Élitisme républicain : derrière les trémolos, l’arnaque

Quand le gouvernement veut supprimer les bourses au mérite, les défenseurs de l’école républicaine montent au créneau. Et pas toujours pour de bonnes raisons.

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Élitisme républicain : derrière les trémolos, l’arnaque

Publié le 30 juillet 2014
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Par Nils Sinkiewicz

école credits gsofv (licence creative commons)La bourse au mérite n’est plus. Annoncée l’année dernière, puis repoussée suite aux contestations étudiantes, sa suppression contrarie les nouveaux bacheliers qui, par ailleurs bénéficiaires de bourses sur critères sociaux, comptaient sur cette aide supplémentaire de 1 800 euros par an pour financer leurs études. Naturellement, l’opposition dénonce une « mesure profondément idéologique », tandis que les chantres de l’élitisme républicain déplorent le sacrifice du mérite à la médiocrité.

Comme toujours quand le débat tourne autour du « mérite », la méfiance est de rigueur. Bien entendu, la bourse au mérite n’est pas suspecte en soi. Elle est plutôt « l’expression de la méritocratie républicaine », pour reprendre les mots du député UMP Éric Ciotti. Toute la question est de savoir si c’est toujours cette « méritocratie républicaine » que défendent les avocats de la bourse au mérite. Pour nombre d’entre eux, il est à craindre que non.

La position de l’enseignant et essayiste Jean-Paul Brighelli est à cet égard éclairante. M. Brighelli estime qu’une minorité de bons est préférable à une masse de crétins, et que par conséquent la bourse au mérite devrait être la règle, et la bourse sur critères sociaux l’exception. La notion d’égalité des chances (par opposition à l’égalitarisme et au nivellement par le bas) joue ici un rôle crucial : dès lors en effet que l’école donne à tous les moyens de se hisser jusqu’au sommet, rien ne doit empêcher les meilleurs de se détacher du lot, quel que soit leur milieu d’origine. En résumé, la bourse au mérite est le couronnement d’un système focalisé sur l’excellence, sans concession ni démagogie.

Élitisme ou sauve qui peut ?

Le problème, c’est que les promoteurs de cet élitisme républicain sont aussi les premiers à dire que l’école n’offre plus aux élèves les moyens d’apprendre et de s’élever. Dans ces conditions, tout ce qui donne à un élève quelque avantage sur les autres (bourse au mérite, classes préparatoires, grandes écoles) est perçu comme un moyen d’échapper au naufrage. Le « sauve qui peut » d’un Brighelli ressemble fâcheusement au « démerdez-vous » des familles aisées dont il dénonce l’hypocrisie : dès lors qu’à travers la bourse au mérite on défend non plus le paquebot mais les canoës et bouées de sauvetage, qu’advient-il de cette bonne école républicaine qu’on prétend remettre sur pieds ?

Curieux paradoxe que cette méritocratie qui se donne des airs républicains quand elle invoque contre les riches le droit des pauvres à une instruction de qualité, mais qui se fait sans trop de difficulté à l’idée que l’école française fabrique des crétins et qu’on ne peut rien pour eux !

Mais attention, tant d’hypocrisie n’est pas sans risque : quitte à ne pas exploiter le potentiel de milliers de jeunes gens sous prétexte que l’urgence est maintenant au sauvetage des plus motivés, pourquoi ne pas en finir une fois pour toutes avec l’école telle que nous la connaissons et laisser aux plus fortunés le soin d’offrir au pays son élite ? Et inversement, si on écarte cette option au motif que les meilleurs ne se trouvent pas tous dans les milieux aisés et que c’est à l’école républicaine de les faire émerger, comment peut-on de sang-froid en abandonner la plus grande partie ?

À ces questions, les pieux ménestrels de la méritocratie ont l’habitude de répondre par l’indignation : est-ce donc un crime de vouloir échapper au déluge quand on en est capable ? Faudra-t-il couper les têtes qui dépassent pour que les moins fortunés ne se sentent pas oubliés ? Vous n’y pensez pas !

C’est oublier que le vrai débat ne porte pas sur la légitimité de la bourse au mérite mais sur les maux de l’école française et les remèdes envisageables. Or tout se passe comme si nous croyions n’avoir le choix qu’entre deux attitudes également désespérées : ou bien le déni, qui dans les faits consiste à réduire le problème de l’enseignement au problème de l’accès à l’enseignement (moyennant aides, bourses et quotas) ; ou bien la résignation, qui rejette l’essentiel du système scolaire français dans l’ombre des prépas et grandes écoles, le sauvetage du système scolaire lui-même n’étant plus le problème que des noyés.

Une bien étrange manière de défendre l’héritage de Jules Ferry contre ses fossoyeurs de droite ou de gauche.

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  • En voulant dénoncer une certaine « hypocrisie », je trouve le billet pas très clair.

