France-Allemagne : le retour du couple maudit

Merkel (Crédits : René Le Honzec/Contrepoints.org, licence Creative Commons)

La classe dirigeante française fait un contresens total sur la manière dont fonctionne l’Allemagne d’aujourd’hui.

Par Serge Federbusch.

Merkel (Crédits : René Le Honzec/Contrepoints.org, licence Creative Commons)

Nos parents, à qui l’Histoire était correctement enseignée, s’en souvenaient parfaitement : l’Allemagne s’est unifiée grâce à la défaite de la France. C’est à Versailles, dans la galerie des glaces, que Bismarck fit proclamer Guillaume 1er empereur en janvier 1871. Eh oui, l’Allemagne moderne est née fort tard au pied de l’ancien trône de France ! Le chancelier de fer effaçait ainsi, d’un coup, les humiliations qu’avaient infligées aux Allemands Louis XIV, en s’emparant de Strasbourg en 1681 et surtout Napoléon, en entrant dans Berlin le 27 octobre 1806 après l’humiliante victoire d’Iéna. Le conflit perdura et fut à l’origine de certaines des pires atrocités de l’histoire européenne. Hitler dansa de joie place du Trocadéro après avoir vaincu une France qui, moins de vingt ans plus tôt, était allée jusqu’à occuper la Ruhr pour forcer la république de Weimar à lui verser des dommages de guerre.

On pouvait penser que l’Europe en voie d’unification allait clore cette longue scansion de conflits, les dissoudre définitivement dans un « vouloir vivre ensemble » qui est la juste définition d’une nation, pour reprendre la célèbre expression de Renan. En fait de vivre ensemble, ces dernières années font plutôt penser à « tirer la couverture à soi ». L’Union européenne menace ruine et son problème principal est bel et bien redevenu la relation franco-allemande.

Manuel Valls a commencé par fanfaronner devant l’Assemblée nationale le 16 septembre dernier : « La France décide seule ce qu’elle doit faire ». Puis il s’est rendu, imité bientôt par son duo de ministres des finances, toute honte bue, quémander l’aide de Berlin. Il fit semblant de l’avoir obtenue alors qu’il n’eut droit qu’à des encouragements à davantage d’efforts. On parla du bout des lèvres, à Berlin et Francfort, de relance mais sans s’engager concrètement. Car, de plus en plus pressante, revient la lancinante invitation faite à la France de nettoyer d’abord ses écuries d’Augias bureaucratiques, plus connues sous le nom de « modèle social français » dans le vocabulaire socialiste.

Que se passe-t-il en réalité ? La classe dirigeante française fait un contresens total sur la manière dont fonctionne l’Allemagne d’aujourd’hui. Elle lui prête ses propres défauts et espère qu’Angela Merkel agira en dirigeante autocratique et centralisatrice pour imposer une politique de déficit public assise in fine sur le seigneuriage, c’est-à-dire l’impression de monnaie pour effacer les dettes que les politiciens ont générées pour conserver leur pouvoir. La caste qui gouverne à Paris sans se soucier du peuple autrement qu’en le faisant taire par des allocations ne comprend pas que l’Allemagne ne fonctionne plus de cette manière depuis 1945. Elle la voit à son image.

Elle devrait pourtant se souvenir que les derniers épisodes historiques où l’Allemagne fut centralisée derrière un leader puissant ne furent nullement de gais moments pour la nation française !

Car, c’est heureux, la chancelière Merkel doit composer pour l’heure avec un gouvernement de coalition, des partis, une Bundesbank et surtout une opinion qui n’a nullement l’intention de mettre en péril ses économies dans la périlleuse fuite en avant que veut la France. Au contraire, les Allemands sont d’ores et déjà furieux contre la BCE et Draghi. Le maintien de taux d’intérêt quasi nuls prive de toute rémunération leur épargne. Pis encore, le début de dépréciation de l’euro a pour effet de la réduire substantiellement, si on la convertit en d’autres monnaies. C’est l’un des drames de la situation monétaire actuelle : pour que l’Allemagne accepte des taux d’intérêt qui ne suffoquent pas ses partenaires, il faut que le taux de change se maintienne à un niveau qui empêche le redémarrage de leurs économies. Un nœud coulant enserre l’économie européenne.

Il y en a d’autres et non des moindres. S’agissant de la France et des pays dits du Sud par exemple, plus ils feront d’efforts pour restructurer leurs économies, plus le taux de change de l’euro remontera et rendra vains ces sacrifices. De ce point de vue, on ne peut en vouloir qu’à moitié à Hollande et ses sbires : ils ont tort de craindre les réformes libérales mais ces dernières ne serviraient à rien dans le carcan monétaire actuel. On oublie toujours que les efforts de Schroder, au début des années 2000, purent s’appuyer sur un taux de change du mark déprécié au moment de son entrée dans l’euro. Et que l’industrie allemande bénéficia d’importantes délocalisations en Europe de l’Est, hors zone euro donc.

Bref, l’Union européenne et l’Euroland sont mal cuits et leur viabilité est de plus en plus douteuse. Dans ces conditions, la question franco-allemande risque de retrouver bientôt le parfum amer des vieilles querelles. Le cœur de la puissance économique germanique, les vallées du Rhin et de la Ruhr, est à quasi équidistance de Paris et de Berlin. 470 kilomètres séparent Paris de Düsseldorf et 450 kilomètres Düsseldorf de la capitale germano-prussienne. Pour s’imposer depuis Berlin, un État centralisé mais paradoxalement excentré n’a eu dans le passé d’autre choix que de s’en prendre à la France. La proximité est un facteur de conflit autant que de concorde. Il n’y a guère de place, dans ces conditions, pour les demi-mesures politiques et constitutionnelles. À défaut d’avoir un domicile commun sous la forme d’un État unique, le couple maudit franco-allemand risque de devoir se séparer.


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