Les douze travaux d’Hercule du nouveau gouvernement tunisien

hercule credits Hapal (licence creative commons)

Quels sont les défis à relever pour la toute nouvelle république tunisienne ?

Par Farhat Othman.

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La passation de pouvoirs en Tunisie se fera en cette fin d’année 2014 avec la prestation de serment du président élu M. Béji caïd Essebsi devant l’Assemblée des représentants du peuple ce mercredi 31 décembre. Alors commencera une nouvelle donne en Tunisie ; ce sera le nouveau défi à relever par la Nouvelle République après la réussite de ses élections, éminent aspect de la transition démocratique en cours.

Une gouvernance nouvelle

Nombre d’observateurs et d’acteurs parlent de la nécessité impérieuse pour l’État tunisien, s’il veut avoir une chance de s’en sortir, de nettoyer les écuries d’Augias. Une telle référence mythologique pointe en premier ce que l’économiste Ezzeddine Saidane qualifie pudiquement de secteur de non-droit : commerce informel, corruption généralisée, passe-droits, banditisme, etc. Toutefois, le ver est dans le fruit, car le mauvais exemple, comme tout le monde en convient, vient d’en haut, les mœurs maffieuses qui se généralisent en Tunisie ayant été instaurées par l’État lui-même du temps de la dictature. C’est ce qui a donné et donne lieu ici et là à des appels pathétiques ou homériques de se libérer de certains boulets ; un appel pouvant même prendre chez certains, jouant volontiers à Cassandre, des aspects apocalyptiques, fondant un pessimisme qui ne serait pas malvenu s’il n’était démobilisateur à un moment où toutes les compétences sont requises pour servir le pays.

Ces compétences le sont-elles ? Et celles qui le sont, leur donne-t-on assez la parole, les écoute-t-on suffisamment ou ne pratique-t-on pas à leur égard cette caricature de la démocratie qui consiste à laisser toujours causer, pendant judicieux du « la ferme ! » de la dictature, ce qui n’est guère mieux, juste un peu plus policé.

Aussi appartient-il à la nouvelle équipe bientôt au pouvoir de fonder une gouvernance nouvelle, aussi originale qu’est l’âme profonde de ce peuple, tout autant enraciné dans ses traditions qu’ouvert dynamiquement à l’altérité et au monde.

Les voix de justesse en ce pays sont nombreuses et doivent enfin être écoutées et non seulement supportées, car elles sont aussi celles de la voix de la raison, même si une telle raison peut être en avance sur son temps. De telles voix ne doivent plus être justes comme ce sel, ingrédient nécessaire à ce qu’on mange, mais dont on se garde d’user trop.

Il faut justement pour la Tunisie assez d’un tel sel qui est bel et bien ce sel de la terre sans lequel elle n’est plus arable. Un programme de réformes nécessaires s’annonce donc au pays qui, s’il veut vraiment s’en sortir, est forcément tenu d’en supporter les ingrédients douloureux, semblables à ceux proposés par Churchill à ses compatriotes lors de la dernière guerre mondiale : du sang, de la peine, des larmes et de la sueur.

Des travaux d’Hercule

Nettoyer l’État, lui rendre son prestige, rendre à la loi son autorité est certes nécessaire, mais ce sera insuffisant ; ce n’est qu’un aspect de la problématique que vit la Tunisie. Le nettoyage des écuries d’Augias évoquée par certains contempteurs des gouvernements précédents ne fut qu’un des douze travaux d’Hercule. Il en faut onze autres pour s’en sortir.

Il s’agit, en fait, de les adapter à la situation actuelle laquelle, pour être funeste, n’est pas moins annonciatrice d’enchantement pour peu qu’on sache comment faire déchanter les oiseaux de mauvais augure qui ne manquent pas. On doit commencer par ne plus les écouter, car la richesse de la Tunisie est d’abord celle de la matière grise de ses plus sincères enfants, ce génie populaire si original. C’est en écoutant ceux-ci que la Tunisie réenchantera le monde actuellement désenchanté.

1. Nettoyer donc les écuries d’Augias

Déjà, dans le mythe, ces écuries ne l’avaient jamais été ; et c’est le cas de la Tunisie. Malgré certains aspects sains de la politique d’antan en totale rupture avec la politicaillerie encore au pouvoir hier, l’État tunisien ne fut jamais démocratique, le ver ayant été dans le fruit du temps même du fondateur de la Tunisie moderne.

