Tunisie : de l’islam politique à l’islam policé

Tombe Haruniyeh où est enterré Ghazali, principale figure de l'islam soufiste

Pour la Tunisie, il faut un Islam post-moderne.

Par Farhat Othman.

Tombe Haruniyeh où est enterré Ghazali, principale figure de l'islam soufiste (Crédits Zereshk, licence Creative Commons)
Tombe Haruniyeh où est enterré Ghazali, principale figure de l’islam soufiste

 

Avec l’entrée du parti islamiste au nouveau gouvernement tunisien, finalisant le compromis historique qu’on a annoncé depuis longtemps ici même, on s’achemine vers une confirmation de la stratégie actuelle des principales forces politiques en présence en Tunisie : celle de la nouvelle majorité dite moderniste représentée par le parti Nida Tounes (Appel de Tunisie) et du parti islamiste Ennahdha (Renaissance).

Notons de suite que les deux partis ont les faveurs des Américains sans lesquels rien n’aurait été ainsi qu’il l’a été au pays. Une influence subtile y a cours qui traduit moins une pure dépendance tunisienne à l’égard du chef du monde libre qu’une sorte de coalescence psychosociologique au sens précisé plus loin. Celle-ci amène, plus que jamais, à confirmer les chances sérieuses de l’islam politique en Tunisie. Il reste à savoir de quelle nature il sera fait.

Je livre ici une recette, fruit d’une réflexion au long cours, dans le cadre de ce que je nomme i-slam ou islam postmoderne, qui serait l’horizon ultime non pas tant de l’islam politique dans le sens habituel de l’expression que d’un islam policé.

Riens épistémologiques

Rappelons tout d’abord que le terme coalescence désigne, en biologie, la soudure de deux surfaces de tissu organique en contact. En génétique, c’est ce moment du lointain passé de la vie des populations où deux séquences d’ADN trouvent un ancêtre commun. En chimie, c’est la formation de gouttelettes à partir de particules liquides en suspension. Enfin, en linguistique, cela désigne la contraction de deux ou plusieurs unités phoniques en une seule.

Voilà le sens du mot tel que je l’utilise en rappelant que son étymologie latine emporte le sens de « croitre avec » (coalescere) qui est la même que dans le mot connaître qui veut dire naître avec (cum nascere), outre son sens plus connu d’apprendre à connaître (cognoscere).

Tout cela pour dire que la coalescence psychosociologique en cours en Tunisie, sur le plan politique dans l’immédiat, se veut un outil de diphtongaison dans la reproduction infinie de la distinction sociale. En effet, en un temps où la société se diffracte en tribus et les foules sont saisies par les sens débridés, des communions émotionnelles, l’islam peut et doit devenir un facteur éminent d’indistinction s’il venait à être débarrassé des scories héritées du passé qui altèrent l’essence spirituelle et humaniste de son message originel, estompé par des habitudes étrangères érigées en lois, violant en droit son esprit premier.

Car il est une forte dose d’indistinction dans la psychologie sociale qu’incarne par exemple le phénomène du mektoub, cette fusion avec la nature, une véritable écosophie postmoderne. Assurément, cela aura pour effet de sortir la Tunisie de la confusion des valeurs actuelles qui ne cadrent plus avec l’évolution politique et sociale d’un pays dont la maturité du peuple est patente.
Cette maturité est tellement avérée dans l’élément féminin et la jeunesse qu’elle amène à douter de celle des élites politiques engoncées dans une pratique politicienne antédiluvienne. Or, elle se doit désormais d’innover, pratiquer ce que je qualifie de « poléthique », ne dédaignant pas le ressort éthique qu’incarne à merveille l’islam s’il était ramené à ce qu’il est d’abord : une culture (cult(e)ure) et non un simple culte.

Cela suppose surtout, s’agissant des libéraux modernistes, de cesser de singer un Occident en déclin (ce qu’a annoncé Spengler depuis longtemps), particulièrement au niveau de sa conception de la laïcité. Celle-ci ne reflète qu’un nouvel « esprit prêtre », ce qui suppose un impératif retour au sens premier du mot qui veut dire la chose du grand nombre. Or l’islam populaire, l’i-slam soufi, est la chose commune du plus grand nombre dans les pays arabes, surtout au Maghreb.

