Les grandes écoles de commerce et le dogme de la recherche

Grande école CC Flickr Audencia Nantes

La focalisation des grandes écoles de commerce sur la recherche scientifique est régulièrement dénoncée car elle se ferait au détriment de la pédagogie.

Par Philippe Silberzahn

Grande école CC Flickr Audencia Nantes

Un article d’EducPros écrit par Jean-Claude Lewandowski évoquait les questions que se posent certaines écoles de commerce quant à la pertinence d’un modèle de plus en plus orienté vers la recherche. Je me suis déjà fait l’écho des limites du modèle actuel dans un article précédent (voir Écoles de commerce : la rupture qui les menace).

Il n’est pas nouveau que le monde des écoles de commerce s’interroge sur son modèle. L’orientation vers la recherche, et en particulier la recherche scientifique, date des années 60 et du rapport de la Ford Foundation qui avait dénoncé la pauvreté intellectuelle de l’enseignement de gestion de l’époque, essentiellement constitué de bonnes histoires et de techniques et dispensé par des praticiens en fin de carrière. Ce rapport avait été très écouté car la Ford Foundation était l’une des plus importantes organisations de financement, à une époque où le privé prenait peu à peu la place du public. Depuis, les écoles de commerce ont sérieusement renforcé leur recherche et placé celle-ci au cœur de leur stratégie tant et si bien qu’elle devient le principal critère de recrutement et de promotion. C’est cette situation qui est régulièrement dénoncée, car cette mise en avant de la recherche entraîne nécessairement un passage de la pédagogie au second plan. Un bon papier devient plus important pour la carrière d’un chercheur qu’un bon enseignement.

Toutefois, il ne faut pas se tromper de problème. Le diagnostic initial de la Ford Foundation était exact : une école de commerce, si elle veut être plus que simplement une école d’enseignement technique avec des matières telles que la comptabilité de base ou le secrétariat, doit nécessairement faire de la recherche. C’est d’ailleurs une nécessité pour tout enseignement supérieur qui doit à la fois produire et enseigner le savoir. La question n’est donc pas à poser en termes de recherche ou non recherche : tout enseignant doit également être un chercheur, il n’est pas de bon enseignant qui ne théorise son savoir et l’alimente par une recherche permanente. La question doit plutôt être posée en termes de quelle recherche on veut. Trop souvent la recherche menée dans les écoles est abstraite, basée sur des modèles très éloignés de la réalité, et ou la rigueur scientifique est plus importante que la pertinence. En ce sens, la recherche en management moderne est menacée du même syndrome que la scolastique à la fin du moyen-âge : une éblouissante puissance intellectuelle consacrée à ne rien produire d’intéressant, ni en théorie, ni en pratique.

Quelle recherche veut-on donc ? La réponse est à donner en termes de diversité. Il faut qu’une partie de la recherche continue à être théorique. Il arrive souvent qu’une recherche dont tout le monde pense qu’elle ne sert à rien devienne très utile de manière inattendue. La rigueur « scientifique » a également son utilité lorsqu’elle réussit, à la Popper, à infirmer des croyances bien établie. Mais elle doit être accompagnée d’une recherche plus empirique, axée sur le terrain, vouée à répondre à la demande sociale au sens large. À quoi servirait une recherche qui ne s’intéresserait pas aux problèmes que rencontre la société dans laquelle elle se développe, société qui, accessoirement, la finance en grande partie ? Il faut que cette recherche soit reconnue, y compris au sein des écoles dans la constitutions des carrières.

À cette aune, les réflexions en cours dans plusieurs grandes écoles sur la création d’un corps professoral différencié, un chercheur, un enseignant, vont exactement à l’opposé de ce qu’il faudrait faire. Recréer un CNRS fermé dans sa tour d’ivoire et complété d’une armée de praticiens serait la pire des choses. Prendre soin de constituer des facultés diverses, composées de théoriciens et de chercheurs « intégrateurs », faisant le lien, dans les deux sens, entre théorie et pratique, permettrait aux écoles, dans le contexte actuel, de constituer un avantage concurrentiel sur le long terme. Sauront-elles le faire ? On peut hélas en douter tant les pressions à se conformer à la norme dominante sont fortes, même si de plus en plus de gens s’accordent à penser que cette norme conduit les écoles dans le mur. L’histoire est pleine d’institutions qui, au sommet de leur art, n’ont pas vu qu’elles étaient devenues inutiles socialement, et qui ont péri en conséquence, sans personne pour les regretter.


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