Il faut donc beaucoup d’humilité pour ne pas mélanger le désordre actuel comportant des espaces réels de libertés à l’ordre d’antan qui n’était que celui des cimetières. Il importe de renouveler tous les concepts éculés de la classe politique, dont celui de comprendre le désordre comme une unité alors qu’il est multiple.

Le désordre n’est, en effet, qu’une multiplicité d’ordres (des ordres), emportant travail en sourdine, ce travail du négatif dont parlait Hegel. Personne ne peut raisonnablement douter qu’il y a une infinité de désordres dans la société tunisienne, mais il faut assez de lucidité pour réaliser qu’il s’agit d’ordres multiples, des ordres. Pareillement, il n’y a pas un déséquilibre, mais des équilibres dans le système politique, mal agencés, mais n’ayant pas moins le mérite d’exister, permettant à l’État de rester debout. Qu’on y réfléchisse sérieusement ; les choses changeront forcément dans les têtes !

2. Étouffer le lion de Némée

Ce lion avait la peau impénétrable et notre héros devait en rapporter la dépouille. Pour la Tunisie, il s’agit de la dictature dont la dépouille, faite des réflexes d’autoritarisme, est toujours dans les têtes, sans parler des menées occultes des nostalgiques de l’ancien régime.

Là aussi, il faut beaucoup d’humilité et surtout de force d’âme pour ne pas tomber dans les simplifications et le manichéisme opposant le bien de l’ordre fallacieux, celui des tombes, au désordre (des-ordre) déstabilisant, mais prometteur, de la vie qui grouille ; le meilleur signe de vitalité.

Car une bonne partie de la classe politique nage en plein délire sans le savoir, relevant d’un Alzheimer politique. Rappelons ici que j’adhère à la conception humaniste la plus récente en neurologie parlant de mythe de la maladie d’Alzheimer, l’estimant une soi-disant maladie créée par des intérêts financiers et non pour des raisons et avec des arguments purement scientifiques.
Aussi, pour guérir ce vieillissement précoce et problématique, j’ai conseillé la Bécothérapie qui serait, en politique, une bécopolitique. Outre le fait que cette méthode a été pratiquée avec succès en sa déclinaison première rejoignant l’approche humaniste et révolutionnaire que conseille la médecine américaine aujourd’hui, elle est en sa seconde déclinaison conforme à la sociologie politique actuelle dite compréhensive, qui donnerait ainsi lieu à une politique compréhensive.

3. Tuer l’hydre de Lerne

On sait que les têtes tranchées de ce monstre repoussaient sans cesse. Cette hydre est la maffia, et elle a des formules diverses, commençant par le noyau familial pour se transformer en une fraternelle mondiale sans foi ni loi, même si elle use souvent des oripeaux de la morale pour chercher ce qui n’est pas sain de ses activités en adoptant l’allure d’un saint, pour reprendre la belle expression de l’expert tunisien Ezzeddine Saidane.

Or, l’habit et l’allure font de nos jours le religieux, quelle que soit son obédience ; la mafia pouvant être financière et commerciale. Et un pays zawali, dont la majorité est pauvre, comme la Tunisie, est un terrain fertile pour toutes sortes de menées mafieuses, des plus anodines aux plus criminelles.

De plus, il ne suffit pas de rendre justice à quelqu’un qu’on privait de ses moindres droits pour espérer son adhésion au nouveau système censé être plus juste. Cette adhésion est lente à venir, surtout quand il s’agit du pardon d’avanies. Un pardon doit se mériter en changeant de pratique, faisant pénitence par l’action humble et sincère bien plus que par une parole pouvant toujours tromper.

Combien sont nombreux pourtant dans les actuelles élites tunisiennes ceux qui ne se contentaient pas de subir la chape de plomb de l’omerta de la dictature, la servant frénétiquement, au vu et au su de tout le monde ou subrepticement, et qui veulent passer aujourd’hui pour des révolutionnaires, ne se satisfaisant même plus du peu obtenu à la faveur de la confusion au lendemain de la révolution, voulant encore et toujours plus !

A-t-on au moins rendu leurs droits aux militants de l’ombre, humbles et sincères, dont le seul tort qu’on puisse leur reprocher est d’avoir choisi la dignité de demeurer effacés pour plus d’efficacité, agissant dans l’antre même du diable ? Et on se paye le luxe de trouver mille et une excuses pour refuser aux jeunes blessés de la Révolution une réparation méritée ! Elle leur est pourtant due, ne serait-ce que pour leur état de misère, quand les gouvernants, les représentants du peuple y compris, se monnayent grassement le service du peuple qui se passerait volontiers d’eux au vu du rendement minable de nombre d’entre eux.

