de circulation. Il était clair, pour François Kersaudy, que Manuel Valls avait choisi, par son allusion, de faire primer la communication politique sur la réalité historique.

Pour l’instant donc, même si des millions d’experts en herbe continuent de s’agiter sur leur clavier, il reste encore bien des chroniqueurs et des analystes chevronnés à l’affût pour prendre en défaut les politiciens qui tentent de flouer leur population.