Le péché originel du capitalisme

Peu importe la vérité pour les idéologues anticapitalistes, l’esclavage doit nécessairement être une création de leur ennemi mortel !

Par Hadrien Gournay.

Statue abolition de l'esclavage Ile Gorée Sénégal

Une récente série d’Arte consacrée au capitalisme et à son histoire insistait particulièrement sur les liens supposés entre le capitalisme et l’esclavage.

Dans le premier épisode de la série, le capitalisme était accusé d’être à l’origine de l’esclavage à travers la recherche du profit et « le père du capitalisme », Adam Smith, aurait d’ailleurs fermé les yeux sur cette pratique et la plupart des économistes libéraux par la suite. James Padilioni Jr. montre pour l’Institut Coppet et la revue Laissons Faire que les premiers économistes libéraux (Smith, Turgot, les physiocrates) ont au contraire dénoncé cette pratique.

Certains ont formulé le lien en sens inverse. La traite transatlantique et l’esclavage sur le continent américain serait la « soupe primitive » dans laquelle serait né le capitalisme originel et la révolution industrielle.

Gerard-Michel Thermeau prouve dans les colonnes de Contrepoints qu’après s’être posé la question, la grande majorité des spécialistes a répondu par la négative. Non, le capitalisme n’est pas né de la traite et de l’esclavage, que l’on examine la question du financement de la révolution industrielle (à son apogée, les navires négriers représentaient moins de 1,5% des navires de la flotte britannique et moins de 3% de son tonnage, le produit brut des colonies esclavagistes britanniques représentait celui d’un comté britannique) ou que l’on tente de faire le lien par les pratiques commerciales que l’esclavage aurait inaugurées (des pratiques telles que la lettre de change ont été inventées dans le cadre de la pêche hauturière et du commerce méditerranéen).

Cependant, le miracle de l’anticapitalisme est qu’il parvient sur un sujet donné à avoir tort, non pas d’une mais bien souvent de trois ou quatre manières différentes, ce qui fait le bonheur de ceux qui écrivent des articles pour dénoncer ces erreurs.

Dans le commentaire du premier épisode de la série d’Arte, Frederic Jollien  souligne à quel point la démarche consistant à conclure à une influence du capitalisme sur l’esclavage parce que les esclavagistes recherchaient un profit est fondamentalement erronée :

« Il convient également de ne pas faire un listing de faits (esclavage, dureté du travail industriel, désappropriation des terres…), d’y voir un vague lien (la recherche d’argent), pour en tirer une conclusion générale sur un concept (le capitalisme). C’est ce qu’on appelle un sophisme et il serait tout aussi sophistique d’en changer le titre pour « société patriarcale » et de relever que ces mêmes faits ont toujours été réalisés par des hommes. »

La thèse inverse selon laquelle le capitalisme est issu de l’esclavage présente les mêmes défauts. Non contente d’être fausse sur un plan historique et factuel, elle est parfaitement inopérante sur le plan intellectuel si l’on admet que le but de ceux qui la présente est de disqualifier le capitalisme par une origine honteuse. Si cela était avéré, être issue de l’esclavage ne prouverait rien contre l’organisation économique capitaliste. On peut avoir des parents abjects et être soi-même le meilleur des hommes. Sinon on arriverait à l’idée absurde que les tares du capitalisme doivent nous amener à rejeter l’anticapitalisme car le second n’aurait jamais vu le jour sans le premier !

Pour dire tout cela mieux que je ne saurais faire, je laisserai s’exprimer sur une question similaire un des meilleurs écrivains de notre histoire. Dans la préface des Odes et ballades de 1824, le jeune Victor Hugo, royaliste et romantique à l’époque répondait aux royalistes qui reprochaient au romantisme d’être né de la révolution française :

« Ici se présente une objection spécieuse et déjà développée avec une conviction respectable par des hommes de talent et d’autorité. C’est précisément, disent-ils, parce que cette révolution littéraire est le résultat de notre révolution politique que nous en déplorons le triomphe, que nous en condamnons les œuvres. — Cette conséquence ne paraît pas juste. La littérature actuelle peut être en partie le résultat de la révolution, sans en être l’expression. La société, telle que l’avait faite la révolution, a eu sa littérature, hideuse et inepte comme elle. Cette littérature et cette société sont mortes ensemble et ne revivront plus. L’ordre renaît de toutes parts dans les institutions ; il renaît également dans les lettres. La religion consacre la liberté, nous avons des citoyens. La foi épure l’imagination, nous avons des poètes. La vérité revient partout, dans les mœurs, dans les lois, dans les arts. La littérature nouvelle est vraie. Et qu’importe qu’elle soit le résultat de la révolution ? La moisson est-elle moins belle, parce qu’elle a mûri sur le volcan ? Quel rapport trouvez-vous entre les laves qui ont consumé votre maison et l’épi de blé qui vous nourrit ? »

Mais après tout, les anticapitalistes se soucient-ils de prouver réellement quoi que ce soit contre le capitalisme ? Faire naître des associations d’idées qui lui soient défavorables dans l’esprit du public remplit suffisamment leurs objectifs.