    La résiliation du système des bourses au « mérite » n’améliore en rien le système de masse médiocre en place !
    Qui d’ailleurs n’a pas un problème ni d’argent ni de fonctionnaires, il faut le dire !
    Le problème est ailleurs. (Il n’y qu’a voir le billet sur la sécu, et le cahier de texte « idéologique » du RSI pour s’en convaincre !) et est beaucoup plus complexe que l’apprentissage et la pédagogie à l’école de mon point de vue.
    Comment expliquer que des personnes possédant la nationalité française ne parle pas couramment le français ? Alors apprendre en classe, bonne chance !

    Je ne vois pas en quoi le maintien ou non de ces bourses »motivantes » est à voir avec le reste du système complètement névrosé, sclérosé, idéologique, inefficace avec un résultat qui ne cesse d’être de plus en
    plus médiocre !
    Votre seul chance d’avoir une école publique correcte est d’habité un quartier riche ! ENCORE l’argent qui fait la sélection…
    Carramba, on y arrivera pas…

  • Ça a « à voir » dès lors qu’on accepte comme une fatalité cette sclérose dont vous parlez. Même raisonnement avec les niches fiscales : à trop se contenter des niches on finit par croire que le code des impôts est pas si mal fichu, ou en tout cas que ça ne vaut pas le coup d’en réclamer la mise à plat. Dans les deux cas, critiquer ce raisonnement, ce n’est pas faire l’apologie de la médiocrité ou de la pression fiscale, c’est juste montrer l’arbre qui cache la forêt.

  • Très bon article, très lucide puisqu’il met le doigt sur les principales tares de l’Education nationale.

    Oui, l’EN est profondément malade et l’élitisme républicain érigé en mythe est le cache-sexe de tous ses dysfonctionnements.

    • je ne suis pas d’accord avec vous…il y a beaucoup de gens qui parlent de dysfonctionnements alors qu’en fait personne ne sait vraiment quel devrait être un bon fonctionnement du système éducatif.

      Je trouve que c’est très compliqué… tous les parents ne sont pas d’accord avec le contenu des programmes qui sont décidés « démocratiquement », il arrive que les parents se désintéresse de l ‘avenir d’un enfant dans le système éducatif,
      grosso modo des parents payent pour donner une éducation à non pas leur gosse mais l’ensemble des gosses ( pas de remise d’impôt si ton gosse ne sait pas lire à la sortie de l’école…), cette éducation est décidées démocratiquement sans qu’on sache vraiment son but précis, que certains seulement absolument affranchir de l’apprentissage professionnel, tandis que d’autres veulent que ce dernier soit le critère principal…

      Les outils dont on dispose pour juger de l’éducation ne sont pas terribles…

      et enfin il ne faut surtout pas oublier que l’éducation repose sur des spéculations tant sur les capacité du gamin, de sa capacité à être meilleur que les autres gamins, de pouvoir payer ses études le cas échéant d’une part et d’autre part à l’intérêt « professionnel ou social d’une éducation…
      les programmes sont toujours en retard d’un guerre il y a pas de plombiers, formons des plombiers! sauf que entre temps il suffit de changer quelques textes pour permettre par exemple à des plombiers étrangers de travailler en France pour que votre diplôme ne vaille plus rien…

      Nos meilleurs matheux finissent dans les banques parait il… quand on pense que l’innovation est à la base de la prospérité , j’ai beaucoup de mal à imaginer que l’innovation bancaire repose sur grand chose…
      c’est ça le dessein collectif?

      Nous ferions mieux de réapprendre l’élitisme scientifique et technologique, le reste suivrait …

  • On n’a jamais eu autant de diplomés et jamais autant de chômeurs!

    • On a créé des diplômes qui ne correspondent à aucun besoin de la société, ni même à des qualifications précises.

      De plus l’ajustement à la baisse du niveau du bac se propage au supérieur.

  • Je ne comprend pas la finalité de cet article , quel en est la conclusion ou peut être la morale ?
    La bourse au mérite est décrite comme une formule hypocrite face à l’échec scolaire global …
    Je ne suis pas d’accord , je trouve que cela permet d’allouer des fonds au méritants . Ces fonds ne sauraient être aussi utile si ils étaient perdu dans la complexe administration scolaire . Les lycée publique sont trop mauvais pour apprendre quoique ce soi aux élèves et il y a une hypocrisie à ce niveau la également : certains lycées publique parisien reçoivent 4 fois plus de moyens financier par élèves que d’autres sans justifications aucunes .
    Non vraiment je ne comprend pas la position de l’auteur , je trouve cela assez marxiste et assez régressif de supprimer cette fameuse bourse .

    •  » je ne comprends pas la finalité de cet articles …  »

      le  » polonais  » est peut-etre un défenseur de l’école  » libre  » ?

  • Quel mérite, quelle excellence?
    Nos instituteurs ( pardon Professeurs des Ecoles) sont des illettrés; ou pour le moins, des ignares.
    On voudrait maintenant interdire l’enseignement à distance quand on n’enseigne plus la grammaire, l’histoire ou le calcul élémentaire.
    Une minorité de bons est préférable? Qui fabrique des crétins?

    • vous ne pouvez pas juger de tous les professeurs des écoles, et c’est insultant, vous devriez regarder leur formation et l’évaluation de leur travail …peu importe d’ailleurs qu’ils soient illettrés ou ignares, on ne leur demande pas d’être mais de faire.
      Faire quoi?
      Donnez un programme inepte à un brillant enseignant et….

