De l’utilité de la monarchie en démocratie

Le roi Juan Carlos d'Espagne (Crédits Salamancablog.com licence Creative Commons)

Hier, la monarchie était absolue, aujourd’hui, ce sont les chefs d’État républicains qui le deviennent.

Par Guy Sorman

Le roi Juan Carlos d'Espagne (Crédits Salamancablog.com licence Creative Commons)Dans les Anciens Régimes en Europe, il était d’usage à la mort du Roi de clamer « le Roi est mort, vive le roi », soulignant ainsi la continuité de la dynastie : le Roi, tout au fil de sa vie, était clairement l’incarnation d’une fonction beaucoup plus qu’un individu singulier.

De notre temps, les Rois ne meurent plus, ils abdiquent : le Roi d’Espagne n’a fait que s’inscrire dans une nouvelle tradition européenne, après Albert II de Belgique et Béatrix de Hollande en 2013. Seule la Reine d’Angleterre résiste à la tentation de la retraite, peut-être en raison de la médiocrité de son successeur désigné. Ces départs volontaires en retraite, qualifiés d’abdication, un terme plutôt péjoratif, banalisent la fonction monarchique et la personnalisent : si bien que l’on s’interroge sur la personnalité du roi, passé et futur, ses capacités et son utilité, ses penchants et ses travers, autant de questions qui dans les temps anciens ne faisaient pas sens.

De ce questionnement moderne, sous couvert de la démocratie souvent, ou de la recherche d’économies budgétaires, certains réclament la suppression de la monarchie là où elle perdure. Ces abolitionnistes ont absolument tort parce que le bilan des monarques européens est globalement positif : tous, à un moment donné de leur règne, ont sauvé la démocratie et leur nation par le seul fait de leur existence.

Il est indéniable que le Roi d’Espagne, Juan Carlos, en s’opposant à un coup d’état militaire en 1981, a certainement sauvé la démocratie espagnole, voire épargné au pays un nouveau conflit civil. Ce seul acte suffit largement pour légitimer tout son règne. De même et auparavant, le ralliement de la Reine Wilhelmine des Pays-Bas aux Alliés contre le nazisme pendant la Deuxième guerre mondiale, avait suffi à légitimer la monarchie néerlandaise. Et la Belgique sans un Roi des Belges résisterait-elle à ses contradictions linguistiques ? En France, le Général De Gaulle avait souvent regretté que le pays n’ait plus de monarque qui aurait pu en 1940 incarner l’opposition de la France à l’occupation nazie ; faute de Roi, le Général s’empara de la fonction. Quand il revint au pouvoir comme Président de la République en 1959, de nouveau il envisagea la restauration de la monarchie pour représenter la nation en temps de guerre internationale ou civile. Les candidats lui paraissant médiocres, familles des Bourbons et Orléans, il y substitua une sorte de monarchie républicaine, un Président tout puissant élu pour sept ans.

Mais un Président, en France, en Espagne ou ailleurs, ne remplit jamais les mêmes services qu’un monarque, parce que la démocratie l’enferme dans le court terme, dans la démagogie partisane ou dans la tentation de l’absolutisme. On atteint là les limites de la démocratie : d’un scrutin à l’autre, il est difficile ou suicidaire pour un dirigeant élu d’engager des politiques de long terme qui ne sont pas électoralement payantes. À l’autre extrême, l’élection au suffrage universel confère parfois aux dirigeants un sentiment de toute- puissance, parce qu’au-dessus d’eux, rien ni personne ne limitent leur désir d’absolutisme : le cas français en est l’illustration où l’excès de pouvoir des Présidents est la norme. Mais s’il y a un Roi, par son existence même, il empêche la dérive vers l’absolutisme démocratique.

Hier, la monarchie était absolue, aujourd’hui, ce sont les chefs d’État républicains qui le deviennent. Une inversion historique qui vaut hors d’Europe : par exemple dans le monde arabe où les Présidents élus s’avèrent plus autocratiques que les monarques traditionnels. Parmi les grandes républiques, seuls les États-Unis sont parvenus à interdire durablement la dérive despotique de leurs Présidents grâce à la sacralisation de la Constitution. Mais en Europe, les Constitutions ne sont que des chiffons de papier : nous n’avons, dans notre vieille Europe, ni la tradition constitutionnelle américaine, ni l’équivalent de la Cour Suprême des États-Unis pour empêcher que « le Pouvoir ne rende fou » selon le célèbre aphorisme attribué par les Français au philosophe Alain et par les Britanniques au Premier ministre Lord Acton. La formule complète est : « Le pouvoir rend fou, le pouvoir absolu rend absolument fou ». Donc, quand une nation démocratique a la chance d’avoir hérité d’un monarque constitutionnel, il est important de le conserver : le monarque, en général, ne fait rien, mais il est, ce qui suffit. En cas d’extrême urgence, comme la tentative de coup d’État en 1981 à Madrid, le monarque sorti de son placard doré s’avère irremplaçable pour sauver la démocratie, préserver l’unité de la nation, s’opposer si nécessaire à la dérive absolutiste, menace latente en démocratie.

On conclura sur ce paradoxe ultime : moins le monarque est actif, plus il se cantonne aux cérémonies symboliques mais insignifiantes, plus il peut s’avérer indispensable en cas d’extrême urgence. Il y a vingt-cinq siècles, un philosophe chinois qui s’appelait Lao Tseu, avait bien résumé cette importance de la passivité monarchique. « Le bon prince, dit Lao Tseu, est celui dont on ignore le nom ». Au temps des médias sociaux, il convient d’actualiser la formule Taoïste : « Le bon prince est celui dont on ignore l’emploi du temps et le nombre de ses amis ».