Les failles de l’activisme vertueux

Manifestation contre le capitalisme - Anticapitalisme - Credit Philippe Leroyer (Creative Commons)

Les sociaux-démocrates opposent un activisme vertueux au libre-marché. Mais les faits ne leur donnent pas raison.

Les sociaux-démocrates et les intellectuels hostiles aux idées libérales opposent un activisme vertueux au libre-marché. Mais les faits ne leur donnent pas nécessairement raison.

Par Gabriel Lacoste

Manifestation contre le capitalisme - Anticapitalisme - Credit Philippe Leroyer (Creative Commons)

De nombreux intellectuels doutent du libre-marché. Plusieurs histoires les inspirent. Une panique survient sur les marchés financiers. Des spéculateurs en profitent. Une autorité économique (le FMI, la Banque mondiale) propose ensuite à des États de couper dans leurs dépenses, de hausser leurs taxes, de vendre des chasses-gardées du gouvernement, puis de supprimer des règles qui obstruent le milieu des affaires. Il s’ensuit des catastrophes humanitaires. De grands patrons congédient des employés, haussent les prix, déplacent des capitaux à l’étranger, entreprennent des projets fumeux ou toxiques pour l’environnement pour voir ensuite leurs bonus augmenter de façon éhontée. Pour faire sérieux, cette narration est chiffrée, puis annotée de multiples références universitaires (idéalement P. Krugman ou J. Stiglitz, car ce sont des prix Nobel.)

Ces « faits » viennent supporter une théorie. Lorsque nous échangeons librement, ceux qui ont plus d’information en profitent pour soutirer des avantages à ceux qui en ont le moins. De plus, il peut y avoir des alliances commerciales agressantes envers des tiers. La pollution ou la vente d’armes en sont des exemples. Certains services ne peuvent être fournis en situation de liberté, car trop de gens peuvent en profiter sans les payer. Ensuite, il y a des enjeux comme l’aide aux plus démunis qui ne peuvent être surmontés de cette manière, car il y a plus de gens qui nécessitent de la charité qu’il y en a pour en offrir. Finalement, ceux qui sont les mieux placés dans le système tendent à exploiter la vulnérabilité de ceux qui le sont moins. Le terme de « marché qui s’autorégule » est alors employé comme qualificatif dérisoire pour stigmatiser la position des libéraux / libertariens, qui croient que ces problèmes vont se régler par enchantement.

Ce discours repose sur une confusion logique assez simple : il omet l’usage du miroir. Je m’explique…

Le sophisme du point de vue divin

De nombreux penseurs « critiques » réputés détaillent minutieusement les lacunes de leurs adversaires sans effectuer le même effort envers leur position. Le pilier de leur tour de Babel est un « abracadabra » bien caché : eux. Ce symptôme est manifeste lorsqu’ils accusent les hommes d’affaires d’avoir une courte vue, d’être assoiffés d’argent, irrationnels et déconnectés de la réalité des gens. Nous pouvons l’admettre, mais par rapport à qui ? Eux ? Est-ce que les fonctionnaires de l’État, les intellectuels et les foules de citoyens en colère sont plus clairvoyants, bénévoles, matériellement humbles, altruistes et sensibles à la vie des gens ordinaires que les banquiers, les vendeurs, les experts en marketing, les courtiers en assurance, les conseillers du FMI ? J’en doute. C’est un postulat arbitraire qui mérite justification.

Nous réfléchissons sur le monde trop souvent à partir d’une perspective divine. C’est un peu comme si le génie de la lampe était derrière nous pour corriger d’un « pouf » les trucs qui nous chicotent. Pour rendre la société meilleure, il suffit de se rassembler en bande, puis de le vouloir et il va nous exaucer. Cette supposition est implicite pour quiconque prétend déceler des « failles » aux marchés sans se questionner si leurs alternatives sont mieux ou pires. Au fond, si c’est la nature vicieuse et l’entendement limité de l’être humain qui en est l’origine, il est alors raisonnable de supposer qu’une foule d’humains agitant des pancartes devant des caméras, des penseurs socialistes ruminant des chiffres en comité ou édictant des règles en situation de monopole légal ne feront pas mieux qu’une foules d’humains se vendant et s’achetant des services dans un lieu sous la supervision de juges libéraux munis du mandat de faire respecter la propriété.

