Élitisme républicain : derrière les trémolos, l’arnaque

école credits gsofv (licence creative commons)

Quand le gouvernement veut supprimer les bourses au mérite, les défenseurs de l’école républicaine montent au créneau. Et pas toujours pour de bonnes raisons.

Par Nils Sinkiewicz

école credits gsofv (licence creative commons)La bourse au mérite n’est plus. Annoncée l’année dernière, puis repoussée suite aux contestations étudiantes, sa suppression contrarie les nouveaux bacheliers qui, par ailleurs bénéficiaires de bourses sur critères sociaux, comptaient sur cette aide supplémentaire de 1 800 euros par an pour financer leurs études. Naturellement, l’opposition dénonce une « mesure profondément idéologique », tandis que les chantres de l’élitisme républicain déplorent le sacrifice du mérite à la médiocrité.

Comme toujours quand le débat tourne autour du « mérite », la méfiance est de rigueur. Bien entendu, la bourse au mérite n’est pas suspecte en soi. Elle est plutôt « l’expression de la méritocratie républicaine », pour reprendre les mots du député UMP Éric Ciotti. Toute la question est de savoir si c’est toujours cette « méritocratie républicaine » que défendent les avocats de la bourse au mérite. Pour nombre d’entre eux, il est à craindre que non.

La position de l’enseignant et essayiste Jean-Paul Brighelli est à cet égard éclairante. M. Brighelli estime qu’une minorité de bons est préférable à une masse de crétins, et que par conséquent la bourse au mérite devrait être la règle, et la bourse sur critères sociaux l’exception. La notion d’égalité des chances (par opposition à l’égalitarisme et au nivellement par le bas) joue ici un rôle crucial : dès lors en effet que l’école donne à tous les moyens de se hisser jusqu’au sommet, rien ne doit empêcher les meilleurs de se détacher du lot, quel que soit leur milieu d’origine. En résumé, la bourse au mérite est le couronnement d’un système focalisé sur l’excellence, sans concession ni démagogie.

Élitisme ou sauve qui peut ?

Le problème, c’est que les promoteurs de cet élitisme républicain sont aussi les premiers à dire que l’école n’offre plus aux élèves les moyens d’apprendre et de s’élever. Dans ces conditions, tout ce qui donne à un élève quelque avantage sur les autres (bourse au mérite, classes préparatoires, grandes écoles) est perçu comme un moyen d’échapper au naufrage. Le « sauve qui peut » d’un Brighelli ressemble fâcheusement au « démerdez-vous » des familles aisées dont il dénonce l’hypocrisie : dès lors qu’à travers la bourse au mérite on défend non plus le paquebot mais les canoës et bouées de sauvetage, qu’advient-il de cette bonne école républicaine qu’on prétend remettre sur pieds ?

Curieux paradoxe que cette méritocratie qui se donne des airs républicains quand elle invoque contre les riches le droit des pauvres à une instruction de qualité, mais qui se fait sans trop de difficulté à l’idée que l’école française fabrique des crétins et qu’on ne peut rien pour eux !

Mais attention, tant d’hypocrisie n’est pas sans risque : quitte à ne pas exploiter le potentiel de milliers de jeunes gens sous prétexte que l’urgence est maintenant au sauvetage des plus motivés, pourquoi ne pas en finir une fois pour toutes avec l’école telle que nous la connaissons et laisser aux plus fortunés le soin d’offrir au pays son élite ? Et inversement, si on écarte cette option au motif que les meilleurs ne se trouvent pas tous dans les milieux aisés et que c’est à l’école républicaine de les faire émerger, comment peut-on de sang-froid en abandonner la plus grande partie ?

À ces questions, les pieux ménestrels de la méritocratie ont l’habitude de répondre par l’indignation : est-ce donc un crime de vouloir échapper au déluge quand on en est capable ? Faudra-t-il couper les têtes qui dépassent pour que les moins fortunés ne se sentent pas oubliés ? Vous n’y pensez pas !

C’est oublier que le vrai débat ne porte pas sur la légitimité de la bourse au mérite mais sur les maux de l’école française et les remèdes envisageables. Or tout se passe comme si nous croyions n’avoir le choix qu’entre deux attitudes également désespérées : ou bien le déni, qui dans les faits consiste à réduire le problème de l’enseignement au problème de l’accès à l’enseignement (moyennant aides, bourses et quotas) ; ou bien la résignation, qui rejette l’essentiel du système scolaire français dans l’ombre des prépas et grandes écoles, le sauvetage du système scolaire lui-même n’étant plus le problème que des noyés.

Une bien étrange manière de défendre l’héritage de Jules Ferry contre ses fossoyeurs de droite ou de gauche.

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