Le choc des valeurs : progrès et obscurantisme

Les différents attentats perpétrés en France et au Danemark nous rappellent la persistance de l’obscurantisme. Que peut-on lui opposer ?

Par Patrick Aulnas.

statue de Diderot credits B Duperrin (CC BY-NC-ND 2.0)
statue de Diderot credits B Duperrin (CC BY-NC-ND 2.0)

 

Les meurtres terroristes récents perpétrés en France et au Danemark par de jeunes européens ont mis en évidence de façon dramatique la résurgence de l’obscurantisme en Occident. Il semble bien, en observant notre planète depuis Sirius, que deux grandes tendances se dessinent pour construire l’avenir. La poursuite de l’évolution commencée à la Renaissance (15e-16e siècles) conduit à privilégier la raison et la démocratie. Une addiction de masse à des phénomènes idéologiques ou religieux conduirait à un nouveau Moyen Âge.

Le rationalisme et la démocratie

En sortant du Moyen Âge à partir du 15e siècle, l’Occident a entamé la construction d’un devenir optimiste pour l’homme. Il fallait pour cela abandonner la conception purement religieuse de l’univers qui avait été la seule jusqu’alors. Cette émergence de l’optimisme reposait sur l’humanisme, c’est-à-dire la prééminence accordée à l’homme et à sa capacité d’agir. L’antique fatum était relégué au rang des curiosités historiques. Une belle perspective s’ouvrait à l’humanité : nous ne sommes pas le résultat de la chute ; nous ne sommes pas sur terre pour obéir à un dogme et expier le péché originel, mais pour prendre en main notre destin. Nous devons chercher, analyser, comprendre le monde et améliorer notre condition par notre intelligence. Ainsi parlaient les humanistes du 16e au 18e siècle. Ainsi s’est peu à peu construite la science, base de la rationalité contemporaine. Ainsi est apparue la démocratie. Si ce n’est pas un dieu qui dicte sa loi aux hommes, ce n’est pas à un homme se réclamant d’un dieu d’imposer aux autres hommes son pouvoir. La conception ancienne du pouvoir politique, pouvoir de droit divin, ne résiste pas à la vision humaniste. Tous les hommes sont désormais égaux en droit et tous doivent désigner les gouvernants. La souveraineté populaire se substitue à la délégation divine comme fondement du pouvoir politique.

Cette évolution fondamentale de la pensée conduit à notre modernité. Le recul des religions, qui ont dominé le monde jusqu’à la fin du Moyen Âge, a représenté un progrès majeur permettant de sortir de l’ancestrale culpabilité. Pour les églises, les hommes étaient coupables et devaient donc obéir et expier. Pour les humanistes, ils étaient intelligents et devaient donc réfléchir pour améliorer leur condition.

Certes, des disparités historiques importantes ont subsisté puisque cette libération de l’homme n’a concerné d’abord que le monde occidental. Mais l’humanité d’aujourd’hui est largement configurée par ce logiciel humaniste. Que l’on songe au commerce international, au transport aérien de personnes, à internet, à la généralisation du téléphone mobile, même dans les pays pauvres. La mondialisation, tant décriée par certains, n’est qu’une forme de généralisation de l’humanisme, portant l’espérance là où elle faisait défaut. Tous les hommes aspirent, sinon à un mode de vie, du moins à un niveau de vie occidental.

Tous, sauf un petit nombre utilisant la violence ou s’opposant à la liberté individuelle par la contrainte étatique.

La persistance de foyers obscurantistes

La liberté gêne les adeptes du pouvoir sans partage. Les individus avides de dominer, d’imposer à tous leur vision de la société n’ont pas disparu. Ils ont simplement perdu leur prééminence intellectuelle lorsque l’humanité s’est émancipée par une pensée libératrice. La réaction des antihumanistes a été simple : élaborer des idéologies ou utiliser les ancestrales religions comme instruments liberticides. Le communisme, le fondamentalisme islamique, l’intégrisme chrétien ne sont que des tentatives de remettre en cause les progrès de la liberté. Car la liberté n’est pas la facilité. Elle est une conquête permanente et peut générer un sentiment d’insécurité. Beaucoup d’hommes peuvent être séduits par le confort d’une croyance. Il faut pour cela disposer d’une histoire simple, aisément compréhensible par tous, justifiant le pouvoir de quelques-uns. Le métarécit idéologique ou religieux a l’avantage de comporter une éthique très accessible, définissant clairement le bien et le mal. Il suffit de croire et d’obéir à quelques préceptes élémentaires de comportement. Tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes pour ceux qui adhèrent à un récit poétique proposant une représentation globale et un avenir bien défini. Ne vous méprenez pas : les textes fondateurs des religions, et parfois même des idéologies, sont de très beaux textes, touchant aux questionnements éternels de l’humanité. Leur caractère à la fois narratif, philosophique, poétique, le mystère de certaines formulations autorisant de multiples interprétations sont le propre de la grande littérature, l’apanage de tous les chefs-d’œuvre.