Afin d’éviter ce problème, il faut comparer deux perspectives et organisations humaines et non prendre chimériquement le point de vue de l’Absolu.

L’activisme vertueux comme point de comparaison

Maintenant, quel est le point de comparaison à partir duquel les intellectuels hostiles aux marchés (les sociaux-démocrates) veulent les superviser ? Les libertariens répondent « l’État », mais ce n’est pas tout à fait juste. Eux aussi dénigrent les bureaucraties oppressantes, puis rêvent d’un monde qui n’en contient pas. Concrètement, ils valorisent les groupes qui s’expriment publiquement en faveur d’une minorité discriminée ou d’une majorité opprimée par une élite, puis qui s’organisent pour mettre sur pied des « leviers de contrôle » sur la situation. L’élection de représentants, les consultations soumises au vote, le dialogue argumentatif devant une large audience, les grèves, les boycotts, l’offre de services universels financés par une taxation progressive plutôt que par l’achat, et les manifestations en sont les principaux. Ils s’opposent les uns aux autres selon l’espace qu’ils sont disposés à accorder aux échanges économiques. Certains ne tolèrent pas cette concurrence. D’autres veulent la « balancer » davantage pour arriver à un « juste équilibre », puis ils se conçoivent de façon plus ou moins avouée comme les grands sages qui en connaissent le dosage. Leur popularité auprès de ces mouvements citoyens les réconforte dans cette croyance.

Cette thèse se résume à ceci : l’activisme vertueux doit fonder la société, puis déterminer la place et la forme des échanges économiques. Par « activisme », il faut comprendre l’action par laquelle une personne cherche à modifier son environnement en se réunissant en groupe, puis en s’efforçant de former les majorités les plus inclusives possibles à l’aide d’arguments ouverts aux yeux et aux oreilles de tous.

Ce discours se nourrit d’intuitions de sens commun. Ce type d’organisation ne demande pas aux gens de l’argent pour y participer. Or, venir au monde sans ressource, puis être exclu pour cette seule raison choque des valeurs largement partagées, beaucoup plus que l’interdiction sans nuance du partage forcé mis en avant par plusieurs libertariens (ce que témoigne la plus grande popularité de J. Rawls dans son débat avec R. Nozick (ici et ici). A priori, l’activisme vertueux semble donc battre le libre-marché sous cet angle. Ensuite, la vertu n’apparaît pas par magie, mais résulte de l’exposition au regard d’autrui. Les décisions économiques effectuées sur les marchés sont discrètes et silencieuses. À l’inverse, celles qui sont effectuées en groupe, dans une salle ou dans un plus vaste espace de communication, sont « publiques » ; c’est-à-dire disponibles et questionnables par tout un chacun. C’est cet aspect de l’activisme qui nous contraindrait à agir pour des raisons morales, par opposition aux échanges économiques.

Les failles a priori de ce raisonnement

Avant même de fouiller dans le monde pour découvrir des faits en la matière, il y a des raisons sérieuses de douter du raisonnement précédent.

1- L’activisme est le plus inégal des deux modèles

Entrer dans une masse citoyenne ne coûte rien en monnaie, mais tous n’y ont pas une influence égale. La popularité d’une cause, la qualité du verbe, le prestige, la réputation, la proximité des micros, les contacts auprès des autorités, la quantité d’informations possédées, le temps à consacrer à des activités politiques, la conformité aux modes journalistiques établissent une hiérarchie en haut duquel trône une élite.