Cela impose aussi de ne pas reproduire en Tunisie les mécanismes purement formels de la démocratie occidentale en crise, réduite à une démocratie d’élevage selon les politistes, en osant innover pour sortir de la « daimoncratie » actuelle, cette chose des démons de la politique, pour une postdémocratie ou une démocratie postmoderne avec la prise en compte de la puissance sociétale par une décentralisation réelle, une raison participative diffractée dans les régions et les localités.
Assurément, une telle mutation épistémologique commande de faire la politique autrement, en conformité avec son sens étymologique latin voulant dire « administration des citoyens » (politia) ou le sens grec plus connu de « cité » (polis).

Or, l’islam est à la fois une religion et une politique pour la cité, qui n’est cependant pas celle de Dieu, comme en chrétienté, plutôt la cité celle des hommes qui sont imparfaits par définition. Aussi, cette politique ne saurait qu’être policée, au sens du mot en vieux français, qui veut dire gouverner, civiliser et adoucir les mœurs par les institutions, la culture. D’où aussi le sens de raffinement, bien évident dans la civilisation arabo-islamique aux riches heures de son histoire.

L’islam politique, un i-slam policé

Les islamologies se trompent qui pensent faire évoluer la religion musulmane en y appliquant les recettes occidentales ; ils ne font qu’appliquer un cautère sur une jambe de bois, coucher l’islam dans un lit de Procuste. La dimension binaire ou duale de l’islam ci-dessus rappelée le fait relever de la pensée complexe chère à la sociologie compréhensive.

L’erreur en islam aura été d’ignorer, pour une raison évidente d’instrumentalisation politique de la religion, que la dualité de la foi et de la politique ne voulait pas dire confusion, mais séparation, au sens que cette unité est multiple ; c’est l’Unitax multiplex des anciens. L’islam est une foi qui ne regarde que le fidèle et son créateur, puisqu’il n’y est aucune église ; et cette foi libre peut être libertaire, car elle ne  concerne que le domaine privatif dont l’intimité est sacrée. Dans le domaine public, l’islam est une politique indépendante des choses de l’au-delà, se conformant aux mœurs et devant évoluer avec elles.

Aussi, l’islam politique tel qu’on le voit pratiqué aujourd’hui est une pure aberration, n’étant qu’une caricature de cette religion, une simple transposition en copier-coller d’une pratique étrangère à l’islam premier et à ses visées bien établies.

Ni l’islam chiite ni l’islam sunnite tel que pratiqués chez les wahhabites ou à Daesh ne correspondent à l’esprit premier de l’islam où il n’y a jamais eu confusion entre le politique et le religieux, sinon au sens de fusion avec (con-fusion) c’est-à-dire cette harmonie qu’on appelle coenesthésie ou cénesthésie qui est l’impression générale d’aise ou de malaise donnée par l’ensemble des sensations internes dans le corps humain.

Au vrai, c’est ce qui est quêté principalement par la foi islamique ; une quête qui a été merveilleusement incarnée par les soufis dont la lecture de l’islam est plus que jamais d’actualité. En effet, le soufisme est l’interprétation la plus authentique de l’islam, seule désormais valable, celle développée par le salafisme n’ayant été au mieux que la réaction légitime d’une foi aux abois, cherchant à se protéger par tous les moyens contre un danger mettant son existence en péril.
Le salafisme a donc joué son rôle et doit laisser la place au soufisme ; comme un médicament qui a rempli son office, en user encore, c’est obtenir l’effet opposé, le médicament se transformant en poison.

La culture et la civilisation islamiques (i-slamiques) ont été raffinées, ayant restitué à l’Occident, en le bonifiant, son héritage grec sans lequel les Lumières n’auraient pas illuminé son sombre Moyen Âge. Est-il utile de rappeler ici la part prise à la Renaissance par la pensée d’un Averroès, pour ne citer que le plus éminent des théologiens musulmans ? Or, ce grand de l’islam venait de l’Orient occidental, d’Andalousie plus exactement, tout comme Ibn Arabi, l’autre sommité islamique, soufie celle-ci. Et on sait quels rapports étroits liaient cette part de l’Europe et le nord de l’Afrique !