Mais voilà : s’adressant à l’émotion et non à la raison, suscitant la croyance et non l’esprit critique, le risque de réversibilité est considérable. De quoi s’agit-il ? Il serait absurde de mettre en doute le rôle fondamental qu’ont joué les religions dans notre histoire. L’enfance de l’humanité avait besoin de croyances, comme toute enfance. Il était nécessaire de définir le bien et le mal, d’encadrer le pouvoir politique par l’éthique, de promettre aux hommes la possibilité du paradis après une vie très rude. On ne conçoit pas l’Antiquité ou le Moyen Âge sans la religion car elle constituait le liant qui unissait les hommes autour de certaines valeurs. Mais lorsque d’autres valeurs apparaissent parce qu’une autre étape de notre histoire se construit, les religions peuvent aussi devenir un instrument pour entraver les évolutions. Les tenants de l’ordre ancien les utilisent non plus pour souder la société autour de valeurs consensuelles mais pour combattre l’émergence d’un ordre nouveau. Le bien est alors abusivement défini comme étant l’ordre ancien, le mal comme étant l’ordre nouveau. Aucun texte religieux ne propose une telle démarche. Il s’agit purement et simplement d’utiliser le sentiment religieux au profit du conservatisme. La réversibilité de tout dogme se situe à ce moment précis : lorsqu’il est remis en cause par la liberté, par le mouvement de l’histoire. De ciment de la société ancienne, il devient arme contre la société nouvelle et suscite des conflits parfois très violents.

Le fondamentalisme islamiste contemporain adopte cette ligne sans la moindre vergogne et de la manière la plus radicale. Prétendant lutter contre « les croisés » et « les mécréants », il refuse une société libérant les femmes des carcans traditionnels et donnant à tous les êtres humains les libertés de conscience et d’expression. Avec trois siècles de retard par rapport à l’évolution historique occidentale, il défend une société en voie de disparition et n’a plus comme recours que le chantage et le massacre, prouvant ainsi, s’il en était besoin, sa pitoyable faiblesse.

L’intégrisme chrétien a en général le sens des convenances, mais l’a parfois perdu ces dernières décennies en confondant foi chrétienne et conservatisme borné. Il s’oppose toujours aux aggiornamentos juridiques consacrant les évolutions sociétales. L’extension du mariage aux personnes de même sexe a suscité en France des manifestations de masse plus ou moins manipulées politiquement, alors qu’il s’agissait uniquement de mettre le droit en conformité avec la réalité sociale sans enlever à quiconque une once de liberté. La libéralisation de la contraception et de l’avortement avaient également provoqué il y a quelques décennies des oppositions brutales. Quelques diplodocus de l’Assemblée nationale, élus du peuple, n’avaient pas hésité à insulter grossièrement Simone Veil en charge du projet de loi sur l’IVG.

Certains intellectuels pensent que le monde qui a pris naissance à l’époque de la Renaissance en Occident est un monde aujourd’hui révolu. Au-delà des débats philosophiques, en définitive assez vides, sur la postmodernité, voire l’hypermodernité (!), chacun peut observer que sont aux prises aujourd’hui, d’une part la raison et la liberté de pensée, d’autre part la croyance et la tyrannie. Il ne s’agit pas d’assimiler le fait religieux à la dictature, bien entendu. La laïcité suppose que le pouvoir laisse la pensée et son expression libres, qu’il ne prenne pas parti pour une idéologie ou une religion. Il ne s’agit pas non plus de nier que l’homme a besoin de croire pour exister. Mais croire ne se réduit pas à croire en un dieu et à institutionnaliser une religion. La liberté religieuse est une liberté comme une autre, sans plus. Nombreux sont ceux qui croient tout simplement en l’homme, en sa liberté, en sa prodigieuse capacité de dépassement et de réalisation.