Or, de nombreux individus sont en bas de l’échelle, puis n’ont aucune voix. Tous ne sont donc pas citoyens également, puis d’autres ne le sont pas du tout. Sur un marché libre, même la personne la plus pauvre a un peu d’argent, une force de travail à marchander, puis peut demander de l’aide au besoin.

2- L’activisme est le plus discret

Les seules choses qui sont véritablement « publiques » dans les organisations démocratiques, ce sont les motifs officiels, puis les décisions. Les coulisses qui les entourent, ce qui les a précédés, ainsi que leurs suites se déroulent à l’abri des regards. L’appareil d’État consiste en une myriade de fiefs où des comités d’experts bureaucrates peuvent commander des directions unilatéralement ou simplement en accord avec la strate syndicale au niveau inférieur. L’usager et le payeur de taxes sont complètement exclus.

Ce fait n’est pas accidentel. Une foule ne peut pas suivre l’ensemble du processus auquel elle participe. Or, les marchés performent mieux à cet effet. Les prix sont affichés clairement, les vendeurs peuvent être poursuivis parce qu’ils sont régis par des contrats, les acheteurs ont l’opportunité de comparer des offres qui cohabitent, puis il est beaucoup plus facile d’y entrer avec une nouvelle idée (et donc de s’y exprimer) qu’en passant sa vie à gravir les échelons d’une organisation politique, syndicale, intellectuelle ou médiatique.

3- L’activisme rend les gens plus hypocrites

Être exposé au regard d’autrui ne nous rend pas plus vertueux, mais plus habiles à dissimuler nos véritables intentions. Les groupes qui s’activent sur la place publique pour obtenir des fonds ne sont pas les plus pauvres de la société. Les étudiants qui veulent se faire payer l’université proviennent fréquemment d’une classe moyenne elle-même éduquée. Les enseignants et chercheurs gagnent plus de 50 000 $ par an en bénéficiant de longues vacances estivales, alors que leurs savoirs ne sont souvent pas demandés par les gens ordinaires. Les employés syndiqués qui font du bruit sont parmi les mieux payés. Les soupes populaires et les abris d’urgence ont moins de ressources que les centres qui offrent des services psychosociaux gérés par des professionnels aisés. Or, ces gens-là prétendent agir pour « le bien commun ». Nous pouvons en douter. Au moins, si une personne veut être généreuse ou égoïste sur les marchés, elle le sera franchement, sans faux-fuyant en regardant le quémandeur les yeux dans les yeux.

4- L’activisme contient toutes les failles invoquées envers les marchés

L’asymétrie de l’information, les « biens publics », les externalités, l’irrationalité, la possibilité de laisser des gens démunis se débrouiller seuls sont des réalités autant présentes dans l’activisme que sur les marchés. Ces « failles » sont des failles de la condition humaine et non des failles propres à une organisation spécifique.

Les failles a posteriori

Ces raisonnements sont théoriques. Ils ne résistent peut-être pas à l’épreuve des « faits », et puis je ne suis peut-être qu’un vil réactionnaire qui refuse de les voir. En revanche, souvent les savants se mettent à en « chercher » avant d’avoir mis de l’ordre et de la clarté dans leur tête, puis ils chiffrent des nébuleuses incohérentes et en tirent des conclusions impulsives. La logique sert à s’en prémunir. Voilà le but de mon propos.

Premièrement, nous n’opposons pas deux réalités en débattant de l’activisme vertueux et du libre-marché, mais deux idéaux. Ceux-ci nous orientent vers une direction se voulant nouvelle, mais réalisable. Les deux peuvent donc réagir à un échec en spécifiant que la solution, bien qu’encore à trouver, a plus de chance de survenir de l’intérieur de leur modèle. Nous ne sommes donc pas réfutés par les erreurs de nos prédécesseurs. Même si les acteurs financiers font des calculs dramatiques à la bourse, une nouvelle entreprise d’experts conseils ou d’encadrement juridique des victimes résoudra peut-être ce problème avant qu’un activisme vertueux y parvienne, ce qui donnera le dernier mot aux libéraux. Si le FMI a conseillé maladroitement des États en s’appuyant sur l’idéal de libre-marché, cela ne le réfute pas plus que les directives de Lénine ne le faisaient du discours des activistes vertueux.