4. Tuer les oiseaux du lac Stymphale aux plumes d’airain

Ces volatiles sont les sornettes du mercantilisme qui ne voit de liberté de circulation que pour les marchandises et non pour les hommes, seuls véritables créateurs des richesses.
Ces oiseaux sont aussi ces lois plus sophistiquées les unes que les autres auxquelles on se réfère dans un galimatias hermétique fait pour n’être compris que par les initiés, réduits souvent en une docte ignorance.

Or, la plupart de ces concepts sont saturés, ayant perdu de leur vérité, étant en déphasage avec la réalité. Que celle-ci ne paraisse pas logique ou rationnelle ne fait pas problème ; la question essentielle aujourd’hui est d’être en congruence avec nos réalités, et non de les réduire à nos vues. Sinon, on agit comme Procuste ; mais son lit ne peut plus servir en cet âge des foules bien plus nombreuses pour tenir dans un lit et être ajustées à sa taille.

De plus, la prétendue irrationalité de ces foules est en fait une rationalité différente à découvrir ou redécouvrir ; c’est ce qu’un observateur attentif avait déjà qualifié de merveilleux scientifique.
On vilipende aujourd’hui le ressentiment de la jeunesse à l’égard des riches, y compris ceux qui n’ont rien à se reprocher ; or, ces jeunes jugent les nantis coupables de se distinguer du commun du peuple qui est essentiellement pauvre. Et ce n’est pas le modèle libéral, s’il n’est intégral et non réduit à l’économie, qui diminuera les inégalités sociales, et les efforts qu’il exigera ne seront acceptés que s’ils se traduisent par des compensations en termes d’articulation réelle à ce système ainsi que proposé ci-après, supposant entre autres la libre circulation humaine.

On stigmatise aussi la jeunesse tentée par l’intégrisme religieux quand les lois en vigueur, en brimant leurs désirs et leur sensualité, les poussent à un tel extrémisme. Citons, en exemple symbolique, la législation sur les stupéfiants et les rapports homosexuels qui, de notoriété, sont une fabrique de délinquants.

5. Descendre aux Enfers et enchaîner Cerbère, le chien aux trois têtes 

Il s’agit ici des terrorismes, terme qui doit n’être écrit qu’au pluriel, car il n’y a pas qu’un seul terrorisme. Celui qu’on connaît n’est que la face apparente d’un iceberg ; il y a aussi ceux qu’on ne connaît pas où barbouzes et tontons flingueurs sont légion, avec des barbouzeries défiant l’imagination la plus fertile.

Le peu nécessaire à dire à ce sujet est que le terrorisme le plus grave est moins le fait de ceux qui s’y adonnent, souvent de pauvres hères manipulés, au cerveau lavé et lessivé, que celui qui se cache derrière. Il est clair que ce sont toujours les donneurs d’ordre qui sont les premiers bénéficiaires de la sale et criminelle œuvre réalisée.

Or, notre monde de l’image et du chiqué nous fait nous contenter des apparences pour négliger les plus coupables, bien moins visibles, qui tirent les ficelles. Souvent, semble-t-il, ces forces occultes ont même pignon sur rue ; elles se démasquent à leur discours lorsqu’on est attentif à son manichéisme, qu’il le soit d’une manière directe et haineuse, comme c’est le cas de nombre des intégristes religieux, ou d’une façon faussement policée se voulant civilisée, mais qui ne traduit pas moins un dogmatisme religieux pire que celui des premiers, ces faux salafis. En l’occurrence, on a affaire à une religion civile qui n’est profane qu’en apparence, étant aussi intégriste que l’intégrisme vulgarisé.

6. Battre à la course la biche de Cérynie

Créature sacrée d’Artémis, cette biche avait les sabots d’airain et les bois d’or. Aujourd’hui, elle serait en quelque sorte le modèle occidental de démocratie prétendument basé sur la souveraineté du peuple, alors qu’il la confisque pendant un temps plus ou moins long en faveur d’une caste de politiciens professionnels qui ne sont que l’incarnation moderne du clergé des temps anciens.
Ils sont tout aussi imbus de leur personne, avec un ego surdimensionné, n’ayant en vue que leur carrière et non l’intérêt des masses considérées en estrade commode, juste bonne à être montée comme pour les dominer des hauteurs du pouvoir, seul objet de leurs désirs, et profiter de ses délices.