      La suffisance perce , il faut bien l’avouer c’est toujours une atteinte à l’amour propre quand on déclare inutile ou désuet un système dont on est sorti champion.

      Je suis très réservé vis à vis de la culture…trop conservative à mon gout…que deviennent vos lettres si vous changez de pays et de culture?

    • Pardon, mais les profs de fac aussi sont nuls.

      J’ai eu un chargé de TD en maths qui n’arrivait pas à manipuler une matrice 2×2 et qui ne comprenait pas le « théorème du rang », qui est propriété fondamentale très intuitive – si on ne comprend pas intuitivement ça, on ne comprend rien à l’algèbre linéaire.

      J’ai un prof d’électronique qui m’a avoué excédé qu’il n’y connaissait rien, que ça ne l’intéressait pas, et que je devais arrêter de poser des question et me contenter de ce qui est au programme.

      Pendant mon DEUG, pas un seul prof n’a été capable de répondre à une de mes questions, ni même de les comprendre. (Dès qu’on dépasse « m’sieur j’ai pas compris vous pouvez répéter », forcément, ça demande un effort intellectuel au delà des capacités de profs de 1er cycle.)

      J’ai reçu le message de mes profs : faites pas ch…, on vous demande juste de savoir faire ces exercices là, pas de comprendre.

      J’ai eu UN enseignant valable, sur deux ans.

      • En fac il y beaucoup de chercheurs qui n’enseignent que sous la contrainte. En premier cycle c’est les cours sont bien souvent donnés de manières consternantes.

  • Cet article est un beau sophisme.

    Ceux qui s’inquiètent de la suppression de la bourse au mérite et s’indignent contre la non-reconnaissance du mérite ne sont pas pour le « tout mérite, zéro social ». Le système méritocratique et les bourses sur critères sociaux peuvent et doivent coexister : la preuve, les boursiers aux mérites d’abord et avant tout éligibles aux critères sociaux!
    Non, on s’indigne du « tout social, zéro mérite », qui est bien réel parce que ça vient d’être inscrit au journal officiel du 24 juillet 2014.

    Le vrai débat ça n’est pas le système éducatif français, le vrai débat c’est comment l’état compte expliquer aujourd’hui, là maintenant à des jeunes défavorisés qu’ils ne feront pas ScPo, médecine, ou des prépas – quand bien même ils ont le niveau ! – parce qu’on leur donnera pas l’argent dont ils ont besoin. Tout ça pour de l’idéologie et des économies de bout de chandelle.

  • Le problème est qu’on (ce n’est PAS spécifiquement français) a « formé » par bourrage de crane des millions de crétinus scientificus qui étalent une culture scientifique bancale, et un patchwork de très vagues notions mathématiques.

    L’incompétence est partout, la nullité en maths est arrivé jusqu’aux fameuses revues scientifiques dont les éditeurs ne comprennent manifestement pas grand chose aux notions statistiques qu’ils font semblant de manipuler (notamment la p-value dont le contexte n’est pas toujours bien défini : quelle hypothèse est testée et surtout pourquoi tester cette hypothèse, et oui c’est pas des maths, mais c’est une caractéristique très connue des nuls en maths : ils veulent faire des maths tout le temps, rien que des calculs, souvent hors de propos, pour cacher leur nullité en logique).

    Même à l’école primaire on m’a appris qu’avant de faire un calcul je devais justifier le calcul que j’allais faire. Un calcul sans justification ne rapporte aucun point. Mais des p-value sans explication rapportent des publications.

    La démarche scientifique disparaît pour laisser la place à la valeur-porn pardon valeur-publi non valeur-p. Des crétins ont même proposé de réduire le seuil de valeur-publi nécessaire, comme si c’était la question. Preuve qu’ils n’ont pas la moindre idée de ce qu’ils font.

    Le fait que la populace mal éduquée des scientivistes s’excite bêtement sur des résultats « statistiquement significatifs » dont la plupart sont dus au hasard tout en se cachant la tête dans le sable pour éviter de voir les effets secondaires « peu significatifs » (parce que relativement rares) mais effroyables des vaccins montre à quel point cette population n’a rien compris aux statistiques – même un gamin de 12 ans se débrouille mieux qu’eux, il suffit de faire des multiplications.

    En fait tout gamin de 10 ans analyserait mieux le monde que ces scientivistes qui sont des perroquets incapable de décoder les mécanismes de fabrication de la science.

    J’ai été confronté à des wikipédiens bouchés il y a quelques années, j’avais pensé à l’époque qu’ils se faisaient passer pour des universitaires. Maintenant je comprends que ce sont des universitaires qui se font passer pour des scientifiques.

    Sondage : est-ce qu’un de vos profs de maths vous a déjà expliqué sa démarche avant d’aligner définitions et démonstrations? Est-ce que vos profs de physique ont été foutus d’expliquer correctement la thermodynamique? Etc.

  • Les commentaires sont fermés.

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