Que nous demande-t-on de signer « au nom de l’humanité » ?

guerre credits Prescott Pym (licence creative commons)

Pour protéger les Irakiens des djihadistes, il est encore temps d’intervenir militairement. Il est encore permis d’hésiter, également.

Par Nils Sinkiewicz.

guerre credits Prescott Pym (licence creative commons)

Lancé mardi dernier « au nom de l’humanité », l’appel à une intervention militaire en Irak sous mandat des Nations Unies a rassemblé déjà près de 800 signatures. S’il souligne à juste titre la gravité de la situation et l’urgence d’une réaction de la part de la communauté internationale, le texte de la pétition n’échappe pas aux défauts d’un genre hésitant souvent entre pédagogie et intimidation.

C’est reparti comme en 1936…

Les premières lignes du texte annoncent la couleur : nous sommes en 1936, et les alliés doivent agir – « avant qu’il ne soit trop tard et que la situation ne devienne incontrôlable », concluent les auteurs. Comme toujours quand l’heure est à l’engagement, l’histoire est convoquée. Et comme toujours quand l’histoire est convoquée, le souci de décrire au mieux la situation est loin d’expliquer à lui seul la comparaison. En effet le parallèle entre les sceptiques d’hier et ceux d’aujourd’hui n’a rien d’anodin. Il étend aux seconds le jugement rendu après coup sur les premiers, offrant de ce fait aux pétitionnaires le rôle des « clairvoyants » qui flairent le danger et réagissent à temps.
Loin de nier la pression exercée sur les tièdes, l’un des auteurs de l’appel y voit un solide argument : ceux qui ne voient pas le rapport avec Hitler tiennent-ils vraiment à attendre la fin du conflit pour admettre qu’ils avaient tort ? Inquiétude légitime : la prudence des colombes épargne la vie des soldats, pas des civils. Mais inversement, n’est-il pas trop tôt pour sermonner les sceptiques ?

On sait pourtant le péril des guerres asymétriques, qui relativise l’efficacité des interventions militaires. Quand des gens souffrent, ce qui compte, ce ne sont ni les intentions, ni les gesticulations, c’est le résultat. La gloire ne fait pas crédit : en attendant de prouver au monde qu’ils avaient raison, les partisans d’une intervention sont tenus à la même modestie que les sceptiques. Or le souvenir de « l’intervention malheureuse de Georges Bush en Irak » et de sa « gestion désastreuse de l’après-guerre », évoquée à juste titre par les auteurs de l’appel, n’empêche pas ces derniers d’affirmer avec une hallucinante légèreté non seulement que la victoire contre les djihadistes est « aujourd’hui possible » (proposition logiquement recevable), mais qu’elle « aura des répercussions positives sur les pays limitrophes, en particulier en Syrie ». Il est (encore) permis d’en douter, quand on sait la complexité de la situation. À vos neuvaines.

Des interrogations qui demeurent

On peut certes demander aux non-signataires pourquoi ils ne signent pas. On peut aussi se demander pourquoi les auteurs de la pétition ne mettent pas toutes les chances de leur côté. À l’appel en tant que tel s’est greffé un discours dont la cause des Irakiens se serait bien passée et qui, outre le ton général, donne des raisons de ne pas signer y compris aux partisans d’une intervention.

Si l’évocation des « populations irakiennes » écarte les soupçons de communautarisme chrétien, l’éloge de la France protectrice des « populations martyrisées à nos portes » a de quoi faire grincer des dents. Sous prétexte que les souffrances des uns et des autres ne devraient pas se faire concurrence, doit-on perpétuer le discours qui, dans les faits, permet d’ignorer cette hiérarchisation des misères ? Hésiter pour cette raison à signer, ce n’est pas pinailler, c’est comprendre que si une pétition peut faire prendre des décisions, elle peut également entretenir des mythes et créer des situations que nul n’est tenu d’accepter.

Le texte qualifie l’EIIL de menace non seulement pour la région – on le niera difficilement – mais pour la sécurité de l’Europe et de la France. Est-il vraiment indispensable d’invoquer la sécurité nationale pour justifier une intervention armée ? Hésiter pour cette raison à signer, ce n’est pas pinailler, c’est refuser de valider une analyse pouvant justifier d’autres décisions autrement moins légitimes que celle de défendre des populations civiles.

L’appel défend en outre une vision bien étrange des relations diplomatiques. Les partenaires européens sont des interlocuteurs que l’on convainc (d’ailleurs « avec humilité et persévérance »). Les partenaires arabes, eux, « doivent clairement dénoncer cette situation et la folie de ces djihadistes qui défigurent leur foi et blessent, en invoquant le même Dieu, les musulmans qui vivent leur foi en paix ». On a le droit de souhaiter une intervention sans approuver cette manière toute paternaliste de s’adresser à nos « partenaires ». Hésiter pour cette raison à signer, ce n’est pas pinailler, c’est se rappeler qu’on a plutôt intérêt à traiter en égaux ceux dont on attend de l’aide.

Est-ce donc pour les victimes de l’État islamique en Irak et au Levant qu’on se mobilise en signant cette pétition, ou pour autre chose ? C’est bien « l’humanité qui est en jeu dans les événements qui se déroulent en Irak ». Quant à l’enjeu de la pétition…


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