Aussi, ils n’ont aucune parole, ne respectant pas leurs engagements qui ne lient que ceux qui veulent bien y croire, et ce pendant une période plus ou moins longue où le peuple et sa souveraineté relèvent des slogans creux.

Est-ce une telle démocratie comme pure tromperie qu’on veut ériger en Tunisie ? Elle n’aboutirait qu’à une coupure plus grande avec le peuple, coupure qui devient coupable au moment où la société civile et les associations se substituent aux partis classiques dans une entreprise désormais impérative de développement solidaire organique.

Il faut réinventer la démocratie – qui sera une « postdémocratie » – par une action humble de terrain auprès des masses, seules souveraines et désormais éveillées à sa puissance sociétale. C’est le peuple qui doit être le pouvoir instituant dans ce pays et qui doit garder la main sur les élites censées le représenter.

Celles-ci doivent être issues d’instances véritablement représentatives dans le cadre d’une décentralisation poussée avec une relation personnalisée et des engagements dont elles seront comptables selon un mécanisme proche du scrutin uninominal, mais rationalisé, emportant contrat de mission. C’est d’un politicien organique que le pays a besoin, au sens que lui donnait Gramsci, parlant d’intellectuel.

On doit être du peuple, non pas en termes de slogan ou de vêture folklorique, mais dans les actes et le comportement. Car le peuple tunisien est loin d’être bête et il sait où se trouve son intérêt distinguant de par son sens inné de la sagesse qui dit vrai chez ses politiciens et qui a la langue fourchue. Or, qu’on le veuille ou non, le temps est celui de la puissance sociétale.

7. Dompter le taureau crétois de Minos

Les plus connaisseurs savent que ce taureau était séquestré alors qu’il devait être rendu à Poséidon. C’est ce qui arrive aujourd’hui à l’esprit révolutionnaire de la révolution, mais aussi de l’islam qui fut une révolution mentale avant tout et qu’on galvaude par une interprétation se voulant conforme à la tradition des anciens et qui ne l’est que par rapport à la tradition judéo-chrétienne.
L’islam original — je le qualifie de postmoderne — est séquestré par une dogmatique étrangère à son esprit véritable ; ceux des démocrates qui le vilipendent ne font, consciemment ou inconsciemment, que voiler ses lumières qui furent une modernité avant la lettre, une rétromodernité, selon mon néologisme.

L’islam en cours aujourd’hui dans nos pays, surtout ceux se prétendant salafis, est marqué par une forte empreinte de la tradition judéo-chrétienne qui a été répudiée par les siens à la faveur de la démocratie. Or, les musulmans, particulièrement les intégristes, cultivent cette tradition étrangère à l’esprit de l’islam que le Coran dénonce, la qualifiant d’islam bédouin, instrumentant le vrai au service du faux.

C’est ce qu’il faut dompter pour ramener l’islam à sa juste interprétation et sa vraie nature : un islam tolérant, humaniste et œcuménique, cet islam dont le soufisme – qualifié de spiritualité de la vérité – a donné la meilleure illustration et qui a séduit nombre d’Occidentaux. C’est l’islam spirituel que j’orthographie pour ma part i-slam.

8. Rapporter les pommes d’or du jardin des Hespérides

De nos jours, ce jardin est l’Europe, seule réalité théoriquement démocratique aux portes de la Tunisie malgré la crise qui la secoue. Et comme Ladon qui gardait les Hespérides était une créature imaginaire, l’Europe est aujourd’hui gardée par un serpent des mers.

C’est le système fabuleux de surveillance, dominé par l’agence Frontex, qui produit presque quotidiennement des drames et des malheurs, un « holocauste moderne » osa dire avec justesse une voix européenne, autorisée et juste.

Il faut impérativement que la Tunisie se désolidarise de cette politique européenne criminogène, qui en plus veut garder le pays attaché à son marché et à sa culture, mais juste en une réserve, à la manière de celle qu’on a érigée pour les Indiens d’Amérique.

Or, l’époque a changé et cela n’est plus possible. Il est temps de renvoyer ce mythe sécuritaire de l’ostracisme et du dogme de fermeture des frontières au ciel des étoiles brillantes, mortes depuis longtemps.

Aujourd’hui, l’Europe doit revivre en renouant avec son esprit de conquête d’antan ; sa frontière sud doit être celle de la Tunisie. Hegel, déjà, disait que l’Afrique du Nord faisait partie de l’Europe, ce qui a justifié pendant longtemps la colonisation. Or, l’Europe est encore au Maghreb du fait des présides de Ceuta et Melilla qui, en toute logique, supposent l’extension du Maghreb à l’Europe.

