Développement économique : ce qui marche et ce qui ne marche pas

dragons credits andreas fusser (licence creative commons)

L’économie occidentale a repris son essor tandis que les pays dits émergents et les pays les plus pauvres ne rattrapent pas leur retard si rapidement que prévu.

Par Guy Sorman.

dragons credits andreas fusser (licence creative commons)

Pourquoi les pauvres le restent-ils ? L’économie est une science ingrate : en théorie, on sait comment passer de la misère à la prospérité grâce à  la juste combinaison du capital et du travail. On sait aussi que cette alchimie est plus efficace quand elle est gérée par un entrepreneur privé, et surveillée par un État légitime, arbitre du jeu. Lorsqu’après la chute du pseudo-modèle soviétique, le monde entier se rallia à cette recette libérale, éprouvée par l’expérience, il parut évident à la plupart des économistes que toutes les nations, en appliquant ces règles, convergeraient vers une prospérité commune. Cette théorie de la convergence sembla initialement confirmée par la pratique : entre 2000 et 2009, selon la Banque mondiale, les pays pauvres progressèrent de 7,6% par an contre 3% dans les pays riches. À ce rythme, en trente ans, 80% des habitants les plus pauvres auraient à peu près rattrapé le revenu personnel des Européens de l’Ouest et des Américains. Nous évoquons, ici, la richesse personnelle, pas la production nationale qui est fonction du nombre d’habitants et qui ne nous renseigne pas sur la vie réelle dans les pays concernés. La Chine est la deuxième économie mondiale en raison de sa population mais elle est 93ème en revenu par habitant. Pour vivre bien, mieux vaut être américain ou européen que chinois même si certains idéologues trafiquent les statistiques pour nous persuader du contraire.

Cette convergence des revenus personnels rappelle le précédent occidental. Au début du dix-neuvième siècle, les Britanniques disposaient d’un revenu d’au moins un tiers supérieur à celui des Européens du continent ; à la veille de la Seconde guerre mondiale, tous les Européens disposaient de revenus comparables, après avoir appliqué chez eux les méthodes britanniques.

Hélas, cette théorie de la convergence s’effondre sous nos yeux pour faire place à une alternative intellectuellement moins satisfaisante, celle de la divergence. Comme l’économie occidentale, en particulier aux États-Unis, a repris son essor tandis que les pays dits émergents s’avèrent soudain « immergents », les pauvres du monde, loin de rattraper les pays riches, s’en éloignent. La Banque mondiale estime maintenant le temps du rattrapage à un siècle, au lieu de trente ans et le Fonds monétaire international (aux statistiques plus fiables car moins politisées) à près de trois siècles. Il ne s’agit là évidemment que de projections qui supposent que rien ne changerait dans la configuration des États nations, leur désir de croissance (une idée relativement neuve dans notre Histoire), les outils techniques et politiques disponibles. Il s’agit moins, dans ces hypothèses, de deviner si un Indien vivra aussi confortablement qu’un Européen dans trente ans ou dans trois siècles que de comprendre pourquoi le monde pauvre vient de basculer soudainement de la convergence vers la divergence.

L’explication la plus probable est que la période d’émergence rapide, 2000-2009, fut un heureux accident de parcours mais pas une norme historique de longue durée : en renonçant au socialisme, la Chine, l’Inde ou le Brésil ont libéré l’esprit d’entreprise, importé des techniques de production et du capital occidental, déplacé des millions de paysans vers les usines, bénéficié de l’ouverture soudaine du commerce international, de la rapidité des communications par internet et des transports par containers. Jamais dans l’histoire économique, autant d’éléments favorables furent ainsi réunis en faveur des pays émergents. Mais cette euphorie est terminée parce que ces émergents n’ont pas su créer chez eux les conditions durables d’une prospérité qui ne dépendrait pas avant tout de l’innovation scientifique et de la consommation concentrées dans le monde déjà développé. Les émergents ont cru qu’il leur suffirait d’exploiter indéfiniment leur main-d’œuvre bon marché et leurs ressources naturelles : ils n’ont pas anticipé sur la révolution technologique qui permet la réindustrialisation des pays riches.

On peut illustrer cette défaillance des émergents par une ancienne énigme mathématique, celle de la course d’Achille et de la tortue. Si la tortue part la première, Achille ne la rattrapera jamais : pour la rattraper, il devrait franchir la ligne médiane qui le sépare de la tortue. Plus Achille avance, plus la ligne médiane rétrécit mais elle ne disparaît jamais.

Je laisse le lecteur à sa perplexité et j’en reviens à l’économie : la ligne médiane qui sépare les émergents, des émergés, s’appelle l’innovation, la science, la propriété intellectuelle, l’État de droit. Les dragons d’Asie, Japon, Corée du Sud, Taïwan, Singapour ont rattrapé le monde développé en une génération ou deux pour l’avoir compris et ne pas s’être laissés intoxiquer par les profits immédiats de la mondialisation : ceux-là, les dragons d’Asie, ont investi leurs profits dans les infrastructures politiques et éducatives d’un développement durable. On comprend alors pourquoi, aujourd’hui, certains pays divergent au lieu de converger : par exemple, l’Argentine détruit l’État de droit, la Chine verrouille son marché intérieur et copie plus qu’elle n’innove, l’Inde refuse d’exposer ses agriculteurs à la concurrence, en Afrique les États se désagrègent, en Égypte le gouvernement renationalise l’économie.

L’économie est vraiment une science ingrate, parce qu’elle avantage le plus souvent la tortue du simple fait qu’elle est partie la première et qu’elle dévie rarement de son chemin.

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