Pétrole cher : une parenthèse dans l’histoire ?

pétrole credits Mark Rain (licence creative commons)

Le pétrole cher n’est-il plus qu’un vieux souvenir ?

Alors que les prophètes de malheur prévoyaient la montée inexorable du prix du baril, nous assistons depuis quelque temps à sa chute. Le pétrole cher n’est-il plus qu’un vieux souvenir ?

Par Stéphane Montabert.

pétrole credits Mark Rain (licence creative commons)
pétrole credits Mark Rain (licence creative commons)

 

Vous souvenez-vous de l’époque où le baril de brut se négociait à un prix de 147 dollars ? Alors qu’aujourd’hui le baril de brut se traîne péniblement autour des 50 dollars, le record semble carrément appartenir à un autre siècle.

Pourquoi le prix du pétrole s’est-il effondré ? Plusieurs théories s’affrontent. La montée en puissance de la production de pétrole issu des sables bitumeux en Amérique du Nord, devenue rentable précisément à cause du prix élevé du baril, aurait entraîné une surproduction. D’autres pointent l’Arabie Saoudite comme l’origine de cette surproduction, soit parce que le royaume saoudien serait incapable de se forcer à baisser sa production (ce qui se comprend puisque pareille décision grèverait ses revenus), soit au contraire parce qu’il chercherait à maintenir les prix au plus bas pour ruiner ses concurrents et rester seul maître du jeu.

La manœuvre aurait certes quelque chose de diabolique mais l’hypothèse ne tient guère debout : l’OPEP est notoirement incapable de respecter les quotas qu’elle impose à ses membres et si l’industrie de l’extraction non-conventionnelle de pétrole (sables bitumeux et autres) a pu s’envoler avec un prix du baril au-delà des 70$, on ne voit pas très bien, quitte à ce qu’elle soit ruinée aujourd’hui, pourquoi elle ne pourrait pas renaître de ses cendres demain, avec un baril à nouveau suffisamment cher. Mieux encore, le temps passé à rendre compétitive ces sources alternatives améliore chaque jour leur rentabilité et leur efficacité tout en diminuant leur impact écologique.

La nouvelle donne du pétrole bon marché a un effet direct sur les revenus des pays pétroliers comme le Venezuela, l’Arabie Saoudite ou la Russie, permettant à toutes les théories du complot imaginables de prendre racine. Mais les partisans de telles théories oublient bien vite qu’un effondrement pétrolier prolongé aura tout autant d’effet dévastateur sur l’emploi aux USA et au Canada, les acteurs renouvelés de la production d’or noir.

Vous rappelez-vous de cette époque folle où le baril dépassait les 140$ ? C’était le moment où chaque péripétie internationale offrait un prétexte pour justifier une hausse de prix – une raffinerie en panne par ici, des pressions sur le détroit d’Ormuz par là. Aujourd’hui, des pays producteurs entiers comme la Libye sont à feu et à sang. Ailleurs des champs pétroliers sont carrément entre les mains d’islamistes. L’Iran, cible de sanctions économiques à cause de sa course à l’armement nucléaire, prive les marchés de 1 million de barils par jour. Et tout le monde s’en fiche complètement ! Admettons en tout cas que les cours du brut ne reflètent plus vraiment les préoccupations géopolitiques.

Non, l’explication la plus simple est sans doute la meilleure : les cours du brut s’effondrent parce que la demande s’est affaiblie. Oubliez les records boursiers bâtis sur du vent et les discours triomphants des politiciens ; l’économie réelle ne va pas bien et au premier chef l’économie américaine, sa locomotive mondiale. Un puits de pétrole crache du brut de façon régulière ; la consommation, elle, dépend d’une multitude de facteurs. Il en faut peu pour qu’une chaîne de production surdimensionnée mène à une surproduction.

Paradoxe de notre époque, alors que le pétrole bon marché présage d’une ère d’abondance, tout le monde gémit à l’unisson. Les analystes financiers torturent les courbes à l’aide d’outils statistiques pour leur faire avouer que les cours vont remonter, il le faut, leurs bonus en dépend. Les politiciens grimacent devant la baisse des recettes fiscales issues des innombrables taxes sur l’essence. L’abondance d’un pétrole bon marché présente le deuxième défaut de contredire un des principaux arguments utilisés pour justifier leur interventionnisme perpétuel. Les consommateurs quant à eux se plaignent parce que le prix à la pompe ne reflète pas les baisses de prix de la matière première, révélant au grand jour toutes les manipulations éhontées destinées à tondre la laine sur leur dos.

Mais les écologistes sont sans doute les plus grands perdants de l’actualité. Non seulement toute énergie bon marché est une hérésie à leurs yeux mais le pétrole est celle qu’ils haïssent le plus juste après le nucléaire, parce qu’il permet le plastique, fournit l’essence pour la mobilité individuelle et produit le CO2 contre lequel ils sont partis en une absurde croisade.

En outre, un pétrole bon marché est un pétrole compétitif, sans aucun rival même subventionné jusqu’à plus soif tels des panneaux photovoltaïques poussifs et des éoliennes aléatoires. Que reste-t-il de la « transition énergétique » lorsqu’on n’est plus nécessaire ?

L’ère du baril bon marché met aussi en défaut le principal argument anti-pétrole, l’idée que nous nous précipiterions vers une pénurie. Nous n’en avons jamais été aussi loin. L’époque du record à 147$ nous permet de ressortir quelques textes pas tellement anciens qui prennent tout leur sel aujourd’hui…

  • Le Monde Diplomatique écrivait en 2006 que « rien n’indique que, dans les décennies qui viennent, les prix de l’or noir vont à nouveau baisser ». Le baril n’était pourtant qu’à 75$…
  • Dans un bel exemple d’extrapolation, Le Monde imaginait déjà en mai 2008 un baril à 200$. Et annonçait sans hésiter une pénurie pour 2016 ! Préparons-nous, c’est pour bientôt !
  • Et bien sûr des écologistes décrétaient quant à eux que nous assistions au chant du cygne de l’or noir puisqu’il allait de soi que la hausse des prix ne pouvait être que la traduction du pic pétrolier c’est-à-dire une pénurie de l’offre (une altération de la demande, ne cadrant pas avec leur théorie, étant quant à elle inenvisageable).
  • 100 dollars le baril, c’est le signe de la fin de la civilisation du pétrole. »— un écologiste mystique

Le baril de brut remontera-t-il ? Sachant que son cours est aujourd’hui exprimé dans une monnaie-papier comme le dollar, cela n’a rien d’impossible. Il suffit d’ailleurs d’oublier l’érosion de la valeur de la monnaie pour présenter l’histoire de façon alarmiste ; mais à dollar constant c’est nettement moins probable. Pour s’en convaincre, il suffit de se demander si les principaux consommateurs d’or noir – USA et Europe – sont sortis de la crise, et se rappeler que grâce à l’inventivité humaine les techniques et l’efficacité progressent sans cesse. Elles repoussent les perspectives de pénurie là où le libre marché fonctionne.

Les cours historiquement bas du prix du baril ne sont vraisemblablement pas un accident ; c’est plutôt la parenthèse d’un pétrole anormalement cher qui est gentiment en train de se refermer.

Et nous devrions cesser de nous en plaindre.

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