Ce n’est donc pas parce que l’intérêt de l’Europe ne semble plus dépendre de sa véritable partie sud qu’elle doit se renier. Je dirais même – et je ne suis plus le seul – que le salut de l’Europe dépend désormais de ce qui se passe en Tunisie.

Aussi, de part et d’autre de la Méditerranée, il faut oser sauter le pas et déclarer inévitable l’intégration de la Tunisie en transition démocratique au système de démocratie en vigueur en Méditerranée dans le cadre d’un espace de démocratie, qu’il soit européen ou, pour le moins, francophone.

Cela initiera une aire de civilisation conciliant les religions monothéistes, toutes ces fois et croyances se voulant humanistes, autour de valeurs communes. C’est ce qu’imposent les communions émotionnelles qui sont la marque majeure de notre époque postmoderne.

9. Capturer les juments mangeuses d’hommes de Diomède

Ce sont aujourd’hui la misère, l’intégrisme et la haine de l’autre différent, quel qu’il soit. Ces tares que nombreux bien-pensants réservent aux pays du sud sont ce qui est le mieux partagé comme travers par tous les humains ; seule la forme change.

La misère est d’abord intellectuelle ; et on l’a vu avec l’ineptie du conflit des cultures ou avec celle du rationalisme de la modernité qui n’est qu’un scientisme passé de saison.

L’intégrisme n’est pas non plus purement islamique. Limitons-nous donc à rappeler que l’islam fut démocratique de par son esprit comme le capitalisme eut pour base l’éthique protestante. Quant à l’exclusion, pour ne donner que deux exemples paroxystiques, il suffit de se référer à la tragédie palestinienne et l’attitude occidentale erratique à son égard.

L’islam est une révolution mentale telle qu’en parlait Spengler, diagnostiquant en son temps le déclin de l’Occident. Il est vrai, on a toujours tort à avoir raison avant tout le monde, ceux qui font du moins l’opinion. Et je ne dirai pas l’opinion publique, mais juste l’opinion publiée, pour reprendre la fameuse distinction de Michel Maffesoli, la véritable opinion publique, celle dont on se soucie si peu, ne pensant pas différemment de ce que je dis.

10. Vaincre le géant au trois corps et voler son troupeau de bœufs

Le géant Géryon est aujourd’hui le capital et toutes les théories dépassées qu’il a générées. La première d’entre elles est la valeur travail ; elle n’est qu’une de celles qui sont saturées dans le paradigme postmoderne, tout comme les valeurs de la république, de la démocratie, de l’égalité ou de la liberté.

Il ne s’agit pas ici de céder sur l’essence de la notion, mais à la saisir au concret, en l’articulant aux réalités inévitables, même si elles nous heurtent. La sociologie compréhensive peut nous y être de grand intérêt ; c’est pour cela que je dis qu’il nous faut une politique compréhensive.

De fait, ce n’est pas l’effort qui a perdu sa valeur, mais sa forme actuelle qui en fait un travail désincarné. Ainsi, l’économie solidaire ne fait rien d’autre que réinventer cette valeur travail saturée en insistant sur l’intéressement qui est à son plus élevé degré dans la solidarité. Elle montre bien que Keynes est dépassé avec son salaire imposant la peine, ne serait-ce que pour la forme, dans l’application qu’on en fait.

Je rappellerais juste deux vérités, une théorique et une autre pratique, pour mieux saisir ce phénomène rétif à notre intelligence conditionnée par les concepts de la modernité. La première est celle de la rareté qui fait la valeur. Or, ce qui est gratuit est ce qui est le plus rare aujourd’hui en un monde où tout se paye ou se fait payer, surtout la non-valeur.

La seconde est celle du cœur battant de notre monde d’aujourd’hui qui est l’espace virtuel de l’Internet. Celui-ci est fondamentalement basé sur la gratuité ; les logiciels Open Source étant là pour le confirmer.

D’ailleurs, ce qui était une hérésie il y a peu a été adopté récemment par le géant Apple connu pourtant par l’âpreté au gain outre l’ingéniosité de son système d’exploitation ; en effet, il a offert gratuitement la dernière mouture d’OS X. Il nous faut donc sortir des schémas antiques de l’économie et oublier que la gratuité, ce géant mythique, est l’ennemi d’une saine croissance.
Il suffit de changer nos postulats et nos axiomes en une époque où ce sont les sens qui dominent et l’émotionnel. Et je terminerais juste avec un exemple à méditer se rapportant au secteur de la presse écrite qui vit une terrible crise, où les gratuits se portent bien mieux que les titres payants, y compris les plus prestigieux.

