Ce que Vaclav Havel nous a enseigné sur le manque d’innovation dans les grandes entreprises

Le ressort créatif se casse dès lors que prend place dans l’organisation une logique de contrôle.

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Václav Havel (Crédits : European Parliament, licence Creative Commons)

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Ce que Vaclav Havel nous a enseigné sur le manque d’innovation dans les grandes entreprises

Publié le 8 juillet 2014
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Par Philippe Silberzahn

Václav Havel CC European ParliamentDans son livre Le pouvoir des sans-pouvoir, Vaclav Havel raconte la réflexion que lui inspire une expérience toute simple de la vie quotidienne : l’observation dans les années 80 dans la vitrine d’une épicerie d’une affiche du parti communiste, “Travailleurs de tous les pays, unissez-vous”. Qu’est-ce qui peut bien motiver l’épicier pour avoir mis l’affiche, se demande-t-il ? De toute évidence, l’épicier n’est pas un militant communiste (il n’en reste guère à l’époque).

Havel conclut : “Il met l’affiche à la fenêtre simplement parce que cela se fait depuis des années, parce que tout le monde le fait, et parce que c’est ainsi que ce doit être. S’il refusait, il pourrait y avoir des problèmes.” Pour lui, l’attitude de l’épicier est symptomatique de la façon dont les Tchèques et les Slovaques réagissaient à la dictature décérébrée qu’était devenue leur pays.

Il en va ainsi de nombreuses grandes entreprises. Elles n’ont à la bouche que le mot innovation. Chacun de leurs collaborateurs doit être un entrepreneur. On développe des boîtes à idées. Mais dans la pratique ? Le ressort créatif est cassé depuis longtemps et ce que souhaite avant tout le management, c’est la docilité. En effet, avec les années se sont succédés les plans stratégiques, toujours avec des noms originaux de type REACH 2025 ou TOP2015, lancés en fanfare et rapidement dissous dans la réalité. Les mobilisations successives demandées au personnel ont usé. Les inepties managériales ont encouragé le cynisme et le désengagement.

Ainsi, l’un de mes amis était acheteur dans une grande entreprise. Au troisième rachat de celle-ci, il avait décidé de cesser d’exercer sa diligence : il recevait l’offre d’un fournisseur, et la signait immédiatement sans négocier. Pourquoi ? “Parce que je ne sais plus les intérêts de qui je dois défendre ; les actionnaires actuels, qui pressent le citron avant de vendre, ou les futurs actionnaires qui vont arriver bientôt ?” Les retournements à 180° suivis en général de restructurations et de réorganisations à n’en plus finir ont achevé de décourager les plus motivés.

Face à cela, le corps social de l’entreprise a dû se protéger : laisser passer les orages le temps que le nouveau chef se calme. La résistance est en effet inutile : contre l’absurdité d’un dogme managérial, un employé ne peut pas grand chose. Comme les Tchèques et les Slovaques, les employés se retirent dans un exil intérieur. C’est ainsi que se casse le ressort créatif, qui est dès lors remplacé par une logique de contrôle.

Au fond, le management qui sait n’avoir plus aucune crédibilité et ne plus savoir quoi faire la prochaine fois, y trouve son compte. Au fur et à mesure, un compromis s’installe : les employés acceptent de faire semblant de croire à la stratégie, quelle qu’elle soit, et le management accepte de se contenter de cette prétention. Ainsi chacun est tranquille, et les affiches sur les valeurs de l’entreprise peuvent continuer à décorer les salles de réunion comme celle du PC décorait l’épicerie de Vaclav Havel.

Malheureusement, la fin de l’histoire est en général inéluctable : la disparition de la capacité créative qui résulte de ce compromis finit par se traduire en déclin organisationnel. Celui-ci met parfois longtemps à s’observer dans les faits, mais lorsque c’est le cas, il est trop tard pour réagir. Votre entreprise veut-elle vraiment innover, ou a-t-elle en fait passé ce compromis sans se l’avouer ?


Sur le web.

Lire aussi :

  • Article (en anglais) de The Economist, “Vaclav Havel in memoriam sur l’épisode de l’épicerie.
  • Article de Slate en français sur le même thème ici.

Voir le commentaire (1)

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  • Fatal,sans doute !
    Plus une construction s’élève,plus une entreprise grossit,etc…et plus un ensemble devient lourd à manier,ce qui doit finir par le fragiliser,non en-soi,mais par rapport à la concurrence et à l’innovation constante du monde. Comme un grand navire à une erre de virage plus grande qu’une goélette,l’entreprise a plus de lourdeur et moins de souplesse devant les innovations.
    Tant que ne se présente pas de concurrence,ça peut durer longtemps. De là aussi,sans doute les chutes rapides de grands empires.
    Voir aussi le grain de sable de Cromwell ou le nez de Cléopâtre.

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