Deuxièmement, les deux hypothèses ne sont souvent pas évaluées au moyen de faits simultanés, mais anachroniques. Les sociaux-démocrates se formalisent ainsi des conditions de vie au 19ème siècle pendant que leurs héros historiques stimulaient des émeutes qui viraient en bain de sang, puis remplaçaient les élites en place par des régimes de Terreur et des guerres de libération nationale. Nos adversaires ne peuvent pas nous répondre qu’il ne s’agissait pas du « bon activisme vertueux », car sinon nous pourrons leur répondre que le libéralisme du 19ème siècle n’était pas le « bon libéralisme ».

Troisièmement, le socialisme, la démocratie et les marchés ont évolué en parallèle et non en concurrence, ce qui nous induit à faire des erreurs d’attribution. Il y a deux formes d’organisation, l’activisme et les échanges économiques, qui ont graduellement pris une forme plus civilisée. C’est le passé et non le capitalisme qui était plus sauvage, plus précaire et plus instable. De plus, si nous vivons mieux aujourd’hui qu’il y a 100 ans, cela ne prouve rien quant au bienfait de l’activisme, mais montre seulement que les deux principes ont été soumis en commun à d’autres variables adoucissantes. C’est peut-être aussi la libéralisation de nos échanges qui a permis de générer les surplus nécessaires pour faire vivre un activisme salarié et paisible, créant l’illusion du contraire en inversant la cause et l’effet.

Quatrièmement, la plupart des maux que les activistes vertueux reprochent au libre-marché découlent d’échanges entre des institutions à but lucratif et des groupes d’activistes supervisés par les fonctionnaires de l’État et non entre des particuliers dans un cadre régi par le droit de propriété. C’est ce qui arrive lorsque les banques sont centralisées autour d’une presse à papier gouvernementale pour éviter que les dépositaires se ruent vers les banques en situation de panique. Une bulle immobilière qui suit une pression politique pour faciliter l’accès au logement, les ventes d’armes à des groupes qui veulent se bombarder, un régime d’assurance santé privée contrôlé et financé par l’État (celui des États-Unis), le FMI qui s’entend avec un pays du Sud-Est asiatique pour déréglementer une économie moyennant un prêt entrent dans cette catégorie. Le fameux « 1% » des plus riches est souvent composé des gens qui, comme les médecins, les avocats, les hauts fonctionnaires ou les PDG d’entreprises subventionnées, vendent des services lourdement sous la tutelle de l’État à la demande de groupes activistes. L’écrasante majorité des « faits » invoqués contre le libre-marché leur est donc aussi imputable, dans une proportion qu’il nous reste à déterminer.

Cinquièmement, mon dialogue avec les intellectuels activistes m’a convaincu qu’ils confondent le terme « libre-marché » avec « actions venant des élites commerciales ». Leur théorie est une sorte de racisme occupationnel, qui pose que de manipuler une grosse quantité d’argent sans faire des discours inspirants à la télé rend les gens plus fourbes. En conséquence, ils ne saisissent rien des nuances que les libéraux font entre la liberté d’échanger (dont celle de choisir avec quelles élites nous faisons affaire) et la planification politique d’une économie au service d’une élite commerciale ET activiste cartellisée. Ils n’arrivent pas à voir qu’ils en font partie.

Fort de ces nuances, les « faits » anti-marchés auxquels notre éminence monsieur P. Krugman et ses disciples vouent un culte ne m’envoutent plus. Le chemin pour une enquête mieux réfléchie de la réalité empirique est ainsi mieux tracé.