11. Rapporter la ceinture d’Hippolyte, fille d’Arès et reine des Amazones

Le monde ayant donc changé, il nous faut impérativement modifier nos mentalités. Or, comme la postmodernité suppose le retour de la spiritualité, il nous faut retrouver nos valeurs spirituelles vivantes, bien préservées dans notre culture et notre foi, au-delà de ses rites, car elle est d’abord un trait identitaire, une culture avant d’être un culte.

C’est ce que n’a pas su faire Bourguiba en Tunisie, qui a été un faux laïc. S’il avait été démocrate, il aurait certainement fait gagner énormément de temps à son pays. Au lieu de heurter inutilement le sentiment religieux du peuple avec des attitudes de provocation ne servant que son culte de la personnalité, il aurait dû et pu poursuivre la réforme de l’intérieur de l’islam, car il n’a été en quelque sorte qu’un continuateur des réformateurs de l’islam de Tunisie et d’ailleurs. Et l’islam s’y serait prêté à merveille avec l’aide des institutions du pays notamment celles informelles qu’il vilipendait, comme le soufisme.

C’est un espace de démocratie bien réelle qu’il nous faut, où l’avis et son contraire cohabitent paisiblement, y compris et surtout en matière religieuse, que ce soit la vision spirituelle que nous connaissons ou la religion civile qui est actuellement le dogmatisme laïque empoisonnant nombre d’esprits se croyant au-dessus de tout soupçon.

La ceinture représente donc ici les retrouvailles avec l’esprit islamique plus conforme à ses origines au-delà des lectures réductrices qui l’ont défiguré dans la tradition musulmane qui nous est restée et qu’il faut renouveler par un nouvel effort d’interprétation que commande d’ailleurs cette religion.

Il s’agit en quelque sorte de reprendre l’œuvre bourguibienne en la remettant sur pied, loin du moindre culte, qu’il soit celui de la personnalité ou d’une institution religieuse officielle déconnectée des réalités populaires qui sont bien moins intégristes qu’on le croit.

Dans le mythe, la ceinture symbolise l’objet recherché pour sa valeur symbolique. Les cultures traditionnelles en faisaient une pièce vestimentaire essentielle, à haute valeur symbolique ; c’est un peu ce qu’a fait le président Marzouki avec son burnous, mais juste en termes d’affichage sans contenu réel.

Cela peut aussi être l’étui phallique dans certaines tribus manifestant leur vision apaisée du sexe ; il y avait bien des dieux phalliques dans les sociétés anciennes avant que la conception puritaine judéo-chrétienne ne vienne faire du sexe un péché.

12. Ramener vivant l’énorme sanglier d’Érymanthe

Le sanglier à ramener vivant est cette bête gigantesque qui terrifie les musulmans, et qui est la fausse sacralité érigée en islam faisant des apparences une idole, alors que notre foi a aboli toutes les idoles. En islam où la foi est d’abord dans les cœurs, l’apparence de sainteté compte peu ; c’est l’intention qui compte. En effet, il y est établi que face à la sagesse divine, le savant est celui qui se reconnaît être un ignorant.

Or, on a importé en cette religion iconoclaste par excellence le culte des icônes par un attachement au comportement ostentatoire. Pire, l’attachement au texte écrit du Coran, quitte à violer son esprit, est contraire à l’essence de l’islam. Car en dehors des questions du dogme, son interprétation relève du droit et de l’obligation de l’effort que commande et recommande fortement la religion elle-même, allant jusqu’à rétribuer l’erreur, du moment qu’elle est sincère et qu’elle s’inspire des visées de la Loi divine et de ses intentions.

C’est l’esprit dogmatique essentialiste contraire à l’essence de la religion dont il nous faut nous défaire en n’oubliant toujours pas que l’islam est le sceau des révélations et qu’il est, pour le musulman, la religion universelle par excellence. Ce qui ne peut se réduire au culte purement musulman bien moins important que la croyance plénière qui est le monothéisme abrahamique dont l’islam est la manifestation juste et pure. C’est d’un colonialisme mental contrôlant l’imaginaire musulman qu’il faut libérer les esprits, y compris ceux supposés modernistes, faisant rimer islam avec sous-développement