Quand le terrorisme était une valeur républicaine

Si la réalité du terrorisme est ancienne, le mot français est un héritage de la Révolution française.

Par Gérard-Michel Thermeau

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Noyades de Nantes de 1793, Joseph Aubert (1882)

 

Si la réalité du terrorisme est ancienne, le mot français est un héritage de la Révolution française. La Première République est née dans et par la Terreur.

La monarchie à peine renversée, une première Terreur pousse les révolutionnaires à massacrer dans les prisons de Paris plus de 1000 détenus considérés comme des « ennemis de l’intérieur » prêts à égorger les « patriotes » en septembre 1792. La plupart des victimes étaient de banals détenus de droit commun. Les éléments radicaux ne cessent de faire pression sur les organismes officiels, contraints ainsi d’adopter une politique visant à faire peur aux ennemis de la Révolution, ces comploteurs, ces traîtres, ces puissances étrangères qui veulent, dans l’esprit des révolutionnaires, « terroriser » les partisans de la Révolution. La Terreur réelle répond à une menace terroriste contre-révolutionnaire fantasmée.

Dans la situation de guerre où la France révolutionnaire est en guerre contre l’Europe coalisée, toute opposition est traduite comme une « trahison ». La Seconde Terreur, légale cette fois, se met en place. Comme le déclare Danton : « soyons terribles pour dispenser le peuple de l’être ». L’argument est toujours repris par les historiens : la Terreur légale a permis d’encadrer la violence et donc éviter une violence plus grande encore. « Il est temps d’épouvanter tous les conspirateurs » déclare le club des Jacobins dans son adresse à la Convention le 5 septembre 1793. La Terreur était désormais « à l’ordre du jour », formule creuse qui permettait toutes les mesures d’exception.

République terreur René Le Honzec

En fait dès l’été 1793, la Terreur occupe une place déterminante dans l’activité gouvernementale, confiée aux deux comités, le Comité de Salut Public et le Comité de Sûreté générale. La loi du 17 septembre donne du suspect une définition des plus vagues : « ceux qui par leur conduite, leurs relations, leurs propos ou leurs écrits se sont montrés partisans de la tyrannie, du fédéralisme et ennemis de la liberté ; ceux qui ne pourront justifier de leurs moyens d’existence et de l’acquit de leurs devoirs civiques ; ceux qui n’auront pu obtenir de certificat de civisme ; les ci-devant nobles qui n’ont pas constamment manifesté leur attachement à la Révolution, les émigrés, même s’ils sont rentrés, les prévenus de délits, même acquittés ». Bref, n’importe qui peut se retrouver « suspect ». Tout le monde pouvant être arrêté, cela permet de soustraire ainsi le grand nombre à la « vengeance » du « peuple » à croire l’interprétation rassurante de nombreux spécialistes de la période. Et d’ailleurs, assure Jean Jaurès dans son Histoire socialiste de la Révolution française, la Terreur consistait à faire de « terribles exemples » et non des « exécutions ». La volonté des historiens français d’expliquer (on n’ose plus justifier depuis longtemps), de replacer dans le contexte, d’éviter les anachronismes (avec les totalitarismes du XXe siècle) fait chaud au cœur mais témoigne de l’embarras suscité par les analyses d’un François Furet, homme de gauche qu’il était difficile de placer, comme à l’ordinaire, pour éliminer les approches gênantes, dans la « Réaction ».

Les « suspects » sont jugés par des cours extraordinaires. L’instruction est rapide et sans indépendance, les débats hâtifs et un décret d’octobre les limite à trois jours. Les jugements vont très vite se limiter à l’acquittement ou à la mort.

Le représentant en mission (membre de la Convention) est le levier de la Terreur en province : il a pleins pouvoirs pour instituer sur place tribunaux ou cours martiales extraordinaires chargés d’accélérer la répression, sans parler d’exécutions collectives : à Lyon, Fouché utilise la mitraille, trouvant la guillotine trop lente ; à Nantes, Carrier pratique les fameuses noyades dans la Loire. Le rappel de ces terroristes enragés par Robespierre est perpétuellement invoqué par ses admirateurs pour souligner combien leur grand homme était hostile aux « excès ». C’est néanmoins lui qui va inspirer la dernière phase dite la « Grande Terreur ».

La Terreur trouve son apogée institutionnel par la loi du 22 prairial (10 juin 1794) qui renouvelle le personnel du Tribunal révolutionnaire. L’article 4 indique qu’il « est institué pour punir les ennemis du peuple », l’article 9 fonde l’acte d’accusation sur les simples dénonciations, l’article 12 supprime l’instruction, l’article 16 enlève à l’accusé les secours d’un avocat et l’article 13 rend superflue l’audition de témoins. Robespierre soutient le projet de Couthon à la barre de la Convention : « Cette sévérité n’est redoutable que pour les conspirateurs, que pour les ennemis de la liberté. »

Le mode de raisonnement de l’incorruptible restait le même qu’à l’époque du procès de Louis XVI. Le 28 décembre 1792, Robespierre avait déclaré : « Citoyens, la dernière preuve de dévouement que les représentants doivent à la patrie, c’est d’immoler ces premiers mouvements de la sensibilité naturelle au salut d’un grand peuple et de l’humanité opprimée ! Citoyens, la sensibilité qui sacrifie l’innocence au crime est une sensibilité cruelle, la clémence qui compose avec la tyrannie est barbare. »

Pour reprendre la fameuse formule de Saint-Just, le sinistre archange de la Révolution : « pas de liberté pour les ennemis de la liberté ». Il faut prendre la formule « la liberté ou la mort » au sens littéral : il s’agit bien non seulement de « mourir » mais aussi de « faire mourir » pour fonder la liberté.

C’est désormais la « Grande Terreur » alors même que la république a triomphé de ses ennemis extérieurs et intérieurs. « Les têtes tombent comme des ardoises » note Fouquier-Tinville. Jean Jaurès toujours soucieux d’innocenter la grande figure révolutionnaire écrit : « Robespierre rêva d’intensifier le terrorisme, de le concentrer en quelques semaines effroyables et inoubliables, pour avoir la force et le droit d’en finir avec le terrorisme. » Le délire terroriste de l’été 1794, qui ne peut plus se justifier par les « périls », serait ainsi une façon de mettre fin à la Terreur.

Seule la chute de Robespierre le 27 juillet 1794 mit fin au bain de sang. Mais en réalité, la Terreur ne devait pas disparaître totalement et continuer à réapparaître pendant la période thermidorienne et sous le Directoire par des mesures d’exception.

Entre mars 1793 et fin juillet 1794, un demi million de personnes avaient été arrêtées. Au moment du 9 Thermidor, beaucoup de « suspects » croupissaient en prison sans jugement. Plus de 16 000 personnes avaient été exécutées après avoir été condamnées à mort mais il faut y ajouter autour de 30 000 exécutés sans procès. Il faut surtout évoquer le bilan autrement plus lourd de la Vendée, source de nombreuses polémiques, impossible à chiffrer, les estimations étant très différentes suivant les auteurs soucieux de minimiser ou d’exagérer l’ampleur des massacres.

La Terreur, loin de sauver la Révolution, a surtout contribué à discréditer l’idée de république pendant plusieurs décennies.