Compromis historique en Tunisie, mode d’emploi

Va-t-on voir cohabiter les deux ennemis d’hier, Ghannouchi et Essebsi ?

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Caïd Essebsi credits Human Rights for All FIDH (licence creative commons)

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Compromis historique en Tunisie, mode d’emploi

Les points de vue exprimés dans les articles d’opinion sont strictement ceux de l'auteur et ne reflètent pas forcément ceux de la rédaction.
Publié le 7 novembre 2014
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Par Farhat Othman.

Caïd Essebsi credits Human Rights for All FIDH (licence creative commons)

On se dirige en Tunisie vers un compromis historique entre les deux ennemis d’hier, le parti se présentant comme laïque et moderniste de M. Béji Caïd Essebsi (Nida Tounes ou Appel de la Tunisie) et le parti islamiste de M. Ghannouchi (Ennahdha ou le Réveil).

Certes, pour certains observateurs et politiciens, cela semble relever de l’ordre de l’impossible ; mais la politique n’est-elle pas justement l’art de l’im-possible, celui rendant possible ce qui semble hors de portée ?

Voici le mode d’emploi de cet événement majeur dans la vie politique tunisienne livré bien évidemment sous la réserve des quelques variantes inévitables en telle matière où l’impondérable reste la règle, mais qui ne devront rien changer à l’issue finale.

Diagnostic 

L’équilibre instable des pouvoirs consacré par la nouvelle Constitution risque de déboucher sur une paralysie de l’exécutif du fait de sa dualité dans le cas d’une cohabitation entre deux têtes issues de paris différents et, encore plus, opposés.

Or, plus que jamais, la Tunisie a besoin de stabilité ; et comme c’est le parti de M. Béji Caïd Essebsi qui a eu la majorité au parlement, il est sain qu’il soit aussi représenté à Carthage, ne serait-ce que durant les deux à trois premières années de la nouvelle législature.

D’ailleurs, BCE (le sigle par lequel est connu M. Caïd Essebsi) a évoqué l’hypothèse d’un mandat écourté du fait de son âge avancé (88 ans).

Posologie 

1/ Pour que BCE entre à Carthage, l’apport du parti arrivé second aux élections législatives est décisif, d’autant plus que ce parti a choisi de ne pas proposer de candidat issu de ses rangs, s’offrant le luxe de se poser en arbitre, soutenant un candidat souhaité consensuel. Aussi, Ennahdha détient de fait les clefs de Carthage, son assise électorale confortable étant nécessaire pour devenir président. Tout comme ils y ont fait entrer leur ancien allié – qui était plus exactement leur homme de paille – l’actuel président provisoire de la République, les islamistes se chargeront de baliser la voie pour celui qui n’est plus que leur intime ennemi à défaut d’être devenu un ami.

2/ Le parti islamiste entend durer en politique, et cela nécessite des tactiques qui changent selon l’évolution de la situation du pays. Au sortir des élections pour la Constituante dont il a été le grand vainqueur, il avait besoin de la caution de démocrates et laïques, ou supposés tels, pour disposer à sa guise du pouvoir. Aujourd’hui, il n’est plus que deuxième, même s’il garde un poids qui le rend incontournable ; il a donc surtout besoin de libéraux pour revenir au pouvoir. Et le parti de BCE, sans en être, présente l’avantage d’avoir la fibre libérale bien plus nette que ses quelques velléités sociales.

3/ Le parti islamiste a aussi besoin de temps pour parachever sa mue démocratique. Il ne faut pas oublier que c’est sur ce pari que repose le soutien américain toujours indéfectible espérant voir naître en Tunisie une sorte de Démocratie islamique à la manière des Démocraties chrétiennes d’Europe. C’est d’ailleurs inévitable pour la réussite de l’islam politique pour laquelle Ennahdha nourrit quelques ambitions légitimes. Pour cela, le parti doit renouveler sa lecture de la religion, en finir avec son fixisme dogmatique et son essentialisme.

4/ Une telle entreprise, assurément de longue haleine, nécessite une présence au pouvoir avec un profil bas, bien préférable à une traversée du désert de l’opposition. En effet, l’entreprise de rénovation du parti risque d’être alors moins aisée et pâtir des dissensions internes en ne disposant pas de l’argument massue des nécessités impérieuses de la gouvernance et de ses impératifs.

5/ L’appui à la candidature du chef de son grand rival se fera d’autant plus aisément que le parti islamiste exigera d’obtenir de son futur allié l’engagement d’exclure du contrat de gouvernement les questions taboues, ses fondamentaux touchant à certaines matières religieuses supposées d’inspiration islamique dans la législation actuelle. Celle-ci est appelée à une profonde refonte et de pareilles questions devraient être abolies dans le cadre de la mise en œuvre des acquis de la Constitution en droits et libertés, notamment dans le domaine de la vie privée et des mœurs. En cela, les islamistes n’auront pas trop de difficultés à convaincre le parti Nida qui ne donne pas à ces questions une particulière importance, étant plus pragmatique que dogmatique.

6/ Par contre, un consensus de nature à satisfaire l’ami commun américain pourrait finir par se réaliser sur un processus de normalisation des rapports avec Israël. Ce sera une thématique majeure occupant les esprits un certain temps dans le cadre d’une tactique usant du principe toujours payant consistant à se hâter lentement, mais finissant par obtenir gain de cause du moment qu’on aura arrêté d’avance l’objectif final à atteindre.

7/ Dans ce même ordre de questions aux retombées bénéfiques aussi bien pour l’un que pour l’autre des deux partis, on pourrait envisager d’engager la diplomatie tunisienne dans une voie nouvelle consistant à œuvrer pour une aire de civilisation entre l’Orient et l’Occident commençant par l’édification d’un espace de démocratie en Méditerranée en réclamant l’adhésion de la Tunisie à l’Union européenne. Pour s’y orienter, on commencera par décréter la liberté de mouvement en un tel futur espace sous couvert de visa biométrique de circulation qui garantit les réquisits sécuritaires tout autant que le droit de l’Homme à circuler librement.

Précaution

Ce mode opérationnel ne manque pas de sous-entendus, étant de nature politique; certains intérêts dans la future coalition tablant sur une élection présidentielle anticipée au bout de deux à trois ans, eu égard à l’âge de M. Caïd Essebsi, né le 29 novembre 1926.

Ce qui aurait pour conséquence d’amener les uns et les autres à essayer de réaliser les objectifs essentiels du compromis historique dès le début de la prochaine législature.

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