Aussi, s’il est une destinée pour la Tunisie, c’est d’être une nouvelle Andalousie, parachevant ainsi l’intuition hégélienne voyant dans le Maghreb un prolongement de l’Europe. De cela, on doit prendre conscience et agir activement pour officialiser ce qui est, pour partie déjà, de droit (les présides espagnols sur le territoire marocain) et pour l’essentiel, de fait avec l’imbrication structurelle du Maghreb dans l’Europe, ne serait-ce que par les étroites relations économiques et humaines.

Du côté tunisien, ce qui serait à faire sans plus tarder, c’est de permettre enfin la pratique d’un islam policé, au sens de civilisé et raffiné, parfaitement conforme à son esprit d’origine afin de parfaire la légitime prétention en Tunisie à un modèle sui generis manifestant le génie de son peuple attesté par son histoire. Pratiquant un tel islam policé et non politique, les élites actuelles en Tunisie s’adonneraient alors une réelle bonne gouvernance.

On se rappelle, en effet, l’expression de Babeuf assurant que « les maîtres, au lieu de nous policer, nous ont rendus barbares ». En le paraphrasant, je dirais donc que jusqu’ici, les gouvernants dans les pays arabes islamiques, au lieu de policer leurs peuples, les ont rendus barbares. D’où la jeunesse arabe révoltée, car déprimée, se laissant aller aux extrêmes faute d’espoir d’une vie où elle aurait été en mesure de concrétiser ses immenses réserves de créativité.

En cela, la responsabilité est aussi grande de la part de l’Occident qui est pourtant en mesure d’estimer à sa juste valeur les effets néfastes du retour du refoulé bien plus lucidement que des dirigeants, soutenus à bout de bras par lui au nom d’intérêts immédiats.

Il est bien temps pour la Tunisie de mettre la main à la pâte (comme le reste des pays du Maghreb d’ailleurs), s’attelant incontinent à la réforme de l’arsenal juridique obsolète hérité de la dictature. Ce qui commande en premier de libérer la société des carcans qui la figent dans l’immobilisme en s’attaquant aux lois scélérates, celles qui sont les plus emblématiques, étant de nature à contribuer à lever les freins anesthésiant le mental dans une conception faussée de la religion.

Cela concerne, outre la décriminalisation de la consommation des drogues douces, une promesse de campagne du nouveau président, l’abolition des lois homophobes et des pratiques d’interprétation restrictive du sacré ou d’interdiction de l’apostasie, toutes contraires à la lettre comme à l’esprit de la foi islamique.

Pour commencer, et afin de faire la preuve que l’entrée en son sein du parti islamiste n’a pas pour effet de le figer dans l’inaction, le nouveau gouvernement devrait de suite donner les instructions nécessaires pour mettre fin à la pratique aussi illégale que honteuse consistant à ne pas vendre d’alcool le vendredi dans les commerces.

En effet, l’islam n’interdit que l’ivresse et toutes les conceptions restrictives en matière de boissons alcoolisées relèvent de la pure obstruction au libre commerce que consacre l’islam. Et cette liberté est consacrée même le vendredi, car la conception du sacré en islam n’est pas comparable à celle du sabbat juif ; elle est bien plus morale, ne s’opposant pas à ce que le croyant continue de mener sa vie de tous les jours. C’est l’intention qui compte dans ses actes et non l’affichage !

Ainsi, tout en attestant de sa volonté réformatrice et de bonne gouvernance, le pouvoir en place rompra concrètement avec une fausse lecture de l’islam tout autant qu’avec les pratiques de la dictature déchue, les deux n’étant qu’une même forme de dictature, la première morale et la seconde matérielle.

Un islam politique sui generis, car policé, aura ainsi toutes les chances de réussir en Tunisie au grand dam de tous ses ennemis déclarés comme hypocrites, ce qui ne rendrait que justice à une religion qui a su être moderne avant la lettre, ce que je qualifie de rétromodernité.