Incendie à Morlaix : le retour des révoltes fiscales ?

imgscan contrepoints 2013-2324 bonnets rouges

L’incendie du centre des impôts de Morlaix est-il le point de départ d’une nouvelle révolte fiscale ?

Par Loïc Floury.

imgscan contrepoints 2013-2324 bonnets rougesS’il n’est pas sans rappeler celui du Palais du Parlement de Bretagne, l’incendie du centre des impôts de Morlaix est loin d’être une révolte fiscale, mais est, au contraire, un moyen d’interpellation sur le marché politique. Historiquement, cela se vérifie : aussi bien les Croquants du Quercy (1624) que les Lanturlus de Bourgogne (1630), Croquants de Guyenne (1635), Nu-pieds de Normandie (1639) ou encore les Bonnets Rouges (1675), tous ces mouvements n’ont jamais débouché sur une véritable révolution emportant une réforme structurelle du système fiscal. Et pour cause : questionner l’impôt revient directement à discuter de la légitimité du pouvoir royal, d’où leur répression dans le sang. Mais pour les révoltés, l’objectif n’est ni plus ni moins que d’interpeller le pouvoir en dénonçant notamment « les mauvais conseillers du Prince ». L’idée n’est pas de renverser la Monarchie, ni de contester « l’impôt royal d’autorité1 » mais de soutirer au Prince des avantages immédiats ou/et à consolider.

Le mouvement des « bonnets rouges » contemporain n’y fait pas exception. Leur but n’était pas de provoquer une réforme fiscale d’ampleur, mais simplement d’obtenir, d’une part le retrait de l’éco-taxe, d’autre part un « Pacte d’avenir pour la Bretagne » estimé à plus de deux milliards d’euros. Comment expliquer alors le phénomène ? La théorie du « Public Choice2» apparaît d’un grand secours. Pour cette dernière, la politique n’est que l’instrument des intérêts particuliers3 en ce sens que le décideur politique n’a pour fonction que de maximiser ses intérêts sur le marché électoral. Dès lors, ce même décideur doit donner à toutes les catégories d’électeurs une raison valable de voter pour lui. De fait, ce même décideur ne représente qu’une offre d’interventionnisme tentant de correspondre à une demande. Sont évidemment exclus de ce marché les non-représentés politiquement4. Le pouvoir d’un groupe sur le marché politique est évidemment croissant en fonction de sa taille. Plus la coalition représente de voix, plus il devient important de la contenter.

La stratégie de représentation sur le marché électoral peut alors être institutionnelle (association, fédération, syndicat, groupe ou parti politique, lobby…) ou non, et être représentée sous forme de mouvements sociaux plus ou moins violents. Évidemment, sortir de la légalité n’est pas sans risque, en témoignent les dernières condamnations des bonnets rouges. Or, l’analyse économique de la criminalité5 démontre que toute activité criminelle est le fruit d’un calcul coûts / bénéfices rationnel : tant que les bénéfices attendus sur le marché politique seront supérieurs aux coûts risqués par les révoltés, le mouvement peut continuer.

Dans le cas de l’incendie du centre des impôts de Morlaix comme celui des bonnets rouges, ce calcul est d’autant plus biaisé que se manifeste le phénomène du passage clandestin (free rider) : n’est jamais condamnée toute la coalition, mais uniquement quelques malchanceux. Si bien que les autres membres de la cohorte profitent des bénéfices du marché politique sans jamais en subir les risques. Au final, brûler un bâtiment public apparaît comme bien peu de choses au regard de la contrepartie attendue6. L’incendie du centre des impôts de Morlaix n’est donc nullement une révolte fiscale mais un appel à l’interventionnisme. Que souhaitent les agriculteurs en question si ce n’est d’importantes subventions censées compenser l’effondrement du prix des légumes causé par l’embargo russe et la concurrence européenne ?

Pour une analyse plus complète de la révolte fiscale comme moyen d’expression sur le marché politique, voir Serge Schweitzer et Loïc Floury, Théorie de la Révolte Fiscale : enjeux et interprétations. Ou pourquoi la révolte fiscale n’aura pas lieu, Éditions Presses Universitaires d’Aix-Marseille, mars 2014, 98 pages.

Lire aussi : « Pourquoi la révolte fiscale n’aura pas lieu » : entretien avec Schweitzer et Floury

  1. Alain Guery, « Le roi dépensier. Le don, la contrainte et l’origine du système financier de la monarchie française d’Ancien Régime » in Annales. Économies, Sociétés, Civilisations, 1984, vol. 39, n n°6, pp. 1241-1269
  2. Sur ce sujet, voir notamment Serge Schweitzer in Guillaume Bernard, Jean-Pierre Deschodt & Michel Verpeaux (sous la direction de), Dictionnaire de Politique et d’Administration, PUF, 2012, notice « Théorie du Choix Public »
  3. Serge Schweitzer, « La politique, instrument des intérêts particuliers » in Jean-Yves Naudet (sous la direction de), Éthique et Politique, Collection du Centre d’Éthique Économique, PUAM, 2014, pp.257-296
  4. Parmi les inciviques se trouvent aussi bien les individus condamnés à des peines carcérales, les handicapés majeurs mentaux ou encore les militaires. L’absence de représentation de ces groupes particuliers explique alors respectivement l’état des prisons, l’absence de prise en charge par les structures adaptées ou encore les arbitrages budgétaires en défaveur de l’armée.
  5. Gary Becker, « Crime and Punishment: An Economic Approach » in The Journal of Political Economy 1968, vol. 76 pp.169-217.
  6. Il est opportun ici de rappeler qu’aux termes de l’article L322-6 du Code Pénal « La destruction, la dégradation ou la détérioration d’un bien appartenant à autrui par l’effet d’une substance explosive, d’un incendie ou de tout autre moyen de nature à créer un danger pour les personnes est punie de dix ans d’emprisonnement et de 150 000 